CCXLVIII

Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout

habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi

toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver

ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant

innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce

que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et

divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce n'était pas moi

qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient fermées et la parole

d'en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu'un

m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n'essayai

même pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.

Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela

ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y

consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa

liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et

avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;

alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le

trompant lui-même?

Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis

elle reprit:

--Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et

lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au

rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as

rencontré la noce de la fille du _bargello_, jusqu'à ce que tu viennes

le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous

partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour

sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les

frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on

ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux

propriétaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme

coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et

toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.

Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un

barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des

prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un

fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui

permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et

qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la

lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se

trouve hors des murs, libre dans la campagne...

Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi

préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de risquer la liberté en le

suivant dans sa fuite?...

--Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me

sauvais derrière lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si

hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait

certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour

tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le

déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle

pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et

la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutôt mourir que

de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de

la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres

versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de

bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon,

est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il

aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et notre

père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la

lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le coeur, ce

catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 121 / 186 题