De Saint-Jean-de-Luz, le 14 septembre 1659[514].
Je me remets (à M. de Machaut)[515] à vous expliquer la confusion dans
laquelle je suis pour l'excès de vos bontés. Je suis au désespoir de ne
pouvoir être à vos pieds sitôt que je voudrais pour vous en témoigner
mon ressentiment, et je vous avoue que, bien souvent, je perds patience
quand je me vois contraint de demeurer ici sans [votre amour], éloigné
de vous et du _Confident_; et, si je pouvais avec des charmes obliger
don Louis à finir (puisque toutes mes diligences, mes adresses et mon
empressement n'ont de rien servi jusqu'à présent), je vous assure que
je les emploierais.
* * * * *
Vous verrez ce que j'écris à M. Le Tellier de la conversation que j'ai
eue avec don Louis sur le voyage du roi d'Espagne et de l'Infante. J'ai
cru à propos de mander tout en détail afin que le _Confident_ et vous
en eussiez une particulière information.
Il n'y a rien si certain qu'étant nécessaire que la demande de
l'Infante se fasse auparavant qu'on dépêche pour avoir la dispense du
pape, et qu'elle ne soit épousée que lorsqu'elle sera arrivée à Madrid,
il est impossible qu'elle puisse être à Fontarabie plus tôt que le
vingtième de décembre, et j'ose bien répondre qu'il n'y a nul artifice
en cela.
Peut-être que Dieu permet tout ceci pour donner temps au _Confident_ de
mettre son esprit en état de recevoir l'Infante avec beaucoup de joie
et de satisfaction, et pour moi je l'espère ainsi et le souhaite de
tout mon cœur.
Elle est pourtant si juste, la passion que vous avez de voir terminer
cette grande affaire, que je vous excuse lorsque vous voulez comparer
votre santé avec celle du Roi votre frère et que vous dites qu'il
pouvait bien venir puisque le Roi votre père n'y hésita point, car il
était, comme vous savez, beaucoup plus jeune, et il fit le voyage dans
les mois de septembre et octobre.
Le maréchal de Villeroi, qui partira mercredi, vous parlera au long
là-dessus et au _Confident_, et M. Le Tellier prendra soin après de me
faire savoir vos intentions.
Vous avez raison de croire que je serais satisfait de la lettre que le
_Confident_ m'a écrit, car je l'ai été au dernier point, non-seulement
par les assurances qu'il me donne de son amitié par des termes fort
obligeants, mais par la manière dont il me parle de sa passion, voyant
qu'il est entièrement résolu à faire ses efforts pour la surmonter,
et, après ce que vous me mandez là-dessus, je ne doute plus qu'il n'en
vienne à bout, m'assurant que vous ne lui refuserez pour cela toutes
les assistances qui pourront dépendre de vous [et de votre amour pour
moi].
Je voudrais vous dire encore mille choses, mais elles ne vous
expliqueraient pas assez le déplaisir que j'ai d'être contraint à vous
écrire, lorsque je voudrais donner tout ce que j'ai au monde pour vous
parler; mais il faut se modérer et avoir patience par pure force.
Je pourrais bien vous donner des nouvelles assurées de la _Mer_ (de
Mazarin), car je la vois tous les jours, elle est calme depuis peu, et
il y a apparence qu'elle le sera longtemps, car il n'y a pas de vents
qui soufflent à présent et les _Anges_ (la Reine) la protégent et
contribuent entièrement à sa tranquillité.