CHAPITRE XVI

Mme d'Aulnoy et Mme de Villars.—Leur liaison avec Mme

Colonna.—Passe-temps de la connétable dans son couvent.—Ses

aventures dans le _Prado_.—Portraits de Mme Colonna par Mmes de

Villars et d'Aulnoy.—Cinquième évasion.—Séjour de Mme Colonna

chez le marquis de los Balbases, son beau-frère.—Trahison du

marquis.—Elle se réfugie à l'ambassade de France.—Elle est

conduite dans un couvent à quatre lieues de Madrid.—— Son retour à

Madrid, son séjour dans un autre couvent, puis dans la maison du

connétable.—Un amant de Mme Colonna.—Elle est conduite prisonnière

dans la citadelle de Ségovie.—Scènes de violence.—Témoignages

de pitié donnés à la captive par tout Madrid.—Pour sortir

de la citadelle, elle consent à se faire religieuse.—Le

noviciat.—Son refus de faire profession.—Dernière évasion.—Mort du

connétable.—Mme Colonna à Passy.—Sa fin obscure.

A défaut des Mémoires de la connétable, nous aurons maintenant pour

historiens de sa vie en Espagne deux femmes d'un esprit charmant, qui

furent liées assez intimement avec elle, Mme d'Aulnoy et la marquise de

Villars, alors ambassadrice de Louis XIV à Madrid, et qui fut la mère

du héros. Avoir à citer de tels témoins, c'est une vraie bonne fortune.

_Le Voyage d'Espagne_ de Mme d'Aulnoy n'est-il pas, en effet, comme

l'a dit Sainte-Beuve, «aussi piquant dans son genre que les Lettres

du président de Brosses en Italie?» Il est écrit «dans la meilleure

langue», et nous donne un avant-goût de _Gil Blas_. Et quant à Mme de

Villars, ses lettres n'ont-elles pas fait «la joie» de Mme de Sévigné

et de La Rochefoucauld? Saint-Simon ne l'a-t-il pas proclamée «une des

plus spirituelles femmes de son temps[371]?»

Le séjour de Mme d'Aulnoy en Espagne ayant précédé celui de la

marquise, c'est à elle d'abord que nous allons nous adresser, après

avoir jeté un coup d'œil rapide et indispensable sur la révolution de

palais qui venait de s'accomplir.

A cette époque, le débile et maladif Charles II, ayant atteint sa

quinzième année, et s'étant aperçu que la Reine douairière, sa mère,

Anne d'Autriche, le tenait dans une espèce de servitude, s'enfuit

une nuit de Madrid, se jeta dans les bras de son oncle don Juan, le

déclara son premier ministre, et relégua sa mère dans un couvent. Mme

Colonna avait trop compté sur le bon vouloir de don Juan à son égard.

Ce prince, cédant aux sollicitations de plus en plus pressantes du

connétable, l'avait reléguée pour la quatrième fois dans le couvent de

_San Domingo el Real_, mais, cette fois, «avec cette condition que,

s'il lui arrivait d'en sortir, elle consentait que le Roi la livrerait

à son mari[372]».

L'abbesse et ses religieuses, de plus en plus fatiguées d'avoir affaire

à une telle pénitente, opposèrent une résistance désespérée aux

nouveaux ordres de la cour de la recevoir, et elles résolurent d'aller

trouver le Roi en personne, pour lui adresser leurs remontrances.

A cette nouvelle, le jeune Charles II, éclatant de rire, s'écria:

«J'aurai bien du plaisir à voir cette procession de nonnes qui

viendront en chantant: _Libera nos, Domine, de la condestabile_.» Elles

n'y allèrent pourtant pas et prirent le parti de l'obéissance[373].

La connétable passa quelques mois dans son couvent, sans faire de

nouvelle tentative d'évasion, et Mme d'Aulnoy va nous raconter quels

étaient ses passe-temps. La princesse avait gagné sans doute tourières,

portières et guichetières, en sorte qu'elle était à peu près aussi

libre qu'elle l'avait été à Rome.

«Quelquefois, le soir, elle s'échappait avec quelqu'une de ses femmes,

et elle s'allait promener, le plus souvent à pied, en mantille blanche,

au _Prado_, où elle avait d'assez plaisantes aventures, parce que les

femmes qui vont là sont pour la plupart des aventurières, et les dames

les plus distinguées de la cour se font un sensible plaisir quand elles

peuvent y aller et qu'on ne les connaît pas[374].»

De telles escapades de la part de cette princesse, qui, au dire de

Saint-Simon, «ne contraignit pas ses mœurs à Rome, ni de courir le bon

bord, du vivant et surtout depuis la mort du mari», nous expliquent

assez les jalousies, les fureurs et les rigueurs du connétable, encore

amoureux malgré la perpétuité de son ostracisme.

Écoutons Mme d'Aulnoy, témoin oculaire de ses flammes mal éteintes:

«Le connétable Colonne, étant venu à Madrid pour passer en Aragon, dont

il était vice-roi, allait tous les jours l'entretenir à son parloir,

et je lui ai vu faire des galanteries pour elle, telles qu'un amant

aurait pu en faire pour sa maîtresse[375].»

Comment s'expliquer les singuliers goûts de la princesse, qui avait

en horreur son mari, beau «_à faire peindre_», au jugement de Mme de

Villars, et qui avait pris pour amant à Madrid un gentilhomme d'une

laideur insigne? Son aversion pour le connétable était telle que,

plutôt que de le suivre à Rome, comme il le désirait ardemment, elle

préféra supporter tous les ennuis et toutes les privations qu'entraîne

avec soi la vie monastique.

Le mariage de Charles II avec Marie-Louise d'Orléans, fille de Philippe

d'Orléans, frère de Louis XIV, fit luire aux yeux de la captive un

rayon d'espoir. Il ne lui paraissait pas douteux que la fille d'un

prince qui avait toujours défendu ses intérêts, grâce au chevalier de

Lorraine, ne fût pour elle dans les mêmes sentiments; et elle ne se

trompait pas. Philippe d'Orléans l'avait recommandée très vivement à la

jeune Reine. Mais, en attendant l'arrivée de cette princesse, lisons

quelques fragments des lettres de la marquise de Villars, qui venait

d'arriver à Madrid avec son mari, nommé ambassadeur de Louis XIV à

l'occasion du mariage. Elles sont toutes adressées à Mme de Coulanges,

cousine germaine de Louvois et amie intime de Mme de Maintenon.

D'abord, elle commence par nous faire un portrait de Mme Colonna, qui

ne ressemble guère à ceux que nous avons vus, lorsqu'elle était à la

cour de France:

... «La connétable Colonne m'a envoyé visiter[376]. Elle est toujours

dans son couvent, dont elle s'ennuie fort; elle espère en sortir

quand la Reine sera ici, et loger chez sa belle-sœur, la marquise

de _los Balbases_. L'abbé _de Villars_, qui l'alla voir l'autre

jour, l'a trouvée très bien faite, et j'entends dire qu'elle n'est

pas reconnaissable de ce qu'elle était en France: c'est une taille

charmante, un teint clair et net, de beaux yeux, des dents blanches,

de beaux cheveux. Elle a fait un livre de sa vie[377], qui est

déjà traduit en trois langues[378], afin que personne n'ignore ses

aventures; il est fort divertissant. Elle est habillée à l'espagnole,

d'un fort bon air, mais ayant retranché et augmenté, ce qui en effet

est mieux.»

A la nouvelle de l'entrée à Madrid de la jeune Reine, Mme Colonna n'y

tient plus; son mari était parti; elle oublie la parole par écrit

qu'elle a donnée au Roi, que, si elle sort de son couvent, elle sera

livrée sans merci au connétable, et elle s'échappe pour la cinquième

fois.

«Nous arrivions hier, M. de Villars et moi, dit la marquise[379],

sur les dix heures du matin, quand nous vîmes entrer dans ma chambre

une _tapada_[380], suivie d'une autre qui paraissait sa suivante. Je

fis signe à M. _de Villars_ que c'était à lui à se mettre en devoir

de faire les honneurs; la suivante se retira. L'autre fit signe

qu'elle voulait que quelques gens qui étaient dans l'antichambre se

retirassent aussi. Elle s'approcha d'une fenêtre avec M. _de Villars_,

me faisant signe en même temps de m'approcher. Elle leva son manteau,

je n'en étais guère plus savante. Je me souvenais un peu d'avoir vu

quelque personne qui lui ressemblait; M. _de Villars_ s'écria: C'est

Mme la connétable _Colonne_! Sur cela, je me mis à lui faire quelques

compliments. Comme ce n'est pas son style, elle vint au fait. Elle

pleura et demanda qu'on eût pitié d'elle. Pour dire deux mots de sa

personne, sa taille est des plus belles. Un corps à l'espagnole qui

ne lui couvre ni trop ni trop peu les épaules. Ce qu'elle en montre

est très bien fait: deux grosses tresses de cheveux noirs, renouées

par le haut d'un beau ruban couleur de feu: le reste de ses cheveux

en désordre et mal peigné; de très belles perles à son cou; un air

agité qui ne siérait pas bien à une autre, et qui, pour lui être assez

naturel, ne gâte rien; de belles dents...»

Voilà un portrait tracé en deux ou trois coups de pinceau, et qui

devait être fort ressemblant. Celui que nous a laissé à la même époque

Mme d'Aulnoy est plus complet et n'est pas moins original: «Elle était

fort aimable, quoiqu'elle ne fût pas dans la première jeunesse; ses

yeux étaient vifs, spirituels et touchants; ses dents admirables, ses

cheveux plus noirs que du jais et en quantité; sa taille belle et

sa jambe parfaitement bien faite.» Ce qu'elle ajoute, pour peindre

la physionomie morale de cette charmante personne, n'est pas moins

intéressant: «J'étais fort des amies de cette dame,... elle était

bonne, point médisante, et ce que l'on disait était bien vrai, qu'elle

n'avait jamais fait de mal qu'à elle-même; il aurait été à souhaiter

qu'elle eût eu plus de prudence, et moins de facilité à croire les

personnes qui la conseillaient bien mal[381].»

Nous n'avons que l'embarras du choix entre les deux spirituelles

Relations de Mme d'Aulnoy et de la marquise de Villars. «Le bruit de

l'entrée de la Reine, dit celle-ci, a fait prendre la résolution à Mme

Colonne de sortir encore de son couvent. Aussitôt pensé, aussitôt fait.

Elle envoie emprunter un carrosse et s'en va droit chez (sa belle-sœur)

la marquise de los Balbases. Elle fut bien reçue, malgré leur surprise.»

«Le marquis[382] lui fit un accueil à tromper une personne de

moins bonne foi qu'elle. Et, sur ces belles apparences, elle ne se

proposait plus de retourner à San Domingo[383],» lorsqu'elle apprit

que son beau-frère était sur le point de la livrer à son mari, alors à

Saragosse.

«Sur cela, elle demande un carrosse pour aller prendre l'air, dit de

son côté la marquise de Villars; on lui en donne un. Elle fait quelques

tours par la ville, et se fait descendre à notre porte. La voilà donc

chez nous, disant qu'elle n'en voulait plus sortir, et que l'on ne

voudrait pas la mettre dans la rue. Il parut qu'elle serait bien aise

de voir le nonce. Nous la fîmes dîner; je lui fis de mon mieux, parce

qu'en effet elle fait très grande pitié d'être de l'humeur qu'elle est.

Le marquis _de los Balbases_ envoie un de ses parents pour essayer

de la résoudre à retourner, et à ne pas donner une nouvelle scène au

public. Elle dit qu'elle n'en fera rien. Le nonce arrive; elle le prie

qu'il la fasse rentrer dans son couvent. Il répond qu'il n'en a pas

le pouvoir. Une dame de qualité de nos amies, qui est la comtesse _de

Villombrosa_, dont le fils a épousé la fille _de los Balbases_, vint

ici. M. _de Villars_ et le nonce firent plusieurs allées et venues chez

_los Balbases_, qui promit plusieurs fois, foi de cavalier, qu'il ne

ferait nulle violence à Mme _Colonne_ pour retourner avec son mari;

qu'il la priait de revenir chez lui, et que l'on tâcherait de faire en

sorte que le Roi, qui avait l'écrit de Mme _Colonne_, ne saurait rien

de sa sortie, et que, si elle s'opiniâtrait à ne pas vouloir revenir,

elle allait mettre contre elle le Roi, son mari, et toute sa famille.

Enfin, Madame, il était près de minuit que nous ne savions tous que

faire par les conséquences que cette pauvre créature attirait contre

elle en demeurant chez nous. Mais enfin elle se résolut à s'en aller.

La comtesse _de Villombrosa_, M. _de Villars_ et moi la remenâmes chez

le marquis _de los Balbases_. Sa femme et lui la reçurent très bien;

mille embrassades. Vraiment, c'est une chose inconcevable que les

mouvements extraordinaires qui se passent dans cette tête. Elle l'avoue

elle-même. Si elle ne fait pas plus de chemin, ce n'est pas manque

de bonne volonté. Cependant, s'il lui prend envie une autre fois de

revenir chez nous et de n'en vouloir pas sortir, par les frayeurs qu'on

ne la remette au pouvoir de son mari, nous en serions bien embarrassés.»

Cependant le marquis, malgré ses serments, «poursuivait secrètement

un ordre du Roi, et, aussitôt qu'il l'eût, il la mena dans un couvent

à quatre lieues de Madrid (5 février 1680). Un procédé si sévère

l'affligea autant qu'elle était capable de s'affliger. Elle écrivit

à la Reine pour lui demander sa protection, et, ayant appris que le

connétable revenait d'Aragon avec ses fils, elle obtînt permission du

Roi d'entrer dans un monastère de Madrid[384]. Mais, «soit qu'elle n'y

fût pas contente ou qu'elle eût d'autres vues, elle n'y sut demeurer,

et, à l'heure qu'on y pensait le moins, elle sortit encore et fut droit

chez son mari. Elle occupait la moitié de sa maison; elle faisait

régulièrement sa cour à la Reine; elle voyait beaucoup de femmes et

se divertissait fort bien. Le connétable la laissait dans une entière

liberté[385]...»

La marquise de Villars va maintenant nous apprendre comment elle usait

des loisirs que lui faisait cet époux alors trop débonnaire:

«La connétable est toujours dans la maison de son mari, assez inquiète

de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en

retourner en Italie avec lui[386].»

Elle avait peur, comme nous l'avons dit, qu'une fois à Rome, livrée à

sa merci, il ne lui administrât quelque poison à l'italienne.

«Elle voudrait bien, poursuit Mme de Villars, pouvoir rentrer en ce

temps-là dans un couvent de Madrid; bien entendu d'en sortir peu après

et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en

Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y

veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez

admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle

me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin

et de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui

devrait diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre

petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler: c'est que cet amant

ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse

cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il répondait un peu à ses

sentiments, les choses feraient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît

point; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable

que ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands

fils mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc de _Medina

Celi_, premier ministre...»

Peu avant son départ pour Rome, le connétable manifesta l'intention

d'y conduire sa femme. «Elle s'en alarma fort,» dit Mme d'Aulnoy qui

était dans la confidence de la princesse et qui va nous apprendre une

étrange particularité! «Elle déclara qu'elle n'y voulait point aller.

C'est qu'elle avait fait tirer son horoscope, et qu'on lui avait dit

que, si elle avait encore un enfant, elle mourrait. Cette prédiction

lui était entrée si avant dans l'esprit, qu'elle aima mieux retourner

dans sa retraite ordinaire. Le Roi voulut qu'elle s'en expliquât; elle

lui écrivit qu'elle le suppliait, avec un profond respect, de lui

accorder sa protection dans le dessein qu'elle avait de se mettre dans

un couvent[387].»

Jusque-là, «sans nulle réflexion,» elle avait vécu «au jour la journée,

comptant qu'on la laisserait jouir de la liberté de sortir de sa

maison, de faire des visites, et qu'on ne parlerait de rien qu'après

les noces de son fils aîné[388]». Mais, vers les premiers jours de

septembre 1680, on vint lui signifier, de la part du Roi, qu'il ne

voulait plus se mêler de ses affaires, et qu'il ne lui restait plus

qu'à obéir à son mari, qui voulait la conduire ou l'emmener en Italie.

Le lendemain, on lui fit défense de ne plus sortir de chez elle; le

jour d'après, de ne plus voir personne. A tout moment, elle vivait dans

des terreurs mortelles qu'on ne l'entraînât par violence, qu'on ne la

jetât dans une litière pour la mener où il plairait à son mari; et elle

n'oubliait pas que ce mari était Italien[389]. Elle résista à toutes

les prières, à toutes les menaces; elle fit encore supplier le Roi de

la faire enfermer dans le plus austère couvent de Madrid.

Charles II choisit son propre confesseur et l'inquisiteur général,

don Melchior Navarra, pour décider de l'affaire. Ils conclurent à

l'emprisonnement dans une citadelle. Le marquis de los Balbases, dont

la haine contre Mme Colonna était sans bornes, avait inutilement

demandé jusqu'alors qu'on lui donnât pour prison le château de Ségovie:

le connétable de Castille et l'amirante s'y étaient fortement opposés.

Mais, cette fois, le premier ministre, le duc de Medina Celi, qui était

fort hostile à la connétable, fit pencher la balance pour les mesures

de rigueur.

Mme Colonna, avertie de ce qui se tramait contre elle, fit supplier

la jeune Reine de ne pas l'abandonner «et de tirer parole du premier

ministre qu'on n'entreprendrait rien contre elle tant que la cour

serait à l'Escurial[390]». Cette princesse, qui était toujours dans

des sentiments favorables pour l'infortunée Mme Colonna, obtînt cette

parole du duc de Medina Celi. Mais, au mépris de la foi jurée, huit

jours après le départ de la cour, dit Mme d'Aulnoy à qui nous cédons

la parole pour nous raconter cette horrible scène, «un conseiller du

conseil royal avec ses officiers, suivi du connétable Colonne et du

marquis de los Balbases, qui servaient de recors, tous armés, comme

s'il eût été question d'arrêter un chef de parti plutôt qu'une femme

malheureuse et sans défense, allèrent, sur les onze heures du soir,

enfoncer les portes de son appartement, qui était toujours dans la

maison de son mari. Elle était dans sa chambre; aussitôt un alcade _de

Corte_ voulut lui lier les bras avec une corde. Se voyant traitée si

indignement, elle prit un petit couteau qui était par hasard sur la

table, et, en se défendant, elle lui en donna un coup dans la main. Sa

résistance obligea tout le monde de se jeter sur elle avec acharnement,

et cette pauvre dame fut traînée par les cheveux et demi-nue, comme la

dernière des misérables. On la conduisit de cette manière, toute la

nuit, dans le château de Ségovie[391], sans avoir aucune considération

ni pour sa naissance ni pour sa réputation, bien qu'elle n'eût donné

aucun sujet de la traiter ainsi: car enfin elle était actuellement

dans la maison de son mari, et tout son crime était de ne vouloir

pas retourner à Rome avec le connétable, s'offrant d'être mise en

religion, sans avoir la liberté d'en sortir.»

Les indignes traitements dont Mme Colonna avait été victime, et qu'on

lui faisait encore subir dans sa prison, intéressèrent à son malheur

toute la haute société de Madrid[392] et, en particulier, la jeune

Reine, qui fut très peinée que le duc de Medina Celi lui eût manqué

si indignement de parole. «Il n'y avait guère de personnes, dit Mme

d'Aulnoy, qui ne prissent part aux peines (de la connétable), qui ne

murmurassent que l'on eût manqué de parole à la Reine, et que l'on

osât employer le nom du Roi pour satisfaire à l'animosité du marquis

de los Balbases. On ne regardait que lui dans la conduite que l'on

avait tenue avec la connétable, car son mari était un des plus honnêtes

hommes du monde; il l'aimait, il avait consenti qu'elle demeurât

plusieurs années en religion, et sans doute il ne se serait point

opposé à l'y laisser encore aux conditions qu'elle proposait, sans le

marquis de los Balbases. C'était lui qui avait conduit toute cette

affaire; c'était lui qui avait sollicité le duc de Medina Celi au nom

du connétable[393], et le ministre, croyant par là les obliger l'un et

l'autre, donna les mains à tout ce qu'on lui demandait. Néanmoins il

était surprenant qu'il tînt une conduite si rude avec la connétable;

il aurait été bien plus naturel et bien plus honnête de travailler à

la réconciliation des esprits, que d'emprisonner une dame qui allait

devenir la belle-mère de la fille du duc. Il devait considérer qu'un

mari et une femme se raccommodent aisément, et que, s'ils venaient

à se remettre ensemble, la fille tomberait entre les mains de la

connétable, qui serait en état de se venger sur elle des maux qu'il lui

faisait. Il pouvait encore penser qu'elle était riche, qu'elle avait

un grand nombre de parents très proches et très considérables, qui ne

la verraient pas opprimer sans peine et sans s'y intéresser; qu'ils

agiraient utilement pour sa liberté, et qu'au fond ils n'en auraient

que du chagrin.

«Cette affaire fit beaucoup de bruit dans le monde, ajoute Mme

d'Aulnoy; j'en sus très particulièrement le détail, parce que j'étais

fort des amies de cette dame...»

«Cette pauvre malheureuse, dit la marquise de Villars qui partageait

les sentiments de pitié que la ville de Madrid témoignait à Mme

Colonna, cette pauvre malheureuse écrit souvent au confesseur de la

Reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le

connétable à vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent[394].»

On ne s'imaginerait jamais à quelle étrange et bizarre résolution

s'arrêta le prince Colonna, si nous n'avions pour témoins de ce fait

deux personnes aussi véridiques que Mmes d'Aulnoy et de Villars[395].

Écoutons Mme d'Aulnoy: «L'affaire la plus importante... (du connétable)

était l'envie de régler quelque chose avec sa femme, et de chercher

les moyens de vivre l'un et l'autre en repos: le mariage de son fils

avec la fille du duc de Medina Celi l'occupait aussi beaucoup. La Reine

était touchée des malheurs de la connétable; elle n'apprenait qu'avec

peine les mauvais traitements qu'une personne de sa qualité recevait

dans sa prison; elle se trouvait même dans une particulière obligation

de la protéger, à cause de la parole que le duc avait donnée à la

Reine, et de la confiance que la connétable y avait prise. Toutes ces

raisons l'engagèrent de charger son confesseur d'agir fortement auprès

du connétable[396] pour négocier quelque accommodement, soit qu'il

la menât en Italie ou qu'elle demeurât en religion à Madrid, comme

elle y avait déjà été. Mais l'esprit du connétable et celui de sa

femme étaient également aigris; elle ressentait jusqu'au vif l'indigne

traitement qu'elle avait reçu, et les sujets de chagrin qu'ils avaient

l'un contre l'autre les empêchaient de consentir à ce qui aurait pu

leur faire plaisir. Enfin le connétable, pressé de la part de la Reine

et conseillé par la marquise de los Balbases, proposa que sa femme se

fît religieuse et qu'il se ferait chevalier de Malte[397]. Cela parut

fort extraordinaire à tout le monde, et plus extraordinaire à la

connétable qu'à personne: car assurément elle n'en avait aucune envie;

son esprit ne s'accommodait pas tout à fait des trois vœux, d'une

austère clôture et d'une règle sévère. Cependant le connétable s'y

opiniâtra d'une telle manière que tous les amis de la connétable virent

bien qu'il n'y avait aucun moyen de tirer cette pauvre dame du château

de Ségovie qu'en l'obligeant de donner les mains à ce qu'il voudrait.

Ainsi elle y consentit, et on la ramena à Madrid le quinzième février

1681, où elle entra d'abord aux religieuses de la Conception de l'Ordre

de San Jeronimo. Elle était si humble de son malheur, qu'elle ne voulut

voir que ses enfants. Elle leur dit qu'elle s'estimait la personne du

monde la plus infortunée; qu'elle allait faire une démarche qui pouvait

lui coûter tout le repos de sa vie; qu'elle en envisageait les suites

avec terreur; mais que, cependant, elle y était résolue puisqu'elle en

avait donné sa parole[398].»

«La connétable Colonne arriva samedi dernier de fort bonne heure, dit

Mme de Villars. Elle entra dans le couvent; les religieuses la reçurent

à la porte avec des cierges, et toutes les cérémonies ordinaires en

pareille occasion. De là on la mena au chœur, où elle prit l'habit

(de novice) avec un air fort modeste. Un Espagnol, qui était dans

l'église, m'a conté tout ce qu'il vit. L'habit est joli et assez

galant, le couvent commode. Je ne puis avoir bonne opinion, ajoute Mme

de Villars, de l'esprit et de la pénétration de messieurs les Italiens

et les Espagnols, de s'être persuadé que cette femme ait pu accepter de

bonne foi la proposition de se faire religieuse, et d'espérer par là

qu'elle va leur assurer tout son bien.» Quant à la marquise, elle ne

croit pas le moins du monde que la connétable soit de la race des La

Vallière; elle insiste à plusieurs reprises sur ce point:

«La première fois que j'entendis parler au confesseur de la Reine de

la commission qu'il avait du connétable, d'écrire à sa femme, et de

lui proposer ce parti, je crus que c'était une pure raillerie, dont

je n'aurais jamais voulu me mêler. Le bon père écrivit et la dame

n'hésita pas un moment à lui répondre qu'elle y consentait. Pour

moi, sans en savoir autre chose, je ne crois point du tout à cette

subite vocation...» «Je crus au moins qu'étant entrée au couvent, elle

déclarerait qu'elle se moquait, et que tout ce qu'elle avait promis

était pour sortir de prison; mais, au lieu de cela, elle prend l'habit

dès qu'elle a mis le pied dans l'église[399]...» «Elle en est réduite à

jouer la religieuse[400]».

Ce n'était, en effet, qu'un jeu, qu'une mascarade italienne, pour Mme

Colonna. «Elle portait des jupes de brocart or et argent sous sa robe

de laine, et, aussitôt qu'elle n'était plus devant les religieuses,

elle jetait son voile et se coiffait à l'espagnole avec des rubans

de toutes couleurs. Il arrivait quelquefois que l'on sonnait une

observance à laquelle il fallait qu'elle allât: la maîtresse des

novices venait l'avertir; elle reprenait son froc et son voile

par-dessus ses rubans et ses cheveux épars; cela faisait un effet assez

plaisant, et l'on n'aurait pu s'empêcher d'en rire, si d'ailleurs

elle ne s'était pas attiré la compassion de toutes les personnes qui

la connaissaient; car enfin elle était dans une véritable nécessité,

manquant d'argent, fort mal nourrie et encore plus mal logée[401].»

Mme d'Aulnoy raconte qu'elle fut lui rendre visite et qu'elle la trouva

gelant de froid dans une chambre aussi haute qu'un jeu de paume, et

qui, à proprement parler, n'était qu'un grenier. Voilà dans quel

misérable état le connétable laissait sa femme, qui lui avait apporté

en dot plusieurs centaines de mille livres de rente. Mme de Villars dit

aussi qu'elle manquait de tout.

Le connétable, afin d'achever son ouvrage, avait fait venir de Rome

une dispense pour abréger le temps de la profession de sa femme, et

qui lui permettait de la faire avant l'année de son noviciat[402].

Quant à lui, il ne se pressait guère à s'engager par des vœux dans

l'Ordre de Malte. C'était une comédie qu'il n'avait jouée que pour

hâter le consentement de sa femme à entrer en religion. Mais, à son

grand déplaisir, il put s'assurer de jour en jour que sa femme n'avait

pas plus de goût que lui pour la vie monastique. Le marquis de los

Balbases et sa femme montraient la plus grande affliction de voir leur

belle-sœur si mal disposée, ce qui prêtait fort à rire dans le monde.

Ne pouvant triompher de la résistance désespérée de sa femme, le

prince Colonna prit le parti de l'abandonner dans son monastère, en la

laissant dans un état voisin de l'indigence[403]. Il mit la dernière

main au mariage de son fils aîné avec la fille du duc de Medina Celi,

et il partit trois jours après pour retourner à Rome, emmenant avec lui

sa belle-fille et ses deux fils.

«Pour la connétable, elle demeura dans le couvent, où elle traîna assez

longtemps son habit de religieuse, et ensuite elle le quitta.» Tel est

le dernier mot sur Mme Colonna que l'on trouve dans les Mémoires de Mme

d'Aulnoy[404].

Du caractère dont elle était, la dame, loin de s'abandonner au

désespoir, et dans l'espérance de rompre quelque jour son ban pour la

dernière fois, trouvait encore moyen de plaisanter sur les étranges

péripéties de sa destinée. «Si je n'avais pas autant compati à son

malheur, écrit Mme de Villars à Mme de Coulanges[405], je n'aurais pu

m'empêcher de me divertir à l'entendre parler comme elle fait. Elle a

de l'esprit. Elle écrit que cela est surprenant, avec ses _hauts_ et

ses _bas_.»

C'est aussi pour la dernière fois que Mme de Villars parle de la

connétable, dans cette lettre à Mme de Coulanges. Deux mois après elle

retournait en France. De son côté, M. de Villars, l'ambassadeur de

Louis XIV auprès de Charles II, était obligé de quitter l'Espagne. Dans

les Mémoires qui lui sont attribués[406], il ne dit rien de plus que sa

femme sur Mme Colonna.

De l'humeur dont elle était, la princesse ne put se résigner à vivre

et à mourir dans son cloître. En 1684, elle fut assez heureuse pour

s'évader en France et, cette fois, sans être arrêtée. Elle avait dû

garder dans sa fuite le plus rigoureux incognito.

Son mari, qui n'avait plus que cinq ans à vivre[407], ne paraît

plus s'être occupé d'elle, ou du moins il ne reste aucune trace

des démarches qu'il put faire en France pour réintégrer sa femme

dans un monastère. S'il en fit, elles restèrent sans effet. L'âge

de la connétable, lorsqu'elle rentra en France, l'avait rendue peu

dangereuse; Marie-Thérèse était morte depuis un an[408] et Louis XIV

ferma les yeux. Après la mort de son mari, Mme Colonna retourna en

Italie, où elle resta jusqu'en 1705 et où «elle ne contraignit pas ses

mœurs», comme nous l'a dit Saint-Simon[409].

A cette date, il enregistre son entrée en France, en plein règne de Mme

de Maintenon:

«Cette connétable (la plus folle et toutefois la meilleure de ces

Mazarines) s'avisa cette année de venir d'Italie débarquer en

Provence. Elle y fut plusieurs mois sans permission d'approcher de plus

près. Enfin, elle l'obtînt à la sollicitation de sa famille, pour la

voir sans l'aller chercher si loin, à condition qu'elle ne mettrait pas

le pied dans Paris, beaucoup moins à la cour. Elle vint à Passy, dans

une petite maison du duc de Nevers, son frère. Hors sa famille, elle ne

connaissait plus personne. Tout était renouvelé depuis qu'elle était

partie de France pour s'aller marier avant le mariage du Roi[410].

L'ennui la prit d'être si mal accueillie, et d'elle-même elle s'en

retourna assez promptement[411].»

Qui ne voit dans cette défense absolue de revenir à la cour et même à

Paris, l'influence secrète de Mme de Maintenon, vieille, dévote, et

d'autant plus ombrageuse?

Que devint Marie Mancini depuis cette époque? où traîna-t-elle les

dernières années de sa vie? nul ne le sait. Le P. Anselme et la Chenaye

des Bois prétendent qu'elle mourut à Madrid en mai 1715, la même

année que Louis XIV et en le précédant de quelques mois seulement. Le

président de Brosses, qui voyageait en Italie au commencement de la

Régence, dit, en parlant d'elle: «Je fus fort surpris d'apprendre que

cette sempiternelle, qui était maîtresse de Louis XIV il y a un siècle,

n'était morte que depuis peu d'années[412].»

Ainsi finit dans l'obscurité la plus profonde celle sur qui l'amour

du Roi avait attiré les regards de l'Europe; celle de qui l'histoire

a retenu ce mot triste et charmant: «Vous m'aimez, vous êtes Roi, et

je pars!» Ainsi mourut inconnue et oubliée celle que les courtisans

avaient saluée comme une Reine, comme la muse de la poésie et des

beaux-arts. Quelle existence offrit jamais de plus étranges contrastes!

Aujourd'hui on la voit sur les marches d'un trône, demain errante et

fugitive ou sous les grilles d'un monastère, mais encore plus esclave,

et toujours victime de ses passions et de l'inconstante mobilité de

son caractère. Une seule fois elle donne le spectacle de ce que peut

une âme intrépide qui se dompte elle-même: elle sacrifie avec grandeur

au repos de l'État, en même temps qu'à sa dignité de femme, sa passion

pour Louis XIV. Puis, comme si ce grand effort avait à jamais brisé

la fierté de son âme, à partir de ce jour, elle cède au torrent et

s'abandonne à tous les caprices de son imagination et à l'inquiétude

de son humeur. Rien ne peut faire plier sa nature indomptable, ni les

menaces, ni la prison, ni les coups les plus rudes de la Fortune. Elle

brave tout, jusqu'à la mort, pour n'obéir qu'aux entraînements de sa

fantaisie.

Jusqu'à son départ pour l'Italie, elle se maintient presque à la

hauteur des héroïnes de roman, créées par le noble et gracieux génie de

Mme de La Fayette; depuis sa fuite de Rome, elle descend jusqu'au rôle

des héroïnes de _Gil Blas_. Elle n'est plus qu'une princesse d'aventure.

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 31 / 91 题