CHAPITRE VIII

Mission secrète d'Ondedei, évêque de Fréjus, auprès de Marie

Mancini.—Instructions données à Mme de Venel par Mazarin au

sujet de ses nièces.—Ses conseils et ses promesses à sa nièce

Marie.—Départ pour Paris des exilées de Brouage.—La _Muze

historique_ de Loret et les Mancini.—Règle de conduite que trace à

ses nièces le cardinal Mazarin.

Le Cardinal, qui tremblait toujours que sa nièce Marie ne fît quelque

nouvelle escapade, envoya auprès d'elle un de ses plus habiles agents,

le fameux Ondedei, alors évêque de Fréjus. Ondedei, pendant la Fronde,

avait été, de même que l'abbé Fouquet, l'âme damnée du Cardinal. On

l'avait vu se mêler à toutes les intrigues pour en surprendre les

secrets et pour en tirer tout le profit possible. «Habillé en vrai

capitan de comédie et chargé de plumes comme un mulet[202]», il se

donnait hautement pour Mazarin, faisait des offres, au nom de son

maître, à qui voulait l'entendre et recevait de toutes mains. Un

beau jour on fut tout surpris de voir ce matamore, qui vivait, pour

ainsi dire, publiquement avec la marquise Dampus, revêtu du costume

ecclésiastique et bombardé évêque de Fréjus, par la grâce de Mazarin.

Longtemps le Pape, qui connaissait la vie du personnage, lui refusa

les bulles, mais enfin il se laissa vaincre par l'obstination du

tout-puissant ministre. Le cardinal de Retz, qui, pour des motifs

personnels, a trouvé moyen de renchérir sur la laideur morale

d'Ondedei, a dit que ses discours «semblaient encore plus fous que sa

mine». Mais le cardinal Mazarin, en faisant de cet homme son confident

le plus intime et en lui confiant les missions les plus délicates et

les plus épineuses, nous a donné par son choix la mesure des hautes

parties intellectuelles d'Ondedei et de son extrême habileté.

L'évêque de Fréjus fut donc chargé par le Cardinal, pour faire

diversion à la douleur de Marie Mancini, de lui offrir une alliance

considérable, celle du connétable Colonna[203].

Encore sous l'empire de son rêve ambitieux, Marie, outrée des

pressantes instances du prélat, lui répondit qu'il aurait bien pu

s'épargner la peine de ce voyage, s'il n'avait autre chose à lui

proposer que de sortir de France contrairement à la parole que lui

avait donnée son oncle, avant de quitter Paris, de ne jamais la forcer

à se marier contre son gré. Telle est la version qu'elle donne dans

ses Mémoires. Mais il résulte d'une lettre de Mazarin, que la jeune

fille, en repoussant très résolument cette alliance avec le connétable,

indiqua à Ondedei un autre parti qui semblait lui plaire, et dont elle

ne dit mot. Il s'agissait fort probablement du prince Charles, le neveu

et l'héritier du duc de Lorraine Charles IV, dont nous aurons bientôt à

parler au lecteur.

Ondedei avait de plus pour mission de faire comprendre à l'exilée

qu'elle ne pouvait en ce moment revenir à la cour. Elle parut se

soumettre à cette nécessité[204], et son oncle, pour mettre fin à son

exil, lui envoya sur-le-champ un gentilhomme pour lui offrir de quitter

Brouage, si le séjour lui en paraissait trop triste, et de choisir soit

Paris, soit un des grands châteaux sur la route de Paris, tel, par

exemple, que celui de Chenonceaux, appartenant au duc de Mercœur, qui

avait épousé Laura Mancini, sœur de Marie[205].

Ce gentilhomme était porteur de deux lettres du Cardinal, l'une pour

Mme de Venel, l'autre pour Marie Mancini. A la duègne il donnait toutes

ses instructions; à sa nièce, le choix d'une nouvelle résidence et

celui de l'époux qu'elle désirait. Il insistait, toutefois, sur la

grande alliance du connétable Colonna, tout en paraissant laisser sa

nièce libre de se prononcer en dernier ressort. On sait comment il lui

tint parole.

Une circonstance digne d'être notée dans cette lettre de Mazarin, c'est

l'assurance qu'il donne à Marie que le Roi aura toujours de l'amitié

pour elle, et qu'il est expressément chargé de le lui dire de sa part.

«J'ai différé à vous écrire, lui disait-il[206], jusqu'à mon arrivée

en ce lieu, et que j'eusse entretenu M. de Fréjus pour être informé en

détail de tous vos sentiments sur les choses que je lui avais donné la

charge de vous communiquer de ma part. A présent que je suis éclairci

de tout, je dépêche ce gentilhomme pour vous dire, ainsi que vous

verrez plus particulièrement dans la lettre que j'écris à Mme de Venel,

qu'il est à votre choix d'aller à Paris, ou à tel autre endroit sur

ce chemin-là, pour y demeurer jusqu'au retour de la cour, n'ayant pas

été praticable, comme vous pouvez avoir jugé vous-même, de vous faire

venir ici.

«Je me remets donc à Mme de Venel, pour ce qui est de votre voyage,

vous assurant qu'en quelque lieu que vous soyez, vous devez être

assurée de recevoir tous les jours de plus en plus des marques de

l'amitié que j'ai pour vous, et de la satisfaction que j'ai de votre

conduite, de laquelle je vous réponds que vous n'aurez jamais sujet de

vous repentir, étant persuadé qu'elle continuera d'être telle que je la

puis souhaiter.

«J'ai été bien aise de voir la lettre que vous m'avez écrite par M. le

Grand Maître, et vous ne sauriez m'obliger en rien plus sensiblement

que de m'ouvrir votre cœur en toutes choses avec une telle franchise

que je ne puisse jamais vous reprocher que vous ayez eu quelque chose

de caché pour moi. Sur quoi il est bon que je vous dise que vous ne

devez pas seulement vous fier plus en moi qu'en qui que ce soit, parce

que vous me devez regarder comme votre père, mais parce que j'ai

beaucoup de tendresse et d'inclination pour vous, et désire fort de

vous en faire sentir les effets. Et vous commencerez à le connaître,

quand je vous dirai, qu'après ce que M. de Fréjus m'a dit de votre

part, je me conforme volontiers à votre désir de ne vous marier pas à

Rome[207], quoique vous voyez bien que le connétable Colonne, chef

d'une maison si illustre et prince si accompli et si bien fait, avec

plus de deux cent mille écus tout en terres, est assurément un des plus

grands partis qu'on peut voir, et le cardinal Colonne, son oncle, m'en

a écrit plusieurs fois, et sollicitant la chose avec grande presse,

vous préférant à tout autre.

«Cependant vous devez être assurée que je mettrais toutes pièces

en œuvre pour faire réussir l'autre[208], pour lequel M. de Fréjus

m'a témoigné que vous aviez plus d'inclination, et je gagnerai des

moments à cela; mais il est impossible de faire, en certaines choses,

tout ce que l'on voudrait, et vous ne devez pas vous inquiéter; mais

attendre avec repos ce qui me réussira de conclure, avec assurance

que je n'oublierai rien, afin que cela soit au plus tôt et à votre

contentement.

«Si vous pesez bien l'amitié que j'ai pour vous et l'utilité que

vous en devez attendre, vous aurez sujet de vous croire une des

plus heureuses personnes du monde et particulièrement lorsque vous

apprendrez que je vous tiendrai la parole que je vous ai donnée

de vous pouvoir promettre en tout temps une cordiale amitié de la

_personne_[209] pour laquelle vous avez la dernière estime. Elle m'a

donné charge expresse de vous en assurer de sa part, et de vous dire

que rien n'est capable de la faire changer, quelque chose qu'on vous

puisse dire ou écrire au contraire, sur des apparences qui n'ont aucun

fondement. Je vous réponds, en mon propre et privé nom, que cela est

vrai, et que vous devez être tout à fait satisfaite de la fermeté des

intentions de ladite personne à votre égard, c'est-à-dire qu'elle aura

toujours une parfaite amitié pour vous.»

Les charmantes exilées partirent pour Paris à la fin de janvier 1660.

Après un séjour de plusieurs mois dans la forteresse de Brouage, tout

château, pour Marie Mancini, quelque beau qu'il pût être, ne devait

lui sembler qu'une prison. Elle avait préféré revenir à Paris pour y

retrouver la liberté et la société de la cour.

L'arrivée des trois nièces fut célébrée en prose et en vers dans tous

les Recueils du temps. Loret, à l'affût de toutes les nouvelles, ne

manquait pas de signaler celle-ci, qui faisait le plus grand bruit,

après l'éclat des royales amours.

... Les illustres Mancines,

Du Louvre à présent citadines,

• • • • • • • • • • •

Jeudi, dans la maison du Roi,

Arrivèrent en bel arroi.

Les trois pucelles triomphantes,

Qui valent vraiment les Infantes,

Mademoiselle Mancini

Dont le mérite est infini:

A savoir l'illustre Marie,

Qui, sans aucune flatterie,

Fait voir un cœur placé des mieux,

Et digne du destin des dieux[210].

Ce n'était pas la première fois que le gazetier-rimeur avait parlé

à ses lecteurs des nièces du Cardinal. Si l'on parcourait la _Muze

historique_ on y trouverait fréquemment des couplets dans lesquels il

s'est attaché à rendre compte de leurs moindres actions, d'une maladie,

d'une absence, etc:

Mancini, cette illustre fille,

A rendu la cour si chagrine,

Que, depuis dimanche passé,

On n'a presque ri ni dansé.

Scarron, après avoir écrit sa _Mazarinade_, avait fait amende honorable

«et avait, lui aussi, brûlé son encens aux pieds de ces petites

_harengères_ jadis en butte à tant de brocards[211]».

Si Marie avait espéré trouver à Paris quelque liberté, elle avait

compté sans son oncle. Mazarin, qui savait à quoi s'en tenir sur les

instincts de sa race, entravait de son mieux toutes les tentatives

d'émancipation de ses nièces. Dès qu'elles furent réinstallées au

Palais-Royal dans son appartement, il adressa à Mme de Venel des

instructions détaillées sur la conduite qu'elles auraient à tenir.

Il entendait par-dessus tout qu'elles ne donnassent aucune prise aux

malins propos du monde. Tout est réglé minutieusement par le Cardinal,

jusqu'aux visites qu'elles auront à faire de temps à autre à quelques

grandes dames. Il défend qu'elles fréquentent les spectacles sans y

être conduites par des femmes du plus haut rang, qu'il prend soin de

désigner. Il recommande expressément à Mme de Venel d'empêcher au jeune

duc d'Enghien de jouer avec ses nièces, et de ne pas le laisser «aller

si vite». Le mot y est. Mazarin, qui connaît mieux que personne les

jeux de princes, n'entend pas que l'on s'amuse avec ses nièces avant

que l'on ne soit devenu son neveu.

«Il faut vivre régulièrement à Paris, écrit-il à Mme de Venel[212], car

beaucoup de monde prendra garde à la conduite de mes nièces; je trouve

bon qu'elles se divertissent, mais en sorte que personne n'y puisse

trouver à redire. Pour des visites, il faut voir en arrivant la reine

d'Angleterre et y aller tous les mois une fois; il faut aussi visiter

de temps en temps Mme de Carignan et Mme de Vendôme, et caresser

soigneusement mes petits-neveux. On peut voir aussi Mme d'Angoulême

la jeune, qui est amie de notre maison et fort vertueuse. Il faudra

visiter aussi Mme de Villeroi et Mme de Créqui; et je n'entends pas que

mes nièces aillent à la comédie que lorsqu'elles le pourront avec une

de ces dernières dames.

«Quand elles se voudront promener à Vincennes et même y coucher, elles

le pourront.

«Je crois qu'il a été fort bien de vous être doucement excusée

de la proposition que Mme de Bonnelle vous aurait faite d'amener

familièrement M. le duc d'Enghien pour jouer avec mes nièces, n'étant

pas à mon avis de la bienséance d'aller _si vite_ en semblable

matière[213].

«Je ne doute pas que mes nièces ne soient toujours très satisfaites

de la manière dont Mme Colbert en usera avec elles, car, outre

l'affection qu'elle a pour ma famille, on peut beaucoup profiter

de sa conversation. Je serai donc très aise lorsque j'apprendrai

que ladite dame sera souvent avec mes nièces, lesquelles feront ce

qu'elles doivent si elles la caressent fort, de quoi je serai fort

satisfait[214].»

Louis XIV et Marie Mancini d'après de nouveaux documents · 第 15 / 91 题