SCÈNE II

Un champ de bataille, près de Barnet.

_Alarmes. Excursions. Entre_ LE ROI ÉDOUARD _traînant_ WARWICK _blessé_.

LE ROI ÉDOUARD.--Reste là gisant: meurs, et qu'avec toi meurent nos

alarmes. Warwick était l'épouvantail qui nous remplissait tous de

crainte: et toi, Montaigu, tiens-toi bien; je te cherche, pour que tes

os tiennent compagnie à ceux de Warwick.

(Il sort.)

WARWICK, _reprenant ses sens_.--Ah! qui est près de moi? Ami ou ennemi,

approche, et apprends-moi qui est vainqueur d'York ou de Warwick. Mais

que demandé-je là? On voit bien à mon corps mutilé, à mon sang, à mes

forces éteintes, à mon coeur défaillant, on voit bien qu'il faut que

j'abandonne mon corps à la terre, et, par ma chute, la victoire à mon

ennemi. Ainsi tombe, sous le tranchant de la cognée, le cèdre qui de ses

bras protégeait l'asile de l'aigle, roi des airs; qui voyait le lion

dormir étendu sous son ombrage; dont la cime s'élevait au-dessus de

l'arbre touffu de Jupiter, et défendait les humbles arbrisseaux des

vents puissants de l'hiver.--

Ces yeux, qu'obscurcissent en ce moment les sombres voiles de la mort,

étaient perçants comme le soleil du midi, pour pénétrer les secrètes

embûches des mortels. Ces plis de mon front, maintenant remplis de sang,

ont été souvent appelés les tombeaux des rois: car quel roi respirait

alors dont je n'eusse pu creuser la tombe? et qui eût osé sourire quand

Warwick fronçait le sourcil? Voilà toute ma gloire souillée de sang et

de poussière. Mes parcs, mes allées, ces manoirs qui m'appartenaient,

m'abandonnent déjà: de toutes mes terres, il ne me reste que la mesure

de mon corps. Eh! que sont la pompe, la puissance, l'empire et le

sceptre, que terre et que poussière? Vivons comme nous pourrons, il faut

toujours mourir.

(Entrent Oxford et Somerset.)

SOMERSET.--Ah! Warwick, Warwick! si tu étais en aussi bon état que nous,

nous pourrions encore réparer toutes nos pertes. La reine vient d'amener

de France un puissant secours: nous en recevons à l'instant la nouvelle.

Ah! si tu pouvais fuir!

WARWICK.--Alors je ne fuirais pas.--Ah! Montaigu, si tu es là, cher,

prends ma main, et de tes lèvres retiens encore mon âme pendant quelques

instants.--Tu ne m'aimes pas; car si tu m'aimais, mon frère, tes lèvres

laveraient ce sang froid et glacé qui colle mes lèvres, et m'empêche de

parler. Hâte-toi, Montaigu! approche, ou je meurs.

SOMERSET.--Ah! Warwick! Montaigu a cessé de respirer; et à son dernier

soupir il appelait Warwick, et disait: Parlez de moi à mon valeureux

frère. Il aurait voulu en dire davantage, mais ses paroles, semblables

au canon résonnant sous la voûte d'un tombeau, devenaient impossibles à

distinguer; cependant à la fin j'ai bien entendu, dans son dernier

gémissement, ces mots: Oh! adieu, Warwick.

WARWICK.--Que son âme repose en paix!--Fuyez, chers lords, et

sauvez-vous. Warwick vous dit adieu pour ne vous revoir que dans le

ciel.

(Il meurt.)

OXFORD.--Allons, partons; courons joindre la puissante armée de la

reine.

(Ils sortent, emportant le corps de Warwick.)

Henri VI (3/3) · 第 38 / 45 题