A Saint-Jean-de-Luz;—(par M. de Noailles).
Voyant approcher Votre Majesté et mon bonheur avec Elle, je ne
puis contenir ma joie, et, bien qu'il soit aussi peu possible
de l'exprimer au point que je la ressens, je ne laisse pas
d'envoyer à Votre Majesté le sieur comte de Noailles, capitaine
de mes gardes, en qui j'ai toute confiance, pour lui dire au
moins qu'elle est au-dessus de toute expression. Je suis ravi de
songer que je me trouve enfin à la veille de pouvoir l'en assurer
moi-même. Je la souhaite avec une passion sans égale, et qui, pour
dire tout, répond au mérite de Votre Majesté.
_Signé_: L.[225].
A cette lettre d'un ton galant et chevaleresque, dans le goût espagnol,
la jeune Infante s'empressa de répondre, mais sous une forme voilée et
plus mesurée. Voici cette lettre que nous traduisons de l'espagnol[226]:
Seigneur,
J'ai reçu la lettre de Votre Majesté, que m'a apportée M. le comte
de Noailles, accompagnée des démonstrations d'attachement et de
joie que cause à Votre Majesté le plus grand rapprochement qui
vient d'avoir lieu entre nous, et que ce seigneur m'a témoigné
aussi avoir remarquées en vous. J'en ai reçu le témoignage avec
toute la déférence que l'on doit à la galanterie (_fineza_) de
Votre Majesté et que réclame la bonne fortune d'avoir obtenu une
telle faveur. Je tâcherai de la mériter toujours en répondant à
l'obligation que m'impose Votre Majesté et en désirant pour Elle
que Dieu la garde avec toute félicité, ainsi que je le désire.
_Signé_: MARIA-TERESA[227].
Fontarabie, le 3 de juin 1660.
Lorsque Philippe IV et l'Infante arrivèrent à Fontarabie, Louis XIV
s'empressa d'envoyer à sa royale fiancée un coffre garni d'or, plein de
bijoux d'or et de diamants[228].
Le jour même de leur arrivée, le 2 juin, eut lieu à Fontarabie une
première cérémonie du mariage, par procuration. Don Louis de Haro,
ministre d'Espagne, épousa l'Infante au nom du roi de France, et
l'évêque de Fréjus, Ondedei, fut nommé pour en être témoin de sa
part[229].
«L'infante Reine, dit Mme de Motteville, témoin oculaire, était coiffée
en large le jour de son mariage. Son habit était blanc et d'une assez
laide étoffe en broderie de tale: car l'argent était défendu en
Espagne. Elle avait des pierreries enchâssées dans beaucoup d'or. Ses
beaux cheveux étaient cachés sous une manière de bonnet blanc autour
de sa tête, qui était plus propre à la défigurer qu'à lui donner de
l'ornement; mais, malgré son habit, nous aperçûmes sa beauté...» Pour
tout dire, elle ressemblait à ces madones espagnoles dont les formes
disparaissent complètement sous la profusion et la raideur de leurs
longues robes tramées or et argent, et dont la tête est engoncée dans
une énorme fraise.
Après la cérémonie, Mazarin s'approcha de Philippe IV et de la jeune
Reine et leur annonça qu'un inconnu, qui était à la porte, demandait
qu'on lui ouvrît. C'était Louis XIV, qui n'ayant pu résister à sa
curiosité et à son désir de voir l'Infante, s'était rendu à Fontarabie
_incognito_.
Anne d'Autriche, au comble de la joie, et avec le consentement de son
frère le roi d'Espagne, entr'ouvrit la porte afin que son fils pût
voir l'Infante-Reine, mais elle eut bien soin de faire en sorte que
Marie-Thérèse pût aussi le voir. Comme Louis surpassait Mazarin et
Lionne de toute la tête, et qu'il était d'ailleurs facile à la jeune
Reine de le reconnaître par ses portraits, elle rougit tout en le
contemplant avec la plus grande attention. Le roi d'Espagne le regarda
aussi et dit à la Reine sa sœur en souriant: «_Tengo lindo hierno!_»
J'ai un beau gendre!
Ce premier coup d'œil du Roi fut défavorable à Marie-Thérèse. Elle
était tellement noyée de la tête aux pieds dans son ample costume,
qu'il eut peine à démêler d'abord que la figure de cette princesse,
rehaussée d'un grand air, était à peu près satisfaisante pour un
amoureux de vingt ans. Il dit au prince de Conti et à Turenne «que la
laideur de la coiffure et de l'habit de l'Infante l'avait surpris; mais
que, l'ayant regardée avec attention, il avait connu qu'elle avait
beaucoup de beauté, et qu'il comprenait bien qu'il lui serait facile de
l'aimer». Sur ce chapitre de la beauté, le Roi, jusque-là, s'était fort
souvent contenté de peu. L'expérience seule lui donna du goût et fixa
mieux ses choix.
Au moment où l'Infante allait s'embarquer sur la Bidassoa, le Roi
eut peine à se dérober à l'admiration et à l'enthousiasme des grands
d'Espagne, qui le pressaient et le portaient pour ainsi dire, tandis
que les gardes du roi d'Espagne, mêlés à ceux du Roi de France,
laissaient éclater leurs cris et leurs transports de joie.
D'un mouvement rapide, Louis s'élança à cheval et partit au galop le
long de la rivière pour suivre le bateau qui portait Philippe IV et
l'Infante, «le chapeau à la main et d'un air fort galant. Il aurait
peut-être couru jusqu'à Fontarabie, sans des marais qui l'empêchèrent
de passer.»
«Le Roi d'Espagne, en sortant, soit qu'en effet il ne le vît pas ou ne
fît pas semblant de le voir, n'ôta point son chapeau, qu'il n'avait
point mis sur sa tête tout le temps qu'il avait été avec la Reine;
mais quand il vit le Roi galoper sur le bord de la rivière en posture
d'amant, et suivi en roi de France, le roi d'Espagne se mit alors à la
fenêtre de la chambre de son bateau et le salua fort bas tant qu'il le
pût voir.»
La scène est charmante, et c'est Mme de Motteville qui nous donne le
plaisir d'y assister.
Comme l'_assaffata_ (première femme de l'Infante) demandait à cette
princesse si elle trouvait le Roi bien fait et à son goût, elle
répondit vivement sans la moindre hésitation: «Comment, s'il m'agrée!
c'est un fort beau garçon et qui a fait une cavalcade d'un homme fort
galant.»
«En cet instant, ajoute Mme de Motteville, la grandeur du Roi se cacha
sous sa galanterie et l'éclat de la pourpre pour cette fois le céda aux
premières étincelles de son amour.»
La reine d'Espagne, retenue à Madrid par la nécessité de diriger les
affaires en personne, s'excusa auprès du roi de France de ne pouvoir
assister à son mariage et elle lui souhaita une longue postérité[230].
Quant à Philippe IV, le jour même de la cérémonie du mariage par
procuration, il adressa à Louis XIV une lettre de compliments
officiels, en style de chancellerie, et qui ne nous a pas paru digne
d'être reproduite[231]. La réponse de Louis à cette même lettre nous a
semblé au contraire assez intéressante pour être mise sous les yeux des
lecteurs.