En Avignon, le 24 mars 1660.
Ce n'a pas été sans contrainte que j'ai cédé aux raisons qui m'ont
empêché d'exprimer jusques ici à Votre Majesté les sentiments de
mon cœur. Maintenant que les choses sont en un état qui me donne
lieu de vivre avec Elle comme avec un autre moi-même, je suis ravi
de commencer à l'assurer par ces lignes que ce bonheur ne pouvait
jamais arriver à personne qui le souhaitât plus passionnément,
ni qui s'estimât plus heureux de le posséder que moi. Le sieur
évêque de Fréjus aura l'honneur de l'entretenir sur ce sujet
plus particulièrement, si Elle l'a agréable, mais tout ce qu'il
lui dira et tout ce que d'autres lui en ont déjà dit de ma part
sera toujours fort au-dessous de ce qui est en effet, ainsi que
j'espère dans peu lui confirmer de vive voix, mais non pas sitôt
qu'il faudrait pour satisfaire mon impatience.
_Signé_: L.[221].
Cependant la cour, afin de se rendre à Saint-Jean-de-Luz, où devait se
célébrer le mariage du Roi avec l'Infante, avait quitté Toulouse vers
les derniers jours d'avril. Chemin faisant, le jeune prince, devenu un
peu plus hardi, adressait une nouvelle lettre à Marie-Thérèse, qui, de
son côté, se dirigeait à petites journées avec le Roi son père vers la
frontière d'Espagne. Au ton passionné qui respire dans cette lettre,
à l'impatience que montre le Roi de voir et de posséder l'Infante, on
voit à quel point son imagination était excitée par les fabuleux récits
que faisaient les courtisans de la beauté et de la grâce de la jeune
princesse.