Portrait de l'Infante.—Son amour pour Louis XIV.—Sentiments du Roi
pour cette princesse.—Ses lettres inédites à l'Infante.—Le mariage
royal par procuration.—Louis XIV _incognito_ à Fontarabie.—Galante
lettre du Roi à l'Infante.—Célébration du mariage.—Naïves
confidences de Mme de Motteville.—Pèlerinage d'amour à Brouage.
En attendant l'arrivée de l'Infante et la célébration du mariage, il
devait s'écouler encore plus de sept mois. Sept mois au fond de la
province! Le Roi fut tenté d'aller passer le reste de l'hiver à Paris;
mais, des troubles ayant éclaté à Aix et à Marseille, il crut que
sa présence était nécessaire pour en imposer aux rebelles, et il se
résigna à rester dans le Midi.
Au milieu des distractions de tout genre que faisait naître chaque
jour sous ses pas le génie inventif de Mazarin, il gardait encore au
fond du cœur (nous en avons surpris le secret) un tendre souvenir de
son dernier amour, et, en même temps, singulier contraste, il prêtait
complaisamment l'oreille à tout ce qu'on lui disait de la beauté et
des qualités de l'Infante. Son cœur flottait entre une espérance et
un regret. Mais il promenait de ville en ville ses tristesses et son
impatience d'un air si calme, si plein de sérénité et de majesté, que
l'œil du plus fin courtisan n'aurait rien pu deviner sur son visage des
passions secrètes qui s'agitaient au fond de son âme.
Il séjourna tour à tour à Bordeaux, à Toulouse, à Montpellier, à
Nîmes, à Marseille, à Aix, à Avignon, et l'on peut voir dans les
_Mémoires de Mademoiselle de Montpensier_ quels furent les passe-temps
et les distractions de la cour dans ces différentes villes. Nous en
ferons grâce au lecteur, pour nous attacher uniquement à peindre la
physionomie de l'Infante et ses sentiments pour Louis XIV, en même
temps que ceux du Roi pour cette princesse.
Parmi les portraits de Marie-Thérèse peints et gravés par les grands
maîtres de son temps, ou dessinés à la plume par les auteurs de
Mémoires, on n'a que l'embarras du choix. Sa figure mafflée, ses yeux
sans rayons d'esprit, ses cheveux d'un blond fade et son teint d'une
blancheur molle ne semblaient guère de nature à pouvoir inspirer aucune
passion.
Mme de Motteville a fait de cette princesse un portrait assez
ressemblant dans lequel elle sème avec art les critiques au milieu des
éloges. Elle nous la peint: «petite, mais bien faite..., de la plus
éclatante blancheur que l'on puisse voir»; avec de beaux yeux bleus qui
charmaient par leur douceur et leur éclat; une belle bouche, mais dont
les lèvres étaient «un peu grosses et vermeilles»; le tour du visage
long, «mais rond par le bas», «les joues un peu grosses, mais belles».
«Ses cheveux d'un blond argenté, convenaient entièrement aux belles
couleurs de son visage»... Avec une taille plus grande et de plus
belles dents, elle eût mérité «d'être mise aux rang des plus belles
personnes de l'Europe»... «Sa gorge nous parut bien faite et assez
grasse, mais son habit était horrible». Jamais les défauts n'ont plus
franchement percé à travers les éloges[215].
Cette princesse, depuis son enfance, et malgré l'état de guerre qui
existait depuis tant d'années entre l'Espagne et la France, n'avait
jamais cessé d'espérer, contre toute vraisemblance, qu'elle n'aurait
pas d'autre époux que Louis XIV. Le Roi seul, par sa grandeur, par sa
beauté, par son mérite, lui semblait digne d'elle. Elle l'aimait depuis
longtemps, bien qu'elle ne le connût que par ses portraits, devant
lesquels elle était toujours restée en extase. D'ailleurs «la Reine sa
mère, fille de France, lui avait souvent dit que, pour être heureuse,
il fallait être reine de France, et qu'elle voulait la voir porter
cette couronne ou porter un voile[216]». Sa passion pour le Roi n'était
pas de celles qui éclatent en fureurs et en imprécations contre l'objet
aimé, lorsqu'elles sont en proie à la jalousie; elle fut toujours
humble, patiente et résignée jusqu'à la mort, dans une souffrance
profonde, incessante et muette.
Quant à l'affection du Roi pour Marie-Thérèse, elle ne s'éleva jamais
à la hauteur d'une passion. Il eut pour elle l'estime que doit
inspirer une angélique vertu, le respect de son propre sang, de la
reconnaissance pour un amour poussé jusqu'à l'adoration. Il put dire
en toute vérité, à la mort de cette princesse, que c'était «le seul
chagrin qu'elle lui eût causé»; mais il n'eut jamais d'amour pour
elle. On ne saurait en effet donner ce nom au sentiment qu'il éprouva
pendant les deux premières années de son mariage. Quand le charme de la
nouveauté eut cessé, il se laissa prendre bien vite aux beaux yeux de
Mlle de La Vallière.
Grâce à une précieuse indication[217], nous avons trouvé dans les
archives du Ministère des affaires étrangères la correspondance
échangée entre Louis XIV, le roi et la reine d'Espagne, et l'Infante.
Les lettres de Philippe IV, de sa femme et de sa fille n'offrent rien
de saillant et de caractéristique. Ce sont de sèches formules de
chancellerie et d'étiquette dans lesquelles s'emprisonne la majesté
royale. Il n'en est pas de même des lettres de Louis XIV; elles sont
personnelles, simples, timides d'allure, charmantes d'expressions.
Voici en quels termes ce prince, qui, par sa mère, était cousin
germain de l'infante Marie-Thérèse, annonçait à Philippe IV, son futur
beau-père, l'envoi de la dispense qu'il venait de recevoir du Pape pour
son mariage:
Monsieur mon frère et oncle, je ne veux pas laisser partir le
sieur Bartet, secrétaire de mon cabinet, qui porte la dispense,
sans confirmer à Votre Majesté les assurances de mon amitié[218].
Je la prie aussi de trouver bon que, par le moyen dudit sieur
Bartet, je puisse savoir au plus tôt l'état de sa santé et celle
de la personne que je considère désormais comme un autre moi-même,
estimant qu'après la bénédiction qu'il a plu à Sa Sainteté de
donner à notre mariage, je puis plus librement que par le passé
demander de ses nouvelles et lui en donner des miennes.
Je suis, Monsieur mon frère et oncle, bon frère et neveu de Votre
Majesté[219].
_Signé_: LOUIS.
On remarquera avec quelle attention délicate et respectueuse le
jeune Roi évite de nommer sa cousine, Marie-Thérèse, et demande de
correspondre avec elle.
Le roi d'Espagne s'empressa de donner cette autorisation à son futur
gendre, et nous verrons bientôt de quelle manière en usa le jeune Roi.
A quelques jours de là, Louis XIV écrivait de nouveau à son royal
beau-père pour lui annoncer qu'il lui envoyait Ondedei, évêque de
Fréjus, parent et ancien confident de Mazarin, afin qu'il assistât, au
nom du roi de France, dans la cathédrale de Burgos, à la lecture de la
dispense de Rome: