LVI

Andrea Cavalcanti.

Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait

désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune

homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu'un cabriolet de

place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l'hôtel.

Baptistin n'avait pas eu de peine à le reconnaître; c'était bien ce

grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs,

dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient

été signalés par son maître.

Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment

étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc

à pomme d'or.

En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.

«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.

--Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je

crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?

--Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant

ces mots d'un salut plein de désinvolture.

--Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit

Monte-Cristo.

--Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m'a paru

étrange.

--Simbad le marin, n'est-ce pas?

--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que

celui des _Mille et une Nuits_....

--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un

Anglais plus qu'original, presque fou, dont le véritable nom est Lord

Wilmore.

--Ah! voilà qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille.

C'est ce même Anglais que j'ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur

le comte, je suis votre serviteur.

--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, répliqua en

souriant le comte, j'espère que vous serez assez bon pour me donner

quelques détails sur vous et votre famille.

--Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une

volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous

l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo

Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.

Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un

demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même,

monsieur, j'ai été à l'âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur

infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de

mes jours. Depuis que j'ai l'âge de raison, depuis que je suis libre et

maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de

votre ami Simbad m'annonce qu'il est à Paris, et m'autorise à m'adresser

à vous pour en obtenir des nouvelles.

--En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort

intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette

mine dégagée, empreinte d'une beauté pareille à celle du mauvais ange,

et vous avez fort bien fait de vous conformer en toutes choses à

l'invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous

cherche.»

Le comte, depuis son entrée au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune

homme, il avait admiré l'assurance de son regard et la sûreté de sa

voix; mais à ces mots si naturels: _Votre père est en effet ici et vous

cherche_, le jeune Andrea fit un bond et s'écria:

«Mon père! mon père ici?

--Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo

Cavalcanti.»

L'impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s'effaça

presque aussitôt.

«Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous

dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher père.

--Oui, monsieur. J'ajouterai même que je le quitte à l'instant, que

l'histoire qu'il m'a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m'a fort

touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet

composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des

nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient

de le rendre, ou d'indiquer où il était, moyennant une somme assez

forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la

frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l'Italie. Vous

étiez dans le Midi de la France, je crois?

--Oui, monsieur, répondit Andrea d'un air assez embarrassé; oui, j'étais

dans le Midi de la France.

--Une voiture devait vous attendre à Nice?

--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gênes

à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de

Pont-de-Beauvoisin à Paris.

--À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car

c'était la route qu'il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire

avait été tracé ainsi.

--Mais, dit Andrea, s'il m'eût rencontré, ce cher père, je doute qu'il

m'eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l'ai perdu de

vue.

--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.

--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas à la

voix du sang.

--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis

Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez été

éloigné de lui; c'est de quelle façon vous avez été traité par vos

persécuteurs; c'est si l'on a conservé pour votre naissance tous les

égards qui lui étaient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas resté de

cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire

cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des

facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez

vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang

qui vous appartient.

--Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j'espère qu'aucun faux

rapport....

--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami

Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouvé dans une

position fâcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:

je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intéressé, donc vous étiez

intéressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la

position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre père, qu'il le

trouverait; l'a cherché, il l'a trouvé, à ce qu'il paraît, puisqu'il est

là; enfin il m'a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore

quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je

sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme

c'est un homme sûr, riche comme une mine d'or, qui, par conséquent, peut

se passer ses originalités sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de

suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma

question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je

désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs

indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la

considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu

étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous

appelaient à faire si bonne figure.

--Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à

mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs

qui m'ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de

me vendre plus tard à lui comme ils l'ont fait ont calculé que, pour

tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur

personnelle, et même l'augmenter encore, s'il était possible; j'ai donc

reçu une assez bonne éducation, et j'ai été traité par les larrons

d'enfants à peu près comme l'étaient dans l'Asie Mineure les esclaves

dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des

philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.»

Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espéré, à ce

qu'il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.

«D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque défaut

d'éducation ou plutôt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,

l'indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont

accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.

--Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous

voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais,

ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces

aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les

romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie

étrangement de ceux qu'il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés

comme vous pouvez l'être. Voilà la difficulté que je me permettrai de

vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à

quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde

complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le

temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de

curiosité, mais tout le monde n'aime pas à se faire centre

d'observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.

--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme

en pâlissant malgré lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est

là un grave inconvénient.

--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagérer, dit Monte-Cristo; car, pour

éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan

de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan

est d'autant plus facile à adopter qu'il est conforme à vos intérêts; il

faudra combattre, par des témoignages et par d'honorables amitiés, tout

ce que votre passé peut avoir d'obscur.»

Andrea perdit visiblement contenance.

«Je m'offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit

Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes

meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres;

aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les

tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.

--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération

de Lord Wilmore qui m'a recommandé à vous....

--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas

laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse

quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que

faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est

pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques

M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu

raide, un peu guindé; mais c'est une question d'uniforme, et quand on

saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout

s'excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les

Autrichiens. En somme, c'est un père fort suffisant, je vous assure.

--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitté depuis si longtemps,

que je n'avais de lui aucun souvenir.

--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des

choses.

--Mon père est donc réellement riche, monsieur?

--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.

--Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans

une position... agréable?

--Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille

livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.

--Mais j'y resterai toujours, en ce cas.

--Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme

propose et Dieu dispose....»

Andrea poussa un soupir.

«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et...

qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'éloigner, cet argent dont

vous me parliez tout à l'heure m'est-il assuré?

--Oh! parfaitement.

--Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.

--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de

votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M.

Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.

--Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec

inquiétude.

--Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui

permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.

--Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.

--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l'accent de

ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre

réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?

--Vous n'en doutez pas, je l'espère?

--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez

votre père, qui vous attend.»

Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.

Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaître, poussa un

ressort correspondant à un tableau, lequel, en s'écartant du cadre,

laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le

salon.

Andrea referma la porte derrière lui et s'avança vers le major, qui se

leva dès qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.

«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le

comte l'entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?

--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.

--Après tant d'années de séparation, dit Andrea en continuant de

regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!

--En effet, la séparation a été longue.

--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.

--Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.

Et les deux hommes s'embrassèrent comme on s'embrasse au

Théâtre-Français, c'est-à-dire en se passant la tête par-dessus

l'épaule.

«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.

--Nous voici réunis, reprit le major.

--Pour ne plus nous séparer?

--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la

France comme une seconde patrie?

--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter

Paris.

--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je

retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.

--Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des

papiers à l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je

sors.

--Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j'ai eu trop de

peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous

recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie

de ma vie.

--Et ces papiers?

--Les voici.»

Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son père, son certificat de

baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle

à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une

habitude qui dénotaient le coup d'oeil le plus exercé en même temps que

l'intérêt le plus vif.

Lorsqu'il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son

front; et regardant le major avec un étrange sourire:

«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galère en

Italie?...»

Le major se redressa.

«Et pourquoi cela? dit-il.

--Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de

cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l'air à

Toulon pour cinq ans.

--Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.

--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,

combien vous donne-t-on pour être mon père?»

Le major voulut parler.

«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de

la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre

fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui

serai disposé à nier que vous soyez mon père.»

Le major regarda avec inquiétude autour de lui.

«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous

parlons italien.

--Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs

une fois payés.

--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?

--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.

--Vous avez donc eu des preuves?»

Le major tira de son gousset une poignée d'or.

«Palpables, comme vous voyez.

--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?

--Je le crois.

--Et que ce brave homme de comte les tiendra?

--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il

faut jouer notre rôle.

--Comment donc?...

--Moi de tendre père....

--Moi, de fils respectueux.

--Puisqu'ils désirent que vous descendiez de moi....

--Qui, _ils_?

--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n'avez vous pas reçu

une lettre?

--Si fait.

--De qui?

--D'un certain abbé Busoni.

--Que vous ne connaissez pas?

--Que je n'ai jamais vu.

--Que vous disait cette lettre?

--Vous ne me trahirez pas?

--Je m'en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.

--Alors lisez.»

Et le major passa une lettre au jeune homme.

Andrea lut à voix basse:

«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous

devenir sinon riche, du moins indépendant?

«Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamer à M. le comte de

Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu

de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l'âge de cinq

ans.

«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.

«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigné

de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:

«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.

Gozzi, à Florence;

«2. Une lettre d'introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur

lequel je vous crédite d'une somme de quarante-huit mille francs.

«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.

«_Signé_: ABBÉ BUSONI.»

--C'est cela.

--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.

--Je dis que j'ai reçu la pareille à peu près.

--Vous?

--Oui, moi.

--De l'abbé Busoni?

--Non.

--De qui donc?

--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le

marin.

--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbé Busoni?

--Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.

--Vous l'avez vu?

--Oui, une fois.

--Où cela?

--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi

savant que moi, et c'est inutile.

--Et cette lettre vous disait?...

--Lisez.»

«Vous êtes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misérable: voulez-vous

avoir un nom, être libre, être riche?»

--Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si

une pareille question se faisait!

«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de

Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et

Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,

avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et

demandez-lui votre père.

«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise

Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront

remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce

nom dans le monde parisien.

«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous

mettra à même de le soutenir.

«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à

Nice, et une lettre d'introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé

par moi de pourvoir à vos besoins.

«SIMBAD LE MARIN.»

«Hum! fit le major, c'est fort beau!

--N'est-ce pas?

--Vous avez vu le comte?

--Je le quitte.

--Et il a ratifié?

--Tout.

--Y comprenez-vous quelque chose?

--Ma foi, non.

--Il y a une dupe dans tout cela.

--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?

--Non, certainement.

--Et bien, alors!...

--Peu nous importe, n'est-ce pas?

--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et

jouons serré.

--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.

--Je n'en ai pas douté un seul instant, mon cher père.

--Vous me faites honneur, mon cher fils.»

Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant

le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de

l'autre; le comte les trouva embrassés.

«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez

retrouvé un fils selon votre coeur?

--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.

--Et vous, jeune homme?

--Ah! monsieur le comte, j'étouffe de bonheur.

--Heureux père! heureux enfant! dit le comte.

--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la nécessité où je

suis de quitter Paris si vite.

--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,

je l'espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.

--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.

--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.

--À qui?

--Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l'état de vos

finances.

--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.

--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.

--Sans doute que je l'entends.

--Oui, mais comprenez-vous?

--À merveille.

--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.

--Que voulez-vous que j'y fasse?

--Que vous lui en donniez, parbleu!

--Moi?

--Oui, vous.»

Monte-Cristo passa entre les deux hommes.

«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à

la main.

--Qu'est-ce que cela?

--La réponse de votre père.

--De mon père?

--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin

d'argent?

--Oui. Eh bien?

--Eh bien! il me charge de vous remettre cela.

--A compte sur mes revenus?

--Non, pour vos frais d'installation.

--Oh! cher père!

--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je

dise que cela vient de lui.

--J'apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de

banque dans le gousset de son pantalon.

--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!

--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda

Cavalcanti.

--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?

--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai à dîner à ma

maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et

entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il

faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre

argent.

--Grande tenue? demanda à demi-voix le major.

--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.

--Et moi? demanda Andrea.

--Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,

habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous

habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les

donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant

riche comme vous l'êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des

chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez

chez Baptiste.

--À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.

--Mais vers six heures et demie.

--C'est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau.

Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s'approcha

de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras

dessous.

«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne

soit pas véritablement le père et le fils!»

Puis après un instant de sombre réflexion:

«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m'écoeure encore

plus que la haine.»

Le comte de Monte-Cristo, Tome III · 第 5 / 44 题