IV

Lise demande pardon à _Hern_ de l'indiscrétion qu'elle a commise en

parlant à _Panchine_ de sa cantate; le vieillard, douloureusement

affecté mais pardonnant, s'éloigne avec un peu d'humeur en rasant les

murailles.

Une ancienne connaissance encore, Sem, entre en scène. Il est ami et

parent de la maison; c'est _Lavretzky_. Il revient de Pétersbourg pour

habiter solitairement ses terres paternelles dans les environs de

Lavretzky.

Lavretzky, en effet, ressemblait peu à une victime du sort.

Sa figure vermeille, type parfaitement russe, son front

blanc et élevé, son nez un peu fort et ses lèvres larges et

régulières respiraient une santé campagnarde, et

témoignaient d'une grande et abondante force vitale. Il

était solidement bâti, et ses cheveux blonds frisaient

naturellement comme ceux d'un jeune garçon. Ses yeux bleus,

à fleur de tête et un peu fixes, exprimaient seuls quelque

chose qui n'était ni le souci, ni la fatigue, et sa voix

avait un son trop égal.

Pierre, le sire de Lavretzky, ne ressemblait guère à son

père; c'était un seigneur comme on n'en voit que dans les

steppes, passablement excentrique, tapageur et agité,

grossier, mais assez bon, très-hospitalier et grand amateur

de chasse à courre. Il avait plus de trente ans, lorsque à

la mort de son père il se trouva maître d'un héritage de

deux mille paysans en parfait état; il ne lui fallut pas

longtemps pour dissiper ou vendre une partie de son bien, et

gâter complétement ses nombreux domestiques. Ses chambres

vastes, chaudes et malpropres, étaient continuellement

remplies de petites gens, qui fondaient de tous côtés sur

lui comme la grêle ou la vermine. Cette engeance se gorgeait

de ce qui lui tombait sous la main, buvait jusqu'à

l'ivresse, et emportait de la maison tout ce qui se laissait

prendre, sans cesser de chanter les louanges de cet hôte

hospitalier. Pierre, quand il était de mauvaise humeur, les

traitait de pique-assiettes et de pieds-plats; mais il ne

tardait pas à s'ennuyer de leur absence. Sa femme était un

être doux et obscur; il l'avait prise dans une famille du

voisinage, par ordre de son père qui l'avait choisie pour

lui; on la nommait Anna Pavlowna. Elle ne se mêlait de rien,

recevait cordialement ses hôtes, et aimait assez à sortir,

quoique l'obligation de mettre de la poudre fît son

désespoir. Elle avait coutume de raconter, dans sa

vieillesse, que, pour procéder à cette opération, on lui

plaçait un bourrelet de feutre sur la tête, on lui relevait

tous les cheveux, puis on les frottait de suif et on les

saupoudrait de farine, en y introduisant une masse

d'épingles en fer; si bien qu'ensuite elle avait toutes les

peines du monde à se débarbouiller; cependant pour ne pas

enfreindre les règles de la bienséance et ne blesser

personne, elle se résignait, à chaque visite qu'elle avait à

faire, à endurer cet odieux martyre. Elle aimait à se faire

traîner par des trotteurs, et était prête à jouer aux cartes

du matin jusqu'au soir; mais elle n'oubliait jamais, quand

son mari s'approchait de la table de jeu, de dissimuler avec

sa main ses misérables petites pertes, elle qui avait laissé

à son mari la pleine et entière disposition de tout son

apport, de toute sa dot. Elle eut de lui deux enfants: un

fils, Ivan, qui fut le père de Théodore, et une fille,

nommée Glafyra.

Ivan ne fut pas élevé à la maison paternelle, mais auprès

d'une tante riche et vieille fille, la princesse Koubensky,

qui promit de faire de lui son légataire universel

(autrement son père ne l'eût pas laissé partir), l'habilla

comme une poupée, lui donna des professeurs de toutes

sortes, et lui choisit pour précepteur un Français, ex-abbé,

disciple de J.-J. Rousseau, un certain M. Courtin de

Vaucelles. C'était un homme fin, habile, insinuant; elle le

qualifiait de _fine fleur_ de l'émigration, et finit,

presque septuagénaire, par épouser cette fine fleur. Elle

lui légua tout son bien, et rendit l'âme peu de temps après,

les joues couvertes de rouge, toute parfumée d'ambre _à la

Richelieu_, entourée de négrillons, de levrettes et de

perroquets criards, étendue sur une couchette du temps de

Louis XV, tenant à la main une tabatière en émail de

Petitot. Elle mourut abandonnée de son mari; l'insinuant M.

Courtin avait trouvé opportun de se retirer à Paris avec son

argent.

Ivan avait dix-neuf ans lorsque ce revers inattendu le

frappa. Il ne voulut plus rester dans la maison de sa tante,

où, d'héritier présomptif, il devenait tout à coup

parasite,--ni même à Saint-Pétersbourg, où l'accès de la

société dans laquelle il avait été élevé lui fut tout à coup

interdit. Il se sentait une répugnance invincible pour le

service, qu'il aurait dû commencer par les grades les plus

humbles, les plus obscurs et les plus difficiles; tout cela

se passait dans les premières années du règne de l'empereur

Alexandre. Il fut donc réduit, bon gré, mal gré, à s'en

retourner au village de son père. Comme tout lui sembla

sale, pauvre, mesquin! L'obscurité, le silence, l'isolement

de la vie des steppes l'offusquaient à chaque pas; l'ennui

le dévorait; avec cela personne dans la maison, hors sa

mère, n'avait pour lui que des sentiments hostiles. Son père

supportait impatiemment ses habitudes de citadin; ses

habits, ses jabots, ses livres, sa flûte, sa propreté, lui

paraissaient avec assez de justesse, une délicatesse

exagérée; il ne faisait que se plaindre de son fils, et le

grondait sans cesse. «Rien ne lui convient ici, disait-il

souvent; à table, il fait le dégoûté, ne mange de rien, ne

peut supporter l'odeur des domestiques, ni la chaleur de la

chambre; la vue des gens ivres le dérange; on n'ose pas

seulement batailler devant lui; il ne veut pas servir, il

n'a pas pour un liard de santé, cette femmelette! Et tout

cela, parce qu'il a la cervelle farcie de Voltaire.» Le

vieillard détestait particulièrement Voltaire et _ce

mécréant_ de Diderot, bien qu'il n'eût pas lu une ligne de

leurs oeuvres: lire n'était pas de sa compétence.

Petre Andrévitch ne se trompait pas; Voltaire et Diderot

remplissaient, en effet la tête de son fils, et non pas eux

seulement, mais encore Rousseau, Raynal, Helvétius et

consorts; mais ils ne remplissaient que sa tête. Son

instituteur, l'ancien abbé, l'encyclopédiste, s'était borné

à verser en bloc sur son élève toute la science du

dix-huitième siècle.--Ivan vivait ainsi, tout pénétré de cet

esprit, qui restait en lui sans se mêler à son sang, sans

pénétrer dans son âme, sans produire de fortes

convictions... Après tout, quelles convictions pouvons-nous

exiger d'un jeune homme qui vivait il y a cinquante ans,

quand, aujourd'hui encore, nous ne sommes pas arrivés à en

avoir?

La présence d'Ivan Pétrovitch gênait les visiteurs de la

maison paternelle; il les dédaignait, eux le craignaient. Il

n'avait même pas réussi à se lier avec sa soeur, qui avait

douze ans de plus que lui. Cette Glafyra était un être

étrange; elle était laide, bossue, maigre, avait de grands

yeux sévères et une bouche aux lèvres minces et serrées. Son

visage, sa voix, ses mouvements rapides et anguleux

rappelaient son aïeule, la Bohémienne. Obstinée,

dominatrice, elle n'avait jamais voulu entendre parler de

mariage. Le retour d'Ivan Pétrovitch ne fut nullement de son

goût; tant qu'il fut chez la princesse Koubensky, elle

pouvait s'attendre à hériter de la moitié des biens

paternels: son avarice était un trait de plus qu'elle tenait

de sa grand'mère. De plus, elle lui portait envie: il était

si bien élevé, il parlait si bien le français avec l'accent

parisien, et elle pouvait à peine prononcer «bonjour,» et

«comment vous portez-vous?» Il est vrai que ses parents n'en

savaient pas même autant; mais à quoi cela l'avançait-il?

Ivan ne savait comment dissiper sa tristesse et son ennui;

il passa une année à la campagne, mais elle lui parut longue

de dix ans. Il ne trouvait un peu de plaisir que chez sa

mère, passait des heures entières dans ses appartements, bas

et petits, écoutant son bavardage naïf et sans apprêts, et

se gorgeant de confitures.

Au nombre des servantes d'Anna Pavlowna, se trouvait une

très-jolie jeune fille, aux yeux doux et purs, aux traits

fins; on la nommait Malanïa; elle était sage et modeste.

Elle plut tout d'abord à Ivan Pétrovitch, bientôt il l'aima;

sa démarche timide, ses réponses modestes, sa voix douce,

son tendre sourire l'avaient captivé; tous les jours, elle

lui semblait plus aimable. De son côté, elle s'attacha à

Ivan Pétrovitch de toute la force de son âme, comme les

jeunes filles russes seules savent aimer, et se donna à lui.

Dans une maison de seigneur de village, aucun mystère ne

peut rester longtemps caché; chacun connut bientôt la

liaison du jeune maître avec Malanïa, et la nouvelle vint

aux oreilles mêmes de Petre Andrévitch. Dans un meilleur

moment, il n'eût peut-être fait aucune attention à une

affaire aussi peu importante; mais il avait depuis longtemps

une dent contre son fils, et il saisit avec bonheur

l'occasion de confondre l'élégant philosophe

pétersbourgeois. Une tempête de cris et de menaces s'éleva

dans la maison; Malanïa fut mise au séquestre, et Ivan

Pétrovitch mandé devant son père. Anna Pavlowna accourut au

bruit. Elle essaya de calmer son mari, mais il n'écoutait

plus rien. Il fondit sur son fils comme un oiseau de proie,

lui reprochant son immoralité, son incrédulité, son

hypocrisie; l'occasion était trop belle pour ne pas déverser

sur Ivan toute la colère qui s'était amassée depuis si

longtemps dans son coeur contre la princesse Koubensky; il

l'accabla d'expressions injurieuses. Ivan Pétrovitch

commença par se maîtriser et se taire, mais lorsque son père

le menaça d'une punition infamante, il n'y tint plus. «Ah!

pensa-t-il, le mécréant de Diderot est de nouveau en scène;

c'est le moment de s'en servir; attendez, je vais tous vous

étonner.» Et aussitôt, d'une voix tranquille et mesurée,

quoique avec un tremblement intérieur, il annonça à son

père qu'il avait tort de l'accuser d'immoralité; qu'il ne

voulait pas nier sa faute, mais qu'il était prêt à la

réparer, et d'autant mieux qu'il se sentait au-dessus de

tous les préjugés; en un mot, qu'il était prêt à épouser

Malanïa. En prononçant ces mots, Ivan atteignit sans doute

le but qu'il se proposait; son père fut tellement abasourdi,

qu'il écarquilla les yeux et resta un instant immobile; mais

il revint à lui presqu'aussitôt, et tel qu'il était, dans

son touloup doublé de fourrure, ses pieds nus dans de

simples souliers, il s'élança les poings levés contre son

fils. Ce jour-là, Ivan, comme s'il l'eût fait exprès,

s'était coiffé à la Titus, avait mis un nouvel habit bleu à

l'anglaise, des bottes à glands, et un pantalon collant en

peau de daim d'une parfaite élégance. Anna Pavlowna poussa

un grand cri et se couvrit le visage de ses mains; pour son

fils, il ne fit ni une ni deux; il prit ses jambes à son

cou, traversa la maison et la cour, se jeta dans le verger,

puis dans le jardin, du jardin sur la grand'route, et

courut, toujours sans se retourner, jusqu'à ce qu'il

n'entendît plus derrière lui les pas lourds de son père, et

ses cris redoublés et entrecoupés.

«Arrête, vaurien! hurlait-il, arrête, ou je te maudis!»

Ivan Pétrovitch se réfugia chez un odnodvoretz du voisinage;

son père rentra chez lui épuisé et couvert de sueur, et

annonça, respirant à peine, qu'il retirait à son fils sa

bénédiction et son héritage. Il fit aussitôt brûler tous ses

malheureux livres; la servante Malanïa fut exilée dans un

village éloigné. De bonnes gens déterrèrent Ivan Pétrovitch

et l'avertirent de tout ce qui se passait. Honteux, furieux,

il jura de se venger de son père; la même nuit, il se mit en

embuscade pour arrêter au passage le chariot qui emportait

Malanïa; il l'arracha de vive force à son escorte, courut

avec elle à la ville voisine et l'épousa.

Le lendemain, Ivan écrivit à son père une lettre froidement

ironique et polie, et se rendit dans le village où demeurait

son cousin au troisième degré, Dmitri Pestoff, avec sa soeur

Marpha, que nous connaissons déjà. Il leur raconta tout ce

qui s'était passé, leur dit qu'il partait pour Pétersbourg,

afin d'y prendre du service, et qu'il les suppliait de

donner asile à sa femme, ne fût-ce que pour peu de temps. Il

sanglota amèrement en prononçant le mot de _femme_, et,

oubliant sa civilisation raffinée et sa philosophie, il

tomba humblement à genoux devant ses parents, comme un vrai

paysan russe, en frappant la terre de son front. Les

Pestoff, qui étaient des gens compatissants et bons,

accédèrent aisément à sa prière; il passa trois semaines

chez eux, attendant en secret une réponse de son père; mais

il n'en vint pas, et il ne pouvait pas en venir. À la

nouvelle du mariage de son fils, Petre Andrévitch tomba

malade, et défendit de prononcer devant lui le nom d'Ivan

Pétrovitch; seule, la pauvre mère emprunta en cachette cinq

cents roubles en papier au prêtre du village et les envoya à

son fils avec une petite image pour sa bru. Elle eut peur

d'écrire, mais son messager, un paysan petit et sec, qui

avait le talent de faire ses soixante verstes à pied par

jour, fut chargé de dire à Ivan Pétrovitch de ne pas trop

s'affliger, qu'elle espérait, avec l'aide de Dieu, convertir

la colère de son mari en clémence; qu'elle aurait préféré

une autre belle-fille, mais que telle n'avait sûrement pas

été la volonté divine, et qu'elle envoyait à Malanïa

Serguéiewna sa bénédiction maternelle. Le petit paysan reçut

un rouble pour sa peine, demanda la permission de saluer sa

nouvelle maîtresse, dont il était le compère, lui baisa la

main et se remit en marche pour la maison.

Ivan Pétrovitch partit pour Pétersbourg le coeur joyeux. Un

avenir inconnu l'attendait: la misère pouvait bien

l'atteindre, mais il quittait la vie de la campagne, qu'il

abhorrait. Surtout il était bien aise de n'avoir pas renié

ses instituteurs, mais d'avoir au contraire mis réellement

en pratique et justifié les principes de Rousseau, de

Diderot et de _la Déclaration des droits de l'homme_. Le

sentiment d'un devoir accompli, d'un triomphe remporté, d'un

juste orgueil satisfait, remplissait son âme; en outre, la

séparation de sa femme ne le troublait pas trop; il aurait

plutôt craint de vivre avec elle. La première affaire était

faite, il fallait songer aux autres. Il eut du succès à

Pétersbourg, contrairement à sa propre attente; la princesse

Koubensky, que M. Courtin avait déjà abandonnée, mais qui

n'avait pas encore eu le temps de mourir, voulant réparer

ses torts envers son neveu, le recommanda à tous ses amis,

et lui donna cinq mille roubles, son dernier argent, sans

doute, plus une montre de Lepée, avec son chiffre dans une

guirlande d'amours. Trois mois ne s'étaient pas écoulés

qu'il avait obtenu une place à l'ambassade russe à Londres,

et qu'il s'embarquait sur le premier bâtiment anglais en

partance. (Il n'était pas encore question de bateaux à

vapeur.) Quelques mois plus tard, il reçut une lettre de

Pestoff. Ce brave homme le félicitait à l'occasion de la

naissance d'un fils, qui avait vu le jour dans le village de

Pokrofskoé, le 20 août 1807, et qu'on avait nommé Théodore,

en l'honneur du saint martyr du même nom. La faiblesse de

Malanïa Serguéiewna était telle, qu'elle ne pouvait ajouter

que quelques lignes; ces quelques lignes même surprirent

beaucoup son mari; il ignorait que Marpha Timoféevna eût

enseigné l'écriture à sa femme. Cependant Ivan ne

s'abandonna pas longtemps aux doux sentiments de la

paternité; il faisait en ce moment la cour à l'une des plus

célèbres Phrynés ou Laïs du jour. (Les noms classiques

étaient encore de mode.) La paix de Tilsitt venait d'être

signée; tout le monde se hâtait de jouir, tout le monde

était comme entraîné par un tourbillon effréné. Les yeux

noirs d'une beauté agaçante lui avaient tourné la tête. Il

avait peu d'argent, mais il jouait heureusement, faisait des

connaissances, prenait part à tous les plaisirs imaginables;

en un mot, il commençait à voguer toutes voiles dehors.

V

De tristes aventures le ramènent seul en Russie, aussi découragé que

son père.

En se rendant dans ses terres, il va visiter les _Kalitine_, ses

voisins et ses parents. Il contemple Lise avec une muette admiration.

Il apprend de la mère de Lise que Pankine en est amoureux. Il va

pendant la messe rendre visite à une vieille tante qui habite la même

maison.

Voici le portrait de cette tante appelée _Marpha Timoféevna_.

Marpha Timoféevna était établie dans sa chambre, entourée de

son état-major, qui se composait de cinq êtres presque tous

également chers à son coeur: un rouge-gorge savant, affligé

d'un goître, qu'elle avait pris en affection depuis qu'il ne

pouvait plus ni siffler, ni tirer son seau d'eau; Roska, un

petit chien craintif et doux; Matros, un chat de la plus

méchante espèce; puis une petite fille brune et

très-remuante, d'environ neuf ans, aux grands yeux et au nez

pointu, qu'on appelait la petite Schourotschka; et enfin

Nastasia Karpovna Ogarkoff, personne âgée d'environ

cinquante-cinq ans, affublée d'un bonnet blanc et d'une

petite katzaveïka brune sur une robe de couleur sombre. La

petite Schourotschka était de basse bourgeoisie et

orpheline. Marpha Timoféevna l'avait recueillie chez elle

par pitié, ainsi que Roska; elle les avait trouvés dans la

rue; tous deux étaient maigres et affamés, tous deux trempés

par la pluie d'automne; personne ne réclama le petit chien;

quant à la petite fille, son oncle, cordonnier ivrogne, qui

n'avait pas de quoi manger lui-même, et qui battait sa nièce

au lieu de la nourrir, la céda de grand coeur à la vieille

dame. Enfin, Marpha Timoféevna, avait fait la connaissance

de Nastasia Karpovna dans un couvent, où elle était allée en

pèlerinage. Elle plut à Marpha Timoféevna, parce qu'elle

priait Dieu _de bon appétit_, selon la pittoresque

expression de la bonne dame. Celle-ci l'avait abordée en

pleine église et l'avait invitée à venir prendre une tasse

de thé. Depuis ce jour, elles étaient devenues inséparables.

Nastasia Karpovna était de petite noblesse, veuve et sans

enfants; elle avait le caractère le plus gai et le plus

accommodant; une tête ronde et grise, des mains blanches et

douces, une figure avenante, malgré ses traits un peu gros

et un nez épaté et de forme assez comique. Elle professait

un culte pour Marpha Timoféevna, qui, de son côté, l'aimait

infiniment, ce qui ne l'empêchait pas de la taquiner de

temps en temps sur la sensibilité de son coeur; car elle

avait un faible pour les jeunes gens, et la plaisanterie la

plus innocente la faisait rougir comme une petite fille.

Tout son avoir consistait en douze cents roubles assignats;

elle vivait aux frais de Marpha Timoféevna, mais sur un

certain pied d'égalité; Marpha Timoféevna n'aurait toléré

aucune servilité auprès de sa personne.

«Ah! Fédia, fit-elle, dès qu'elle aperçut Théodore, tu n'as

pas vu ma famille hier soir; admire-la maintenant. Nous

voilà tous réunis pour le thé; c'est le second, celui des

jours de fête. Tu peux caresser tout le monde: seulement, la

petite Schourotschka ne se laissera pas faire, et le chat

t'égratignera. Tu pars aujourd'hui?

--Aujourd'hui même.--Lavretzky s'assit sur une petite chaise

basse.--J'ai déjà fait mes adieux à Maria Dmitriévna, j'ai

même vu Lisaveta Michailovna.

--Tu peux la nommer Lise tout court, mon père, elle n'est

pas Michailovna pour toi. Reste donc tranquille, tu vas

casser la chaise de la petite Schourotschka.

--Je l'ai vue aller à la messe, est-ce qu'elle est dévote?

--Oui, Lidia, bien plus que nous ne le sommes à nous deux.

--N'êtes-vous donc pas pieuse aussi? dit Nastasia Karpovna

en sifflotant. Si vous n'êtes pas encore allée à la

première messe, vous irez à la dernière.

--Ma foi, non, tu iras toute seule; je deviens trop

paresseuse, ma mère; je me gâte en prenant trop de thé.»

Elle tutoyait Nastasia Karpovna quoiqu'elle la traitât

d'égale à égale, mais ce n'était pas pour rien qu'elle était

une Pestoff. Trois Pestoff sont écrits sur le livre

commémoratif de Jean le Terrible. Marpha Timoféevna le

savait.

«Dites-moi, je vous prie, reprit Lavretzky, Maria Dmitriévna

vient de me parler de ce monsieur... Comment se nomme-t-il?

Panchine? je crois. Quel homme-est-ce?

--Dieu, quelle bavarde!» grommela Marpha Timoféevna.

«Je suis sûre qu'elle t'a dit, sous le sceau du secret,

qu'il rôde en prétendu autour de sa fille. Ce n'est pas

assez pour elle, à ce qu'il paraît, d'en chuchoter avec son

fils de prêtre; non, cela ne lui suffit pas. Rien n'est

encore fait cependant, et grâce à Dieu! mais il faut qu'elle

bavarde.

«Et pourquoi grâce à Dieu? demanda Lavretzky.

--Parce que le jeune homme ne me plaît pas; il n'y aurait

pas lieu de se réjouir.

--Il ne vous plaît pas!

--Il ne peut pas séduire tout le monde. N'est-ce pas assez

que Nastasia Karpovna en soit amoureuse?

--Pouvez-vous dire cela? s'écria la pauvre veuve tout

effarée. Ne craignez-vous pas Dieu!»

Et une rougeur soudaine se répandit sur son visage et sur

son cou.

«Et il le sait bien, le fripon, continua Marpha Timoféevna;

il sait bien comment la captiver: il lui a fait cadeau d'une

tabatière. Fédia, demande-lui une prise; tu verras quelle

belle tabatière! Sur le couvercle est peint un hussard à

cheval. Tu ferais bien mieux, ma chère, de ne pas chercher à

te justifier.»

Nastasia Karpovna ne se défendit plus que par un geste de

dénégation.

«Plaît-il aussi à Lise? demanda Lavretzky.

--Il paraît lui plaire. Du reste, Dieu le sait! L'âme

d'autrui, vois-tu, c'est une forêt obscure, surtout l'âme

d'une jeune fille. Tiens, ne veux-tu pas approfondir le

coeur de la petite Schourotschka! Pourquoi donc se

cache-t-elle et ne s'en va-t-elle pas depuis que tu es

entré?»

La petite fille laissa échapper un éclat de rire contenu

depuis longtemps, et prit la fuite. Lavretzky se leva.

«Oui, dit-il lentement, qui peut deviner ce qui se passe

dans le coeur d'une jeune fille?»

Et il fit mine de se retirer.

«Eh bien, quand te reverrons-nous? demanda Marpha

Timoféevna.

--C'est selon, ma tante; je ne vais pas bien loin.

--Oui, tu vas à Wassiliewskoé. Tu ne veux pas te fixer à

Lavriki,--cela te regarde; seulement va saluer la tombe de

ta mère, et aussi celle de ta grand'mère. Tu as acquis tant

de savoir à l'étranger; et qui sait, pourtant? peut-être

sentiront-elles, au fond de leur tombeau, que tu es venu les

voir. Et n'oublie pas, mon cher, de faire dire une messe

pour le repos de l'âme de Glafyra Pétrowna. Voici un rouble

argent. Prends-le; c'est moi qui veux faire dire cette

messe. De son vivant je ne l'aimais pas, mais il faut lui

rendre justice; c'était une fille de caractère et

d'esprit,--et puis elle ne t'a pas oublié. Et maintenant,

que Dieu te conduise; je finirais par t'ennuyer.»

Et Marpha Timoféevna embrassa son neveu.

«Quant à Lise, elle n'épousera pas Panchine, ne t'en

inquiète pas. Ce n'est pas un mari de cette espèce-là qu'il

lui faut.

--Mais je ne m'en inquiète nullement,» répondit Lavretzky en

s'éloignant.

Quatre heures après, il était en route, et son tarantass

roulait rapidement sur le chemin de traverse. Il régnait une

grande sécheresse depuis quinze jours; un léger brouillard

répandait dans l'atmosphère une teinte laiteuse et

enveloppait les forêts lointaines; on sentait s'exhaler

comme une odeur de brûlé; de petits nuages foncés

dessinaient leurs contours indécis sur le ciel d'un bleu

clair; un vent assez fort soufflait par bouffées sèches qui

ne rafraîchissaient point l'air. La tête appuyée contre les

coussins de la voiture, les bras croisés sur sa poitrine,

Lavretzky laissait errer ses regards sur les champs labourés

qui se déroulaient devant lui en éventail, sur les cytises

qui semblaient fuir, sur les corbeaux et les pies qui

suivaient d'un oeil bêtement soupçonneux l'équipage qui

passait, et sur les longues raies semées d'armoise,

d'absinthe et de sorbier des champs. Il regardait l'horizon

et cette solitude des steppes, si nue, si fraîche, si

fertile; cette verdure, ces longs coteaux, ces ravins, que

couvrent des buissons de chênes nains, ces villages gris,

ces maigres bouleaux; enfin tout ce spectacle de la nature

russe, qu'il n'avait pas vu depuis si longtemps, éveillait

dans son coeur des sentiments à la fois doux et tristes, et

tenait sa poitrine sous l'oppression d'un poids qui n'était

pas sans charme.--Ses pensées se succédaient lentement, mais

leurs contours étaient aussi vagues que ceux des nuages qui

erraient au-dessus de sa tête. Il évoquait le souvenir de

son enfance, de sa mère, du moment où on l'avait apporté

auprès d'elle à son lit de mort, et où, serrant sa tête

contre son coeur, elle s'était mise d'une voix faible, à se

lamenter sur lui, puis s'était arrêtée en apercevant Glafyra

Pétrowna. Il se souvint de son père, qu'il avait vu d'abord

robuste, toujours mécontent, et dont la voix cuivrée

résonnait à son oreille; plus tard, vieillard aveugle,

larmoyant, la barbe grise et malpropre. Il se souvint qu'un

jour, à table, dans les fumées du vin, le vieillard s'était

mis à rire tout à coup et à parler de ses conquêtes, en

prenant un air modeste et en clignant ses yeux privés de

lumière; il se souvint de Barbe, et ses traits se crispèrent

comme chez un homme saisi d'une subite douleur. Il secoua la

tête; puis sa pensée s'arrêta sur Lise.

«Voilà, se dit-il, un être nouveau qui entre dans la vie.

Honnête jeune fille, quel sera son sort? Elle est jolie; son

visage est pâle, mais plein de fraîcheur; ses yeux sont

doux, sa bouche sérieuse et son regard innocent! Quel

dommage qu'elle soit un peu exaltée! Belle taille, démarche

gracieuse, et une voix si douce! Je me plais à la voir,

quand elle s'arrête tout à coup, vous écoute attentivement

sans sourire, puis s'absorbe dans sa pensée et rejette ses

cheveux en arrière! Je le crois aussi, Panchine n'est pas

digne d'elle. Et pourtant, que lui manque-t-il? À quoi

vais-je rêver là? Elle ira par le chemin que suivent les

autres... Mieux vaut dormir.» Et Lavretzky ferma les yeux.

Mais il ne put dormir, et resta plongé dans cet état de

torpeur mentale qui nous est si familière en voyage. Les

images du passé continuèrent à monter lentement dans son

âme, se mêlant et se confondant avec d'autres tableaux.

Lavretzky se mit,--Dieu sait pourquoi!--à penser à sir

Robert Peel, à l'histoire de France... à la victoire qu'il

aurait remportée s'il eût été général; il croyait entendre

le canon et les cris de guerre. Sa tête glissait de côté, il

ouvrait les yeux... Les mêmes champs, le même paysage des

steppes, le fer usé des chevaux brillaient tour à tour à

travers les tourbillons de poussière; la chemise jaune à

parements rouges du iamstchik, s'enflait au vent. «Je m'en

reviens joli garçon chez moi!» se disait Théodore. Cette

réflexion lui tourna l'esprit et il cria: «En avant!» puis

s'enveloppant de son manteau, il s'enfonça davantage encore

dans les coussins. Le tarantass fit un brusque cahot:

Lavretzky se souleva et ouvrit de grands yeux. Devant lui,

sur la colline, s'étendait un petit village; à droite, on

voyait une vieille maison seigneuriale dont les volets

étaient fermés et dont le perron s'inclinait de côté. De la

porte jusqu'au bâtiment, la vaste cour était remplie

d'orties aussi vertes et aussi épaisses que du chanvre. Là

se dressait aussi un petit magasin à blé, en chêne, encore

bien conservé. C'était Wassiliewskoé.

Le iamstchik décrivit une courbe vers la porte cochère et

arrêta les chevaux; le domestique de Lavretzky se leva sur

le siége, et s'apprêtant à sauter en bas, il appela du

monde. On entendit un aboiement sourd et rauque, mais on ne

vit pas le chien. Le domestique appela de nouveau.

L'aboiement se répéta, et, au bout de quelques minutes

accourut, sans qu'on vît d'où il sortait, un homme en

cafetan de nankin, la tête blanche comme la neige. Il

couvrit ses yeux pour les abriter des rayons du soleil et

regarda un moment le tarantass; puis laissant retomber ses

deux mains sur ses cuisses, il piétina quelques instants sur

place, et se précipita enfin pour ouvrir la porte cochère.

Le tarantass entra dans la cour, faisant bruire l'ortie sous

ses roues, et s'arrêta devant le perron. L'homme à la tête

blanche, vieillard encore alerte, se tenait déjà, les jambes

écartées et de travers, sur la dernière marche; il décrocha

le tablier de la voiture d'un mouvement saccadé, et, tout en

aidant son maître à descendre, il lui baisa la main.

«Bonjour, bonjour, mon ami, dit Lavretzky. Tu t'appelles

Antoine, n'est-ce pas? Tu vis donc encore?»

Le vieillard s'inclina en silence et courut chercher les

clefs. Pendant ce temps le iamstchik restait immobile,

penché de côté et regardant la porte fermée, tandis que le

laquais de Lavretzky gardait la pose pittoresque qu'il avait

prise en sautant à terre, une main appuyée sur le siége. Le

vieillard apporta les clefs; il se tordait comme un serpent

et se donnait beaucoup de peines inutiles en levant bien

haut les coudes pour ouvrir la porte; puis il se plaça de

côté et fit de nouveau un profond salut.

«Me voici donc chez moi, me voici de retour,» pensa

Lavretzky, en entrant dans un petit vestibule, tandis que

les volets s'ouvraient avec fracas les uns après les autres,

et que le jour pénétrait dans les chambres désertes.

La petite maison que Lavretzky allait habiter, et où, deux

ans auparavant, était morte Glafyra Pétrowna, avait été

construite, au dernier siècle, en bois de sapin; elle

paraissait ancienne, mais elle pouvait se conserver encore

une cinquantaine d'années et plus. Lavretzky parcourut

toutes les chambres, et, au grand chagrin des vieilles

mouches indolentes, immobiles, blanchâtres sous leur

poussière, qui restaient attachées aux plafonds, il fit

partout ouvrir les fenêtres, closes depuis la mort de

Glafyra Pétrowna.

Tout dans la maison était resté dans le même état; les

petits divans du salon, sur leurs pieds grêles, tendus de

damas gris, lustrés, usés et défoncés, rappelaient le temps

de l'impératrice Catherine. Dans le salon, on voyait le

fauteuil favori de la maîtresse de la maison, avec son

dossier droit et haut contre lequel elle avait l'habitude de

s'appuyer dans sa vieillesse. Au mur principal était

accroché un ancien portrait de l'aïeul de Fédor, André

Lavretzky: son visage sombre et bilieux se détachait à peine

du fond noirci et écaillé; ses petits yeux méchants

lançaient des regards moroses sous leurs paupières pendantes

et gonflées; ses cheveux noirs et sans poudre se dressaient

en brosse au-dessus d'un front sillonné de rides. À l'un des

angles du portrait pendait une couronne d'immortelles,

couverte de poussière.

«C'est Glafyra Pétrowna, dit Antoine, qui a daigné la

tresser de ses propres mains.»

Dans la chambre à coucher s'élevait un lit étroit, sous un

rideau d'étoffe rayée, ancienne, mais solide; une pile de

coussins à demi fanés et une mince couverture ouatée étaient

étendues sur le lit, au-dessus duquel pendait une image

reproduisant la Présentation de la Vierge, que la vieille

demoiselle, expirant seule et oubliée, avait pressée à ses

derniers moments sur ses lèvres déjà glacées. Auprès de la

fenêtre se trouvait une toilette en marqueterie ornée de

cuivres et surmontée d'un miroir doré et noirci.--Une porte

donnait dans l'oratoire, dont les murs étaient nus, et où

l'on apercevait, dans un coin, une armoire remplie d'images.

Un petit tapis usé et couvert de taches de cire couvrait la

place où Glafyra Pétrowna s'agenouillait.

Antoine alla avec le laquais de Lavretzky ouvrir l'écurie et

la remise; à sa place parut une vieille femme presque aussi

âgée que lui; sa tête branlante était couverte d'un mouchoir

qui descendait jusqu'aux sourcils; l'habitude de

l'obéissance passive se peignait dans ses yeux, et il s'y

joignait une sorte de compassion respectueuse. Elle

s'approcha de Lavretzky pour lui baiser la main, et s'arrêta

à la porte, comme pour attendre ses ordres. Il avait

complétement oublié son nom; il ne se souvenait même pas de

l'avoir jamais vue. Elle s'appelait Apraxéïa; quarante ans

auparavant, Glafyra Pétrowna l'avait renvoyée de la maison

et lui avait ordonné de garder la basse-cour; du reste, elle

parlait peu, paraissait tombée en enfance, et n'avait

conservé qu'un air d'aveugle obéissance.

Outre ces deux vieillards et trois gros enfants en longues

chemises,--petits-fils d'Antoine,--vivait encore dans la

maison un paysan manchot et impotent, qui gloussait comme un

coq de bruyère. Le vieux chien infirme qui avait salué le

retour de Lavretzky n'était guère plus utile au logis; il y

avait dix ans qu'il était attaché avec une lourde chaîne,

achetée par ordre de Glafyra Pétrowna, et c'est à peine s'il

avait la force de se mouvoir et de traîner ce fardeau.

Après avoir examiné la maison, Lavretzky descendit au jardin

et en fut satisfait, quoiqu'il fût tout rempli de mauvaises

herbes, de buissons de groseilliers et de framboisiers. Il

s'y trouvait de beaux ombrages, de vieux tilleuls,

remarquables par leur développement gigantesque et par

l'étrange disposition de leurs branches: on les avait

plantés trop près les uns des autres; ils avaient été

taillés naguère,--il y avait cent ans, peut-être.--Le jardin

finissait à un petit étang clair, bordé de joncs

rougeâtres.--Les traces de la vie humaine s'effacent vite:

la propriété de Glafyra Pétrowna n'avait pas eu le temps de

devenir déserte, et déjà elle paraissait plongée dans ce

sommeil qui enveloppe tout ce qui est à l'abri de

l'agitation humaine. Fédor Ivanowitch parcourut aussi le

village; les paysannes le regardaient du seuil de leurs

izbas, la joue appuyée sur la main; les paysans saluaient de

loin, les enfants s'enfuyaient, les chiens aboyaient avec

indifférence. Bientôt il eut faim, mais il n'attendait ses

serviteurs et son cuisinier que vers le soir; les provisions

n'étaient pas encore arrivées de Lavriki,--il fallut

s'adresser à Antoine. Celui-ci fit aussitôt tous les

arrangements: il prit une vieille poule, la mit à mort et la

pluma. Apraxéïa lui fit subir l'opération d'un véritable

lessivage et la mit à la casserole. Lorsqu'elle fut cuite,

Antoine couvrit et disposa la table, plaça devant le couvert

une salière en métal noirci, à trois pieds, et une carafe

taillée à goulot étroit et à bouchon rond; il annonça

ensuite d'une voix chantante à Lavretzky que le dîner était

servi, et se plaça lui-même derrière la chaise du seigneur,

la main droite enveloppée d'une serviette. Le vieux bonhomme

exhalait une odeur de cyprès. Lavretzky goûta la soupe et

en retira la poule, dont les tendons se dissimulaient mal

sous la peau dure et coriace; la chair avait la saveur d'un

morceau de bois. Après avoir ainsi dîné, Lavretzky manifesta

le désir de prendre du thé, etc...

«Je vais vous en servir à l'instant,» interrompit le

vieillard.

Et il tint parole.

On trouva une pincée de thé enveloppée d'un morceau de

papier rouge; on découvrit un _samowar_, petit, à la vérité,

mais qui fonctionnait d'une manière fort bruyante; on trouva

même quelques pauvres morceaux de sucre à moitié fondus.

Lavretzky prit son thé dans une grande tasse qui lui

rappelait un souvenir d'enfance et sur laquelle étaient

peintes des cartes à jouer; on ne la servait qu'aux

étrangers, et maintenant c'était lui, étranger à son tour,

qui buvait dans cette tasse. Vers le soir, arrivèrent les

serviteurs; Lavretzky ne voulut pas se coucher dans le lit

de sa tante, et s'en fit dresser un dans la salle à manger.

Il éteignit la bougie et regarda longtemps et tristement

autour de lui, en proie à ce sentiment désagréable

qu'éprouvent tous ceux qui passent une première nuit dans un

endroit depuis longtemps inhabité. Il lui semblait que

l'obscurité qui l'entourait de toutes parts ne pouvait

s'habituer à un nouveau venu, que les murs mêmes de la

maison s'étonnaient de sa présence. Il poussa un soupir,

tira sa couverture sur lui et finit par s'endormir. Antoine

resta le dernier sur pied. Il fit deux fois le signe de la

croix et se mit à causer avec Apraxéïa et à lui communiquer

à voix basse ses doléances; ni l'un ni l'autre n'avaient pu

s'attendre à voir le maître s'établir à Wassiliewskoé,

lorsqu'il avait à deux pas un si beau domaine avec une

maison si confortable; ils ne se doutaient pas que c'était

justement cette maison qui était odieuse à Lavretzky, parce

qu'elle lui rappelait d'anciens souvenirs. Après avoir

chuchoté longtemps, Antoine prit sa baguette pour frapper la

plaque de fer, depuis longtemps muette, qui était accrochée

au magasin à blé. Ensuite il s'accroupit dans la cour, sans

même couvrir sa pauvre tête blanche. La nuit de mai était

calme et sereine, le vieillard dormit d'un sommeil doux et

paisible.

Le lendemain, Lavretzky se leva d'assez bonne heure, causa

avec le _starosta_, visita la grange, fit délivrer de sa

chaîne le chien de la basse-cour, qui poussa bien quelques

cris, mais ne songea même pas à profiter de sa liberté.

Rentré à la maison, Théodore s'abandonna à une espèce

d'engourdissement paisible, qui ne le quitta pas de toute la

journée.

«Me voilà tombé au fond de la rivière!» se dit-il à

plusieurs reprises.

Il était assis, immobile auprès de la fenêtre, et paraissait

prêter l'oreille au calme qui régnait autour de lui et aux

bruits étouffés qui venaient du village solitaire.--Une voix

grêle et aiguë fredonnait une chanson derrière les grandes

orties; le cousin qui bourdonne semble lui faire écho. La

voix se tait, le cousin continue de bourdonner. Au milieu du

murmure importun et monotone des mouches, on entend le bruit

du bourdon qui heurte de la tête contre le plafond; le coq

chante dans la rue, en prolongeant sa note finale; puis,

c'est une porte cochère qui crie sur ses gonds ou un cheval

qui hennit. Une femme passe et prononce quelques mots d'une

voix glapissante.

«Eh! mon petit _Loulou_!» dit Antoine à une petite fille de

deux ans qu'il porte sur les bras.

«Apporte le _kwass_,» dit encore la même voix de femme.

Et tout cela est suivi d'un morne silence.--Plus un souffle,

plus le moindre bruit. Le vent n'agite pas même les

feuilles; les hirondelles silencieuses glissent les unes

après les autres, effleurant la terre de leurs ailes, et le

cour s'attriste de les voir ainsi voler en silence.

«Me voilà donc au fond de la rivière, se dit encore

Lavretzky. Et toujours, en tout temps, la vie est ici triste

et lente; celui qui entre dans son cercle doit se résigner;

ici, point de trouble, point d'agitation; il n'est permis de

toucher au but qu'à celui qui fait tout doucement son

chemin, comme le laboureur qui trace son sillon avec le soc

de sa charrue. Et quelle vigueur, quelle santé dans cette

paix et dans cette inaction! Là, sous la fenêtre, le chardon

trapu sort de l'herbe épaisse; au-dessus la livèche étend sa

tige grasse, et, plus haut encore, les _larmes de la Vierge_

suspendent leurs grappes rosées. Puis, au loin, dans les

champs, on voit blanchir en ondulant le seigle et l'avoine,

qui commencent à monter en épis; et les feuilles s'étendent

sur les arbres comme chaque brin d'herbe sur sa tige. C'est

à l'amour d'une femme que j'ai immolé mes meilleures années;

eh bien! que l'ennui me rende la raison, qu'il me rende la

paix de l'âme, et m'apprenne désormais à agir sans

précipitation!»

Et le voilà qui s'efforce de se plier à cette vie monotone

et d'étouffer tous ses désirs; il n'a plus rien à attendre,

et pourtant, il ne peut se défendre d'attendre encore. De

toutes parts, le calme l'envahit. Le soleil s'incline

doucement sur le ciel bleu et limpide; les nuages flottent

lentement dans l'éther azuré; ils paraissent avoir un but et

savoir où ils vont. En ce moment, sur d'autres points de la

terre, la vie roule en bouillonnant ses flots écumants et

tumultueux; ici, elle s'épanche silencieuse comme une eau

dormante. Et Lavretzky ne put s'arracher avant le soir à la

contemplation de cette vie qui s'écoulait ainsi; les tristes

souvenirs du passé fondaient dans son âme comme la neige du

printemps.--Et, chose étrange! jamais il n'avait ressenti

aussi profondément encore l'amour du sol natal.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 181 / 186 题