A Saint-Jean-de-Luz, le 4 juin 1660.
Recevoir en même temps une lettre de Votre Majesté et la nouvelle
de la célébration de notre mariage, et être à la veille de
jouir du bonheur de la voir, ce sont assurément des sujets de
joie indicible pour moi. Mon cousin le duc de Créqui, premier
gentilhomme de ma chambre, que j'envoie exprès vers Votre Majesté,
lui communiquera là-dessus les sentiments de mon cœur, dans
lesquels elle remarquera toujours de plus en plus une extrême
impatience de les lui pouvoir dire moi-même. Il lui présentera
aussi quelques bagatelles de ma part.
_Signé_: L.»
Le dimanche 6 juin, les deux Rois se rendirent à la salle de la
conférence, suivis des grands de leurs royaumes; ils s'agenouillèrent
devant une table, l'un devant l'autre, et, posant la main sur
l'évangile, ils jurèrent la paix. Puis s'étant relevés, ils
s'embrassèrent cordialement et se promirent une amitié éternelle[233].
Cet acte solennel fut aussitôt suivi de la célébration du mariage, dont
on peut lire la description dans les Mémoires du temps. Mais ce qu'il
n'est pas permis de passer sous silence, c'est le naïf et délicieux
récit par Mme de Motteville de ce qui se passa avant la première nuit
de noces:
«Leurs Majestés et Monsieur soupèrent en public, sans plus de cérémonie
qu'à l'ordinaire, et le Roi aussitôt demanda à se coucher. La Reine
dit à la Reine sa tante, avec des larmes aux yeux: _es muy temprano_
(il est trop tôt), qui fut, depuis qu'elle fut arrivée, le seul moment
de chagrin qu'on lui vit, et que sa modestie la força de sentir. Mais,
enfin, comme on lui dit que le Roi était déshabillé, elle s'assit à
la ruelle de son lit sur deux carreaux pour en faire autant, sans
se mettre à sa toilette. Elle voulut complaire au Roi en ce qui même
pouvait choquer en quelque façon cette pudeur qui l'avait d'abord
obligée de chasser de sa chambre les hommes, jusqu'aux moindres
officiers. Elle se déshabilla sans faire nulle façon; et, comme on
lui eût dit que le Roi l'attendait, elle prononça ces mêmes paroles:
_Presto, presto que el Rey m'espera_ (vite, vite, le Roi m'attend.)
Après une obéissance si ponctuelle, qu'on pouvait déjà soupçonner être
mêlée de passion, tous deux se couchèrent avec la bénédiction de la
Reine leur mère commune.
«La Reine mère, qui connaissait le Roi son fils un peu froid et grave,
nous avoua qu'elle avait eu une grande peur que cette indifférence,
qu'elle avait imaginée en l'âme du Roi, ne fût nuisible à cette nièce
qu'elle avait si ardemment désiré de lui faire épouser. Mais après
qu'elle l'eût vu agir avec elle, comme il fit dans les premiers jours
qu'elle fut en France, elle perdit heureusement cette crainte, car elle
le vit alors aussi sensible à l'amitié, à l'égard de la Reine, qu'elle
l'aurait pu désirer. Elle n'avait à demander à Dieu que la durée de
ce bonheur: il fallait l'espérer; mais, par les fâcheuses expériences
qu'un chacun doit avoir de l'instabilité du bonheur des hommes, elle
avait toujours sujet d'appréhender ce qui arrive souvent dans la vie.»
Moins expérimentée que la Reine sa tante, Marie-Thérèse s'endormit
pleine de confiance dans la sécurité de son bonheur. Elle ne savait
pas, la charmante et trop naïve princesse, qu'un an s'écoulerait à
peine et qu'elle verrait Mlle de La Vallière, la favorite du Roi,
s'asseoir à côté d'elle dans le même carrosse. Mais en attendant le
jour où devaient se dissiper toutes ses illusions, elle laissait
éclater à tous les yeux sa passion pour le Roi et prenait même plaisir
à la publier hautement[234].
Avant de quitter Saint-Jean-de-Luz, Louis XIV voulut exprimer à la
reine d'Espagne et à Philippe IV tous ses sentiments de gratitude et
d'affection, et il leur adressa ces deux lettres, écrites de sa main,
dans lesquelles on sent respirer les nobles et généreux sentiments qui
l'animaient alors: