CHAPITRE XV

Séjour de la connétable à Turin dans un couvent.—Sa fuite

à Chambéry pour rejoindre sa sœur et rentrer avec elle en

France.—Ordres donnés par Louis XIV de fermer tous les

passages.—Retour de la connétable à son couvent.—Sa rupture avec

le duc de Savoie.—Départ de Mme Colonna pour la Flandre, sous

la conduite du marquis de Borgomainero, ami et agent secret

du connétable.—Arrivée à Malines.—Trahison du marquis.—La

connétable est conduite prisonnière à la citadelle d'Anvers, puis

à Bruxelles dans un couvent, et de là à Madrid dans un autre

monastère.—Évasions successives de Mme Colonna.—L'abbé don Fernand

Colonna, frère naturel du connétable.—Mme Colonna confiée à sa

garde.

A peine Mme Colonna eût-elle quitté la France qu'elle sentit toute

l'étendue de la faute qu'elle venait de commettre avec autant de

légèreté que d'aveuglement. Afin de la réparer, elle résolut, une fois

arrivée à Turin, de ne pas passer outre. Elle s'ouvrit de ce dessein à

sa sœur, en passant par Chambéry, et la pria d'écrire au duc de Savoie

pour qu'il lui permît de se retirer dans un couvent de ses États. Elle

adressa, de son côté, à ce prince la même demande, et il s'empressa

de lui écrire, le jour suivant, pour l'assurer de sa protection, si,

ajoutait-il, elle n'était point opposée au bon plaisir du Roi. Il eut

même la galanterie de lui envoyer un gentilhomme avec un carrosse pour

la conduire jusqu'à Turin.

Le duc de Nevers, fort mécontent d'avoir laissé échapper sa proie,

qu'il espérait conduire jusqu'à Venise, poursuivit son chemin, sans

aller même saluer le duc de Savoie.

«Ce prince, dit la connétable, sortit pour me venir recevoir à une

lieue de la ville, et il me fit entrer dans son carrosse, où il y avait

quelques seigneurs de sa cour, et, avec une grande suite de noblesse

qui venait à cheval, il m'accompagna jusqu'au couvent de la Visitation,

où il avait commandé qu'on me meublât un appartement, et disposa

l'abbesse à me recevoir par l'entremise de l'archevêque, qui se trouva

là présent pour me faire entrer[354].»

Elle y passa trois mois. Mais trois mois, n'était-ce pas un siècle pour

un esprit aussi inquiet que le sien? Paris était sans cesse l'objet

de ses regrets et de ses espérances. Aucune disgrâce, aucun mécompte,

aucun revers, ne pouvait lui faire perdre l'illusion qu'elle n'avait

qu'à se montrer pour reconquérir son empire. Sur la fausse nouvelle

que la duchesse de Mazarin doit bientôt partir pour Paris, elle écrit

au duc de Savoie pour le prier d'empêcher, de peur qu'elle ne soit

arrêtée, qu'aucun courrier ne parte de deux jours. Charles-Emmanuel

lui ayant accordé cette grâce, tout en blâmant sa résolution, elle

s'échappe de son couvent et court à Chambéry, munie de mille pistoles

qu'elle venait de recevoir du Roi pour sa pension, et suivie de son

chapelain. Là, elle apprend que sa sœur, cédant à des considérations

politiques et craignant de se voir embarquée dans quelque fâcheuse

affaire, est partie sans faire connaître le lieu de sa destination.

Force lui fut de retourner à Turin pour se remettre sous la protection

du duc de Savoie, qui eut encore la courtoisie de lui envoyer un

carrosse au pied des Alpes.

A la nouvelle de cette équipée, et à la prière du connétable, Louis XIV

envoya ordre à tous les gouverneurs des frontières et provinces de son

royaume de fermer tous les passages à la fugitive.

Après un mois de liberté, Mme Colonna obtînt, par l'entremise du

cardinal Porto Carrero, la permission de retourner dans un couvent,

avec la faveur de pouvoir en sortir une fois la semaine. Elle en

profita pour fréquenter assidûment la cour et pour assister aux chasses

et autres divertissements que l'on donnait à la _Vénerie_, maison de

plaisance de la cour de Savoie[355]. Ces distractions et le gracieux

accueil qu'elle recevait du duc et de la duchesse semblaient avoir mis

un terme à son inconstante humeur; elle paraissait décidée à ne plus

rompre son ban, lorsque sa mauvaise étoile en décida autrement.

Écoutons le récit qu'elle a fait de sa rupture avec le duc de Savoie,

rupture à la suite de laquelle elle quitta ses États pour tomber dans

une suite d'infortunes, bien plus grandes que celles qu'elle avait

traversées jusque-là. Tant d'insuccès et de mésaventures l'avaient

assaillie et poursuivie depuis sa fuite de Rome, que son caractère

avait fini par s'aigrir, et qu'elle ne pouvait plus supporter de

conseil et de contradiction, sans laisser éclater sa mauvaise humeur.

«Mon bonheur était trop grand, et je ne devais pas attendre que la

fortune, qui semble s'intéresser à me persécuter toujours, le pût

faire durer longtemps. Pour arrêter donc un si heureux cours, elle

inspira à Son Altesse Royale des raisons politiques qui l'obligèrent

à me proposer de m'en retourner à Rome, me représentant que je serais

beaucoup mieux dans ma maison que dans un couvent, et que, si l'unique

obstacle qui m'empêchait à me déterminer là-dessus était la désunion

qu'il y avait entre le connétable et moi, il s'offrait à être le

garant de notre réconciliation. Ces propositions, jointes à beaucoup

d'autres choses qu'il me dit à la _Vénerie_, m'offensèrent d'une telle

manière, qu'emportée des mouvements de mon humeur un peu colère, je

voulus partir dès le moment et m'en retourner dans le cloître. Et je

l'aurais fait sans doute, si Madame Royale ne m'en eût empêchée, en

m'arrêtant encore huit jours, au bout desquels ils m'y accompagnèrent.

Notre différend augmenta en chemin, et comme je suis d'une humeur peu

souffrante[356], et que je ne pardonnais rien à ce prince, nos esprits

s'échauffèrent plus que jamais, et, en me quittant la main, à l'entrée

du couvent, il me dit, après un long silence, que, nonobstant tous

mes caprices et les brusqueries que je lui faisais, il me servirait

toujours. Au lieu que cette offre me dût apaiser, elle m'irrita plus

fort qu'auparavant; de sorte que je lui répondis avec assez de fierté,

que je faisais le même cas de sa protection que de sa personne. Il fut

si cruellement outré de cette réponse, qu'il s'en alla sans me parler,

et cette occasion paraissant favorable à mes ennemis pour me mettre

tout à fait mal avec lui, il s'en servirent avec assez de succès[357].

«... Son Altesse Royale passa tout l'été à la _Vénerie_ sans m'envoyer

faire un compliment; et, à son retour, m'étant venu voir avec Madame

Royale, pour me consoler sur la mort du comte de Soissons, il

s'acquitta en grande cérémonie d'un compliment si mélancolique, et

accommoda le triste et le sérieux de son visage avec le funèbre de son

sujet.»

Rien ne pouvait être plus fatal à la connétable que cette brouillerie

avec un prince aussi généreux, aussi chevaleresque que le duc de

Savoie. Cette nouvelle et irréparable faute devait la précipiter dans

un abîme d'infortunes.

Cependant, le connétable, qui croyait ne pouvoir réparer l'affront

qu'il avait reçu par le départ de sa femme, que par son retour, ne

négligeait rien pour l'y faire consentir.

Il lui dépêcha un de ses meilleurs amis, le marquis de Borgomainero,

de la maison d'Este, avec cent propositions d'accommodement, qui

semblaient plus séduisantes les unes que les autres. Mais le marquis,

malgré son habileté, ne put jamais la décider à retourner à Rome. Elle

craignait la vengeance du connétable et la coutume qu'ont les Italiens

de servir eux-mêmes les morceaux à table[358]. Le cardinal Chigi, dans

une mission semblable, ne fut pas plus heureux.

Cependant Mme Colonna, ne trouvant en Italie aucun lieu qui lui semblât

assez sûr pour y résider, songea à rentrer en France.

Cédant à une inspiration qui ne prouve guère la pénétration et la

prévoyance de son esprit, elle eut la singulière pensée de s'adresser

au connétable lui-même pour exécuter ce dessein, comme si la cour

de France ne devait pas être le lieu du monde que le connétable dût

redouter le plus. Elle lui fit donc adresser cette demande par le

marquis de Borgomainero[359].

Le connétable feignit de l'accueillir; il écrivit plusieurs fois à sa

femme pour l'assurer qu'il avait prié Louis XIV, à maintes reprises,

de lui donner asile dans son royaume; mais que, ne recevant pas de

réponse, il aimerait mieux qu'elle prît le parti de se retirer en

Flandre.

L'imprudente, déterminée à ne pas prolonger plus longtemps son

séjour en Savoie, finit par se rendre à la proposition artificieuse

du connétable. Après avoir pris congé du duc de Savoie, qui eut la

galanterie de l'accompagner jusqu'à son carrosse, elle se livra

entre les mains du marquis de Borgomainero. Celui-ci avait eu soin

de s'adjoindre, au lieu et place du chapelain de la connétable, qui

fut congédié, un homme aussi habile que peu scrupuleux, l'abbé Oliva,

entièrement dévoué au connétable[360]. Le carrosse se dirigeait sur

Rone, dans l'État de Milan, pour gagner la Suisse, lorsque, à une

journée de Turin, le marquis et l'abbé, obéissant à des ordres secrets,

qui leur enjoignaient sans doute de ne pas faire arrêter Mme Colonna

en Italie, ce qui eût causé un affreux scandale, essayèrent de la

dissuader de passer par le Milanais, en l'assurant que le duc d'Ossuna,

gouverneur de cet État, avait tout disposé pour la conduire dans une

forteresse.

Voici comment la connétable raconte ce qui suivit: «Je fus quelque

temps à me rendre à leurs conseils; mais, cédant enfin à leur éloquence

et à la force de leurs raisons, je pris la route de Saint-Bernard,

accompagnée du marquis, de l'abbé, de Morena et d'un valet de chambre

appelé Martin, et j'envoyai le reste de mes gens par Rone. Je fus

confirmée en peu de temps de ce qu'ils m'avaient dit, parce que le

duc d'Ossune, ayant été informé de mon départ par un courrier que Don

Maurice lui avait dépêché, et pressé par les lettres du connétable,

de m'envoyer dans le château de Milan, croyant que je serais à Rone,

parce que j'avais, comme j'ai dit, envoyé par là une partie de mes

gens, donna ordre qu'on les saisît. Une de mes demoiselles, appelée

Constance, reçut dans cette prison tous les honneurs imaginables,

se persuadant que c'était à moi qu'on les rendait, jusqu'à ce qu'un

chevalier de Malte, appelé Cavanage, que le duc avait envoyé pour me

reconnaître, les désabusa et tira en même temps ceux de ma suite de la

plus agréable prison qu'il était possible d'imaginer, ayant, durant

huit jours[361] qu'elle dura, été splendidement régalés, et joui,

après, par un effet de la générosité de ce duc, de toutes sortes de

divertissements. Nous étions bien éloignés de passer si agréablement

notre temps sur la montagne de Saint-Bernard, allant parmi les neiges

et des précipices si affreux, que c'étaient des abîmes[362]. Avec tout

cela nous arrivâmes heureusement à Bâle, où nous apprîmes ce qui était

arrivé à nos gens, qui, quelques jours après leur liberté, nous vinrent

trouver à Mayence, d'où nous passâmes à Francfort pour aller de là à

Cologne, rôdant ainsi, pour complaire au marquis et à l'abbé, qui ne

se voulaient point trouver au siége de Bonn, ni rencontrer les troupes

espagnoles ni françaises, qui s'étaient mises en marche en même temps

que nous.»

Le bruit de cette nouvelle aventure n'avait pas tardé à se répandre,

et Mme de Sévigné écrivait, le 24 novembre 1673, à Mme de Grignan:

... «Mme Colonne a été trouvée sur le Rhin, dans un bateau avec des

paysannes; elle s'en va je ne sais où dans le fond de l'Allemagne.»

Après avoir passé trois jours à Francfort, elle se dirigea vers

Cologne, et, pendant tout le chemin, elle eut extrêmement à souffrir de

«l'humeur défiante, du flegme intolérable et des regards continuels du

marquis[363]». Elle n'eut pas moins à se plaindre de l'abbé Oliva.

Cependant, elle avait secrètement reçu avis de M. Courtin, résident

général de Louis XIV vers les princes et États du Nord, et de M.

Barillon, alors plénipotentiaire de ce prince à Cologne, soit par

lettres, soit de vive voix, que, si elle passait en Flandre, elle

serait infailliblement arrêtée. Le marquis et l'abbé, qui en furent

avertis, changèrent aussitôt de manières et de langage, et usèrent

de tout leur crédit et de toute leur éloquence pour persuader à la

connétable de partir de Cologne. Au dire du marquis, il s'offrait pour

elle une occasion excellente de voyager avec plus de sécurité dans un

pays occupé çà et là par les troupes françaises: c'était de se mettre

sous la garde d'un régiment espagnol, campé non loin de Cologne et qui

avait ordre de se rendre en Flandre, au camp du marquis d'Assentar.

Avec sa légèreté habituelle, elle monte aussitôt en voiture, mais

le carrosse s'étant rompu à quelque distance, elle et deux de ses

demoiselles montent à cheval, et galopent gaîment jusqu'au camp du

marquis d'Assentar, qui leur offre son carrosse pour continuer leur

chemin.

Le voyage jusqu'à Malines dura cinq ou six jours, fort égayé par le jeu

et par les conversations galantes des principaux officiers espagnols,

hollandais et flamands, qui rivalisaient de soins et de complaisances

pour la connétable.

Pendant qu'elle passait ainsi fort agréablement le temps, sans

tenir compte «de la méchante humeur de Borgomainero et des rêveries

profondes» dans lesquelles il était plongé, le fourbe, de concert avec

le marquis d'Assentar et le comte de Monterey, gouverneur de Flandre,

machinait contre elle la plus odieuse trahison.

A peine fut-elle arrivée à Malines, que le gouverneur de la ville lui

annonça que le comte de Monterey avait donné l'ordre de ne pas la

laisser passer outre, jusqu'à ce que tout fût prêt pour la recevoir

dans un couvent de Bruxelles. Et pour qu'elle fût hors d'état de violer

cet ordre, il fit mettre des gardes à la porte de sa maison, sous

prétexte de lui rendre honneur.

Toute autre personne, à la place de Mme Colonna, n'eût point été

surprise d'un semblable traitement, mais, crédule et confiante comme

elle l'était, elle en éprouva autant d'étonnement que de douleur.

Le marquis de Borgomainero, craignant d'être découvert, joua une

extrême surprise, et dissimula son rôle par tant de serments et de

protestations, que la connétable s'y laissa prendre et qu'elle lui

confia la mission de partir aussitôt pour Bruxelles, afin d'obtenir du

comte de Monterey qu'elle pût se retirer dans le couvent de cette ville

nommé de Barlemont.

Le marquis et l'abbé d'Oliva, afin d'accomplir en entier leur

odieuse mission, insinuèrent dans l'esprit du gouverneur de Flandre

tout ce qu'ils purent lui inspirer de défiance contre Mme Colonna,

et, afin qu'elle ne pût s'échapper en France ou en Angleterre, ils

lui persuadèrent de la faire conduire dans la citadelle d'Anvers.

Borgomainero n'eut pas honte d'aller trouver la connétable, et de lui

présenter un ordre du gouverneur, par lequel il lui enjoignait d'avoir

à se rendre sous la conduite du marquis, dans cette ville, afin d'y

attendre la réponse du connétable et l'autorisation du Pape pour

qu'elle entrât dans un couvent.

De plus en plus aveuglée par les feintes protestations de dévouement

du marquis[364], Mme Colonna s'embarqua sans la moindre défiance dans

une belle barque commandée par l'Amirante[365], et le jour suivant

elle arriva de grand matin à Anvers. Voyant que l'on tardait à la faire

débarquer, elle conçut quelques soupçons qui se dissipèrent bientôt.

Écoutons son propre récit:

«Après trois heures d'attente, l'avis étant venu que le marquis

d'Ossera, gouverneur de la place, m'attendait dans son carrosse,

je me rassurai, croyant, selon toutes les apparences, que c'était

pour me faire honneur. Ayant donc mis pied à terre, j'entrai dans ce

carrosse avec Borgomainero et le gouverneur, qui me mena tout droit

à la citadelle, où persistant toujours dans mon erreur, et croyant

d'être libre, je ne songeai, le premier jour, qu'à me délasser. Le

second, je priai le gouverneur de me faire trouver un carrosse, parce

que je voulais sortir. De quoi Borgomainero, étonné, me dit d'un air

embarrassé que le temps n'était pas beau et qu'il valait mieux me

reposer. L'ayant remercié d'un soin si obligeant, je ne lui répliquai

rien; mais, le jour ensuite, le marquis de Borgomainero étant parti

pour aller trouver le comte de Monterey à l'armée, et l'abbé Oliva s'en

étant allé à Bruxelles, sur le prétexte de s'en vouloir retourner à

Rome, on me donna deux gardes avec un officier.

«Je connus alors clairement mon aveuglement et leur trahison. Et si le

marquis avait empêché qu'on ne me traitât de cette manière qu'après

son départ, ce n'était que pour ne me faire pas croire qu'il en fût

l'auteur... Ils ne s'arrêtèrent pas là, et, comme si j'eusse été

criminelle d'État, on recevait et on ouvrait toutes mes lettres, aussi

bien celles que j'écrivais que celles qu'on m'envoyait. Ce n'était pas

encore assez, et Borgomainero, croyant qu'il n'était pas encore assez

bien vengé de mes mépris qui ne procédaient que du peu d'obligation

que je lui avais, sachant qu'il y avait une lettre du connétable et

un bref de Sa Sainteté, par lequel il permettait à l'archevêque de

me laisser entrer dans tel couvent que je choisirais, il conseilla

au comte de Monterey d'attendre la réponse de celle qu'il avait

écrite, avec l'ordre qu'on me devait envoyer, disant qu'il était

bien assuré que tout ce qu'il avait fait en mon endroit serait non

seulement avoué du connétable, mais de la Reine régente (d'Espagne),

qui ne désapprouverait pas son procédé; et avec cela il rompit toute

l'affaire, sur le point que je la croyais conclue.

«Les persuasions du marquis eurent tout le succès qu'il souhaitait,

et les informations qu'il avait envoyées contre moi en Espagne et

en Italie produisirent l'effet que sa vengeance demandait. La Reine

envoya ordre au comte qu'on s'assurât de ma personne, et le connétable,

louant fort la conduite qu'on avait tenue envers moi, m'écrivit en

particulier, pour la justifier, que, sur l'avis qu'on avait eu que

je voulais passer en France ou en Angleterre, on avait été obligé de

m'ôter la liberté pour m'empêcher de l'exécuter».

Ce fut en vain que, pour détruire ces accusations que la connétable

disait être fausses, elle déclara au comte de Monterey, qui vint la

visiter dans la citadelle, que si elle avait eu le dessein de passer

en France ou en Angleterre, rien ne lui eût été plus facile que de le

mettre à exécution, lorsqu'elle se trouvait à Cologne au milieu de ses

amis. Ce furent les insinuations de Borgomainero qui prévalurent.

Lors d'une seconde visite qu'elle reçut de M. de Monterey, elle le

supplia avec tant d'instances de lui rendre la liberté et de lui

permettre d'aller à Bruxelles, qu'il feignit de la contenter. Il envoya

Borgomainero dans cette ville, afin d'y préparer un logement sûr pour

Mme Colonna. Celui-ci loua un appartement qui joignait le _Couvent des

Anglaises_ et il y «fit mettre plus de grilles qu'il n'y en avait dans

le couvent même». Puis, sans attendre l'arrivée de la captive, qui ne

faisait que changer de prison, il partit pour la Bourgogne[366].

Malgré l'affreuse peinture que firent de ce triste lieu à la connétable

deux de ses demoiselles, qu'elle avait envoyées pour le visiter, et

qui l'engageaient à rester plutôt dans la citadelle, rien ne put la

retenir. Elle fut conduite à Bruxelles par le capitaine des gardes

du comte de Monterey; mais, au moment où elle aperçut cette nouvelle

prison, elle fut saisie d'un tel effroi, qu'elle entra précipitamment

dans l'église du couvent pour y user du droit d'asile. Elle déclara

résolûment au capitaine des gardes qu'elle ne sortirait de l'église que

pour entrer dans un monastère, comme le comte le lui avait formellement

promis.

Aussitôt averti, M. de Monterey vint la trouver, et, ne pouvant rien

obtenir d'elle ni par prières ni par menaces, il envoya appeler le

nonce et l'archevêque pour qu'ils lui permissent d'employer la force.

Après une petite conférence qu'ils eurent ensemble, le gouverneur

revint auprès de la connétable; mais, n'ayant reçu d'elle que des

paroles aussi dures que les siennes, il partit enfin, en laissant

plusieurs gardes pour l'épier et quatre sentinelles à la porte de

l'église. En même temps, il fit défendre à l'abbesse de la recevoir

dans son couvent.

La princesse, de son côté, était résolue à passer la nuit dans

l'église, lorsqu'elle reçut la visite d'un honnête bourgeois de la

ville, qu'elle connaissait, et qui s'appelait Bruneau Aman. Celui-ci,

l'ayant avertie que le gouverneur avait ordonné à ses soldats de

l'enlever dès qu'elle serait endormie, lui donna le conseil de sortir

tout doucement et d'entrer dans le logis voisin qui lui avait été

préparé. Elle céda à ses prières.

«Je passai enfin, dit-elle, dans cet auguste domicile, que je trouvai

plus fort et mieux gardé que la tour de Danaé, mais où, nonobstant

mes déplaisirs, qui n'étaient pas petits, accablée de lassitude et

de sommeil, je dormis mieux que je n'avais fait de ma vie. Toutes ces

précautions, ajoute-t-elle, n'étaient encore rien; ce n'était pas

encore assez que des grilles, des gardes et des sentinelles qu'il y

avait autour de cette maison; dans la crainte que je ne m'ouvrisse un

passage dans le couvent, le comte m'envoya, pour me garder à vue, et

être témoin de toutes mes actions, un gentilhomme espagnol, appelé

Don... San Lorenço. Dans un si pitoyable état, n'ayant pas été possible

d'obtenir aucune chose du gouverneur de Flandre, ni par mes sanglots

ni par mes larmes, je pris enfin le parti de passer à Madrid, et de me

retirer dans un couvent, ne doutant pas qu'on ne me l'accordât.»

Voilà où en était réduite celle qui avait été sur le point de devenir

reine de France. Bruxelles était trop près de la cour de Louis XIV,

pour que Marie-Thérèse, dans la même pensée que le connétable, pût

consentir à y laisser vivre Mme Colonna, même sous les triples grilles

d'un couvent. Quant à Madrid, l'infortunée devait trouver moins de

difficulté à y obtenir une prison dans un monastère.

Le comte de Monterey approuva sur-le-champ cette proposition et dépêcha

un courrier au connétable pour lui en donner avis. En attendant sa

réponse, le comte, obligé d'aller à Anvers et de retirer ses gardes,

pressa Mme Colonna de retourner à la citadelle, lui promettant qu'elle

y serait traitée avec moins de rigueur, et qu'on lui permettrait même

de sortir quelquefois en compagnie du lieutenant de la place. Elle y

consentit, à condition qu'il signerait une sorte de traité dans lequel

seraient stipulés ces engagements, et elle partit, accompagnée de M.

Bruneau et de don... de San Lorenço.

Pendant les quelques semaines qu'elle passa dans la citadelle, elle eut

en effet moins à se plaindre du gouverneur et on lui laissa un peu plus

de liberté. L'arrivée de l'abbé don Fernand Colonna, frère naturel du

connétable et chargé par lui d'accompagner la prisonnière à Madrid, ne

contribua pas peu à ce changement.

Elle écrivit à l'amirante pour lui demander l'hospitalité à son arrivée

à Madrid et pour obtenir de la reine douairière d'Espagne qu'elle pût

entrer dans un couvent de la cour. Sans avoir reçu de réponse, elle

partit pour Ostende, où elle s'embarqua sur un vaisseau anglais qui, en

neuf jours, aborda à Saint-Sébastien. Huit jours après, n'ayant obtenu

de réponse à une seconde lettre, ni de l'amirante ni de la Reine,

elle poursuivit son chemin et arriva à Burgos, puis à Alcobendas,

village à trois lieues de Madrid. Enfin un courrier lui apporta deux

lettres, l'une de la Reine et l'autre de l'amirante, par lesquelles ils

s'empressaient d'accueillir ses demandes. Arrivée à Nuestra Señora del

Belveder, dans les carrosses du nonce, elle vit venir au-devant d'elle

la duchesse d'Albuquerque et la marquise d'Alcannizas, belle-fille

de l'amirante, qui la conduisirent à une maison de plaisance de ce

seigneur, «richement meublée, ornée des plus excellentes et des plus

riches peintures de l'Europe», et située dans l'un des plus beaux

paysages de l'Espagne.

Après deux mois de séjour dans cette magnifique villa, elle demanda à

la Reine de la faire entrer dans le couvent des religieuses de _Santo

Domingo el Real_. Les religieuses y ayant consenti, à la condition que

la Reine déclarerait par un décret royal que cette grâce ne nuirait

en rien pour l'avenir à leurs priviléges[367], la connétable fit son

entrée dans le monastère, à la fin du mois d'août 1677, accompagnée

du nonce Marescotti, de l'amirante et du marquis d'Alcannizas. Afin

qu'elle fût plus libre, et qu'elle ne fût pas confondue dans la foule

des autres religieuses, on lui donna une maison contiguë au couvent,

que l'on eut soin de garnir de grilles et de tours, et dans laquelle

il lui fut permis d'installer l'abbé Colonna et ses domestiques.

L'abbesse, doña Victoria Porcia Orosco, personne fort spirituelle et

sachant passablement l'italien, s'étudiait, ainsi que ses religieuses,

à lui rendre aussi agréable que possible ce triste séjour.

Peut-être se serait-elle résignée à y passer la fin de sa vie, si,

comme on le lui avait fait espérer, elle avait eu la permission,

ainsi qu'à Turin, de sortir une fois la semaine pour fréquenter ses

amis et la cour. Mais, sur la demande expresse du connétable, cette

permission lui avait été impitoyablement refusée. Il avait écrit à la

Reine douairière et à l'amirante pour les supplier de ne jamais la lui

accorder, disant qu'elle était bien en sûreté à Madrid et qu'il ne

voulait pas courir le danger de la voir en liberté ailleurs.

Mme Colonna a raconté avec feu dans quelle irritation la jeta cet ordre

barbare, et nous ne pouvons mieux faire que de lui céder la parole:

«J'ai déjà dit que la contradiction irrite mon esprit, et je crois que

c'est assez pour faire comprendre quelle colère et quel ressentiment

j'eus de cette nouvelle; mais on le comprendra encore mieux, quand

j'y ajouterai la considération des soins avec lesquels une infinité

de personnes m'observaient continuellement, espions éternels de mes

actions, par l'ordre de l'abbé don Fernand (Colonna), qui exécutait

avec une furieuse rigueur les ordres du connétable. Outre cela, il

y avait des gens assez malintentionnés pour irriter encore davantage

l'esprit de mon mari en me rendant mille méchants offices auprès de

lui, et qui lui écrivaient que je voulais m'enfuir, et que je le ferais

infailliblement, si l'on ne m'observait avec soin. Tous ces bruits,

joints avec les raisons que j'ai dites ci-dessus, me poussèrent à

me déterminer de sortir du couvent[368], pour faire voir que toutes

les peines que l'on prenait à me garder et à me tenir enfermée ne

serviraient qu'autant que je voudrais. Si bien qu'un jour que don

Fernand était sorti avec tous mes gens, je commandai à mes demoiselles

de mettre bas ces fortes, ces épaisses et ces hautes murailles que

l'auteur de mon Histoire dit avoir été l'unique obstacle à ma fuite.

De quoi j'envoyai ensuite donner avis au duc d'Ossune, à l'amirante

et au prince d'Astillano, avec un billet que j'écrivis à chacun d'eux,

les suppliant de me vouloir favoriser dans cette affaire, puisque mon

dessein n'était point, comme mes ennemis le publiaient, de m'enfuir en

France ni en Angleterre, mais d'être hors de clôture, dans la maison où

j'étais, n'étant pas juste qu'on me retînt par violence dans un lieu où

j'étais entrée de bonne volonté[369]...»

Mais tous ces seigneurs, plus politiques que galants, répondirent à

la connétable d'une manière évasive. Le nonce Molini et l'amirante,

avertis par l'abbé don Fernand Colonna, se rendirent auprès de la

princesse, non pour condescendre à ses désirs, mais pour lui conseiller

vivement de rentrer dans son cloître.

La malheureuse connétable, se voyant sans appui et sans protection,

finit par se rendre à leurs instances. Mais une nouvelle difficulté

se présenta. Les religieuses, après le scandale de la fuite de Mme

Colonna, ne voulaient plus, à aucun prix, la recevoir dans leur

couvent; il ne fallut rien moins que la crainte d'une excommunication

dont le nonce les menaça pour vaincre leur résistance. A partir de ce

jour, la surveillance que l'on exerça sur la captive devint de plus en

plus rigoureuse.

Il y avait quelques mois qu'elle subissait cette nouvelle contrainte,

sans voir de remède possible à ses maux, lorsque le jeune roi

d'Espagne, Charles II, rappela auprès de lui son frère naturel don Juan

d'Autriche, pour lui donner la plus grande part aux affaires de son

royaume. Mme Colonna, comptant sur les sentiments généreux de ce prince

et ayant fini par intéresser à ses malheurs le duc d'Ossuna, auquel

la rattachaient des liens de parenté, résolut d'aller au-devant de

don Juan, qui se rendait de Saragosse à Madrid. Sans que personne s'y

opposât, elle sortit en plein jour de son couvent, par la porte et en

vue de toutes les portières, et elle trouva un refuge dans la maison de

la marquise de Mortara.

Don Fernand, dans l'ignorance du lieu où elle était, donna l'ordre

partout qu'on l'arrêtât, supposant qu'elle avait dessein de sortir du

royaume.

Comme elle avait écrit à plusieurs seigneurs pour leur faire connaître

le lieu de sa retraite, l'amirante, qui était tout entier dans les

intérêts du connétable, mit tout en œuvre pour la faire rentrer

dans son cloître. Deux jours après, il vint la trouver, accompagné

du nonce et de don Garcia de Medrano, du conseil de Castille, pour

lui enjoindre, par ordre du Roi, de retourner dans son couvent. Don

Garcia, lui parlant, en sa qualité de ministre de la justice, lui dit

qu'il avait ordre, en cas de résistance, de l'y conduire par force. La

connétable, exaspérée par ces violences, était sur le point de résister

jusqu'à la dernière extrémité, lorsque la marquise de Mortara, à force

d'instances et d'exhortations, finit par la calmer et par la décider à

rentrer dans le monastère.

Elle y avait à peine mis le pied, accompagnée de plusieurs grands

d'Espagne, que les nonnes, l'ayant reconnue en soulevant sa mantille,

«commencèrent à remplir l'air de leurs cris», et à se plaindre de la

violation de leurs priviléges. Il fallut, pour qu'elles cédassent, que

le nonce leur lût un décret du Roi.

Mme Colonna prépare aussitôt une nouvelle fuite.

«Enfin, dit-elle, cette guerre civile s'apaisa. Parmi tous ces esprits

courroucés, il n'y eut que le mien qui resta dans l'agitation, ayant de

mortels déplaisirs des réflexions que je faisais de temps en temps sur

la violence avec laquelle on s'efforçait de me tenir enfermée sous des

conditions plus rigoureuses que celles qu'on m'avait promises. Je ne

me rebutai pas néanmoins pour avoir vu mal réussir mes deux premières

entreprises pour ma liberté, et, considérant que c'était le plus doux

bien de la vie, et que pour le recouvrer il n'y avait rien qu'un esprit

noble et généreux ne dût tenter, je me mis tout de nouveau à chercher

le moyen de l'obtenir[370].»

Il y avait huit jours qu'elle méditait le plan d'une troisième évasion,

lorsqu'elle apprit l'arrivée de don Juan à Madrid. A cette nouvelle,

elle adressa un mémoire à ce prince, ainsi qu'au Roi, qu'elle leur fit

remettre par le duc de Medina Sidonia. Mais, au moment où don Juan

montrait des dispositions favorables envers la captive, arriva une

lettre du connétable adressée au Roi, dans laquelle, se plaignant de la

récente fuite de sa femme, il demandait qu'elle fût enfermée dans un

château. Don Juan, fort embarrassé, remit le mémoire de la femme et la

lettre du mari au conseil d'État, ainsi que le règlement de l'affaire.

Mme Colonna avait gagné à sa cause les ducs d'Albe, d'Ossuna et le

marquis d'Astorga; il fut décidé, à la majorité des voix du conseil,

que la princesse serait rendue à une pleine et entière liberté et qu'on

lui donnerait même une maison tenue sur un pied conforme à la grandeur

de son rang.

Le Roi jugea à propos de suspendre l'exécution de l'arrêt du conseil,

jusqu'au moment où il aurait reçu réponse d'une lettre qu'il adressait

au Mais, en attendant une résolution décisive, il autorisa Mme Colonna

à se retirer dans quelque lieu autour de Madrid.

Pendant ce temps-là, don Fernand Colonna, agissant au nom du

connétable, ne négligeait rien pour que la princesse fût maintenue en

captivité dans un couvent ou dans un château. Il présenta même à la

cour un Mémoire dans lequel il s'étendait sur les graves inconvénients

qu'il y aurait à lui rendre la liberté et combien il importait, «_pour

le repos du connétable_», qu'elle fût toujours gardée à vue.

Mme Colonna, redoutant les suites des intrigues de l'abbé, crut

devoir, par une prompte sortie du couvent, prévenir le mal dont elle

se croyait menacée. Elle fit part de son dessein au nonce, au duc

d'Ossuna et à l'abbesse, qui ne la désapprouva pas, croyant que le

décret royal était dans les formes requises. De peur qu'une religieuse

de ses amies, qui dormait dans son appartement, ne donnât l'éveil, elle

sortit à six heures du matin; elle se jeta, avec ses demoiselles, dans

un carrosse de louage et elle se rendit à l'Atocha et de là à Ballacas,

terre appartenant au Roi à une lieue de Madrid. L'après-dînée, le

nonce vint la voir, accompagné de don Fernand, et, après l'avoir

absoute de l'excommunication qu'elle avait encourue pour être sortie

sans permission de son couvent, il fit si bien qu'il parvint à obtenir

qu'elle pardonnerait tout à don Fernand et, qui plus est, qu'elle

retournerait à Madrid pour y vivre dans la propre maison de l'abbé. Au

grand étonnement du nonce, Mme Colonna ne se fit pas trop prier. La

crainte de vivre dans un lieu assez désert et la perspective de jouir

de quelque liberté à Madrid avaient opéré ce brusque changement.

Au moment où elle était sur le point de quitter Ballacas, elle reçut

une lettre de don Juan dans laquelle il lui disait qu'elle n'avait

pas bien interprété les ordres du Roi, qu'il eût été nécessaire

que sa sortie du couvent eût été précédée de quelques formalités

indispensables, et que le choix du lieu eût été préalablement fixé,

afin qu'elle y fût reçue avec la bienséance et l'éclat que le Roi

estimait être dus à une personne de son rang. Mais ce n'était là

qu'une simple admonestation pleine de bienveillance, et non un ordre

sévère, et elle se remit bien vite de la peur que lui avait causée

d'abord l'arrivée de cette lettre. Elle monta, sans plus tarder, dans

le carrosse du nonce et, à son arrivée à Madrid, elle vit arriver à

sa rencontre les ducs d'Ossuna, de Veraguas et d'Uzeda, suivis de

quatre carrosses et d'une grande suite de gens à cheval. Après avoir

pris congé de ces seigneurs, elle se rendit dans la maison de l'abbé

Colonna, pour y attendre avec impatience ce que décideraient de son

sort don Juan d'Autriche et le roi d'Espagne.

Ici finissent les Mémoires authentiques de la connétable Colonna.

Désormais, nous aurons recours, pour raconter la fin de sa vie si

orageuse et si éprouvée, à différentes sources qui n'offrent pas moins

d'intérêt.

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 30 / 91 题