De tout le jour, monsieur, je ne sortis pas de ma tour. Le _piccinino_
fit tout seul le service des prisonniers. Il porta à manger au
meurtrier, mais le meurtrier, à ce qu'il me dit, ne toucha pas à ce
qu'on lui avait préparé pour son repas de mort ou de noce; il était
muet déjà comme la tombe. Les frères pénitents vinrent plusieurs fois
dans la soirée réciter les prières des agonisants pour lui dans la
cour; la dernière fois, ils ouvrirent la porte et lui dirent que la
religion avait des pardons pour tout le monde, et que, s'il voulait se
repentir et mourir en bon chrétien, il n'avait qu'à emprunter le
lendemain l'habit de la confrérie pour marcher au supplice, où tous
les pénitents noirs l'accompagneraient en priant pour son âme.
Cette robe, qu'on mettait par-dessus ses habits, ressemblait à un
linceul qui cachait les pieds et les mains en traînant jusqu'à terre;
en abattant son capuchon percé de deux trous à la place des yeux, on
voilait entièrement son visage.
Hyeronimo, à qui j'avais fait la leçon, parce que la femme du
_bargello_ m'avait raconté cette coutume, accepta l'habit et le déposa
sur son lit pour le revêtir le lendemain, et remercia bien les frères
de la Sainte mort. Il resta seul, et le jour s'éteignit dans la cour.
Je m'y glissai sans rien dire avant le moment où le _bargello_ allait
la fermer.
Il crut que la faiblesse de mon âge me rendait trop pénible, ce
soir-là, la vue d'un homme qui devait mourir le lendemain et dont on
entendait déjà l'agonie tinter dans tous les clochers de Lucques et
même aux villages voisins. Quant à lui et sa femme, ils ne se
couchèrent seulement pas, les braves gens, mais ils se relayèrent
toute la nuit derrière la porte du préau, pour dire en pleurant les
psaumes de la pénitence. Que Dieu le leur rende à leur dernier jour,
ils ont bien prié, et pour moi sans le savoir! Mais nous sommes dans
un monde où rien n'est perdu, n'est-ce pas, ma tante?