De Saint-Jean-de-Luz, le 29 juillet 1659[452].
J'ai eu une extrême mortification d'avoir été quelques jours hors
d'état de vous écrire, qui est pour moi une des plus grandes
consolations que je puisse avoir et principalement dans l'agitation où
est mon esprit présentement. J'ai lu vos quatre lettres plusieurs fois
et je ne saurais assez vous remercier de la continuation de vos bontés,
sans lesquelles je passerais encore une plus malheureuse vie, me voyant
éloigné de vous et du _confident_, et que celui-ci ne fait pas les
choses que je voudrais pour obliger un chacun à le regarder pour un
Roi le plus sage de tous et qui préfère la gloire et la grandeur de
son État à toute autre considération et plaisir. Je vois bien par vos
lettres et par celles du _confident_ que la tendresse que vous avez
pour lui ne vous a pas permis de tenir bon et que vous vous êtes laissé
gagner. Mais assurément il lui en arrivera du préjudice, et pour moi
je ne change pas d'avis, et je confirme au _confident_, par une lettre
que je lui écris, les mêmes choses que je lui ai mandées de Cadillac.
Vous verrez la lettre et il est impossible que vous n'approuviez les
raisons, si la compassion que vous avez pour lui, quand vous le voyez
souffrir, ne vous en empêche. Vous apprendrez toutes les nouvelles par
M. Le Tellier et je vous dirai confidemment que j'ai grand soupçon que
l'intention de don Louis ne soit pas celle qu'il affecte par toutes
sortes de voies de me persuader. J'en serai bientôt éclairci, mais
il est certain que Lenet[453] a du pouvoir sur son esprit, et qu'il
souhaite au dernier point les satisfactions de M. le Prince. Vous savez
beaucoup de choses là-dessus et vous devez croire que l'affaire va de
même. Je me plains au _confident_ de ce qu'il a mandé à La Rochelle
tout ce que je lui écris; j'en suis assuré, et il a grand tort d'en
user ainsi. Marianne m'écrit contre Hortense et avec raison, car elle
est toujours enfermée avec Marie de qui elle est confidente, et toutes
les deux chassent Marianne, en sorte qu'elle ne peut jamais demeurer
avec elles. Je vois qu'Hortense prend le chemin de l'autre et qu'elle
a moins de déférence pour Mme de Venel que son aînée. Jugez si cela
me donne bien du chagrin. Mais je vous promets que, d'une façon ou
d'autre, j'y mettrai ordre quelque chose qui puisse arriver. C'est un
grand malheur quand on n'a pas sujet d'être satisfait de sa famille.
Mme de Venel fait ce qu'elle peut, mais la déférence qu'on a pour elle
est fort médiocre.
J'espère que le _confident_ aura la bonté de m'accorder la grâce
de ne les aller pas voir, car, assurément, cela serait mal reçu,
et le scandale serait public. Mais, si j'étais assez malheureux de
ne pouvoir pas obtenir une si juste demande, et que vos offices ne
pussent profiter de rien contre la force de sa passion, je vous conjure
de faire plutôt venir mes nièces avec Mme de Venel à Angoulême,
lui faisant écrire une lettre par laquelle vous lui ordonnerez de
les amener audit lieu, car vous les voulez voir en passant, et, en
effet, après qu'elles y auront demeuré une nuit, vous ferez en sorte
qu'elles s'en retournent. Je vous supplie même en ce cas d'y envoyer
un gentilhomme qui porte votre lettre à Mme de Venel et de les
accompagner. Mais, au nom de Dieu, faites tout votre possible pour
éviter ce coup, qui, de quelque manière qu'il arrive, ne peut faire
qu'un très méchant effet.
Par la première lettre que l'abbé de Montégu m'écrit, il semble d'avoir
compris que ce soit à mon instance que la Palatine[454] doit quitter sa
charge[455], et il eût été à propos de ne lui pas nommer seulement mon
nom. Il m'a écrit après, de Paris, tout ce qui lui avait été répondu,
et je n'y comprends pas grand'chose, car ladite Palatine prétendait
venir au voyage et raccommoder son affaire. Je n'en dis rien, mais
assurément il n'y a raison qui ne conseille d'exécuter ce qui avait été
résolu. Je vous réplique que j'ai toutes les impatiences du monde de
vous voir et je suis au désespoir que don Louis tienne une conduite si
flegmatique; le climat de son pays le doit obliger à cela, et peut-être
sa croyance qu'il prendra ainsi avantage sur l'impatience des Français.
Je tâcherai pourtant de la corriger en sorte qu'il se trompe dans son
calcul; mais cependant je souffre fort de l'éloignement auquel je suis
contraint.
J'ai grande curiosité de savoir les choses que vous remettez à me dire
de vive voix. Le _confident_ m'écrit mille amitiés pour vous, et la
manière dont vous vivez avec lui mérite bien qu'il vous aime plus que
toutes les choses du monde. Il serait curieux de savoir le dessein de
Mme de Chevreuse dans les flatteries qu'elle vous a faites; elle est
la même chose avec Le Jar[1] et je ne sais pas si, de concert, on aurait
obligé celui-(ci) à se déclarer amoureux de la petite Beauvais.
Vous ne pouviez mieux répondre à Mme de Schomberg que vous avez fait,
et, à mon avis, il ne faut répliquer autre chose à la lettre de
d'Andilly. J'espère de vous écrire si souvent à l'avenir que j'aurai
lieu de réparer le silence que j'ai été contraint de garder quelques
jours.