--Et maintenant, monsieur, reprit la tante en filant sa quenouille, je
vais vous dire comment cela se passa, grâce à la Providence et à la
bonne duchesse. Elle ne se doutait pas que Fior d'Aliza portait dans
son sein un gage d'amour et d'agonie, mais l'amour est plus fort que
la mort, écrit le livre qui est là sur la fenêtre, dit-elle en
montrant l'_Imitation de Jésus-Christ_; elle savait seulement par
l'évêque et par les moines que Fior d'Aliza avait été mariée et
qu'elle ne consentirait jamais à laisser son mari se consumer seul
dans la honte et dans la peine à Livourne, sans aller lui porter les
consolations que la loi italienne autorise les femmes à porter à leur
mari captif à la grille de leur cabanon ou dans les rigueurs de leurs
chaînes, au milieu de leurs rudes travaux.
Elle craignit pour elle, à cause de sa jeunesse et de son extrême
beauté qui nous avait déjà fait tant de mal, les dangers et les propos
des mauvaises gens qui hantent les grandes villes; elle lui envoya par
le père Hilario une lettre de recommandation pour la supérieure des
soeurs de charité de Saint-Pierre aux Liens, couvent de Livourne. Ces
saintes femmes s'occupent spécialement de la guérison des galériens
dans leurs maladies. Elle lui demandait de permettre que la pauvre
montagnarde eût un asile dans sa maison pendant la nuit pour y
recueillir sa misère, en lui permettant d'en sortir le jour pour voir
son mari meurtrier condamné à mort, gracié et commué en deux ans de
peine, enchaîné dans les galères du port de Livourne.