Je ne me couchai pas, vous pensez bien, n'est-ce pas? Je me jetai tout
habillée sur mon lit; je fermai les yeux et je recueillis en moi
toutes mes forces dans ma tête pour inventer le moyen de nous sauver
ensemble ou de le faire sauver au dernier moment, en le trompant
innocemment lui-même et en mourant pour lui toute seule. Et voici ce
que mon ange me dicta dans l'oreille, comme si une voix claire et
divine m'eût parlé tout bas; car, encore une fois, ce n'était pas moi
qui discutais avec moi-même; mes lèvres étaient fermées et la parole
d'en haut me parlait sans me laisser répondre et comme si quelqu'un
m'avait commandée. Je le crus du moins, et voilà pourquoi je n'essayai
même pas de contredire cette voix qui portait avec elle la conviction.
Le sauver tout seul en te laissant mourir ou captive à sa place, cela
ne se peut pas, disait en moi la voix céleste; tu sens bien qu'il n'y
consentirait jamais, lui qui t'aime plus que sa vie et qui a risqué sa
liberté et sa vie pour te venger des sbires qui t'avaient blessée et
avaient cassé la patte de ton chien! Non, il n'y faut pas penser;
alors comment donc faire, car tu ne peux le faire évader qu'en le
trompant lui-même?
Ici la voix s'interrompit longtemps comme quelqu'un qui cherche; puis
elle reprit:
--Oui, une fois que vous serez mariés, il faut le tromper lui-même et
lui faire croire qu'il doit partir le premier, t'attendre ensuite au
rendez-vous sous l'arche du pont, au pied de la montagne où tu as
rencontré la noce de la fille du _bargello_, jusqu'à ce que tu viennes
le rejoindre par un autre chemin un peu avant la nuit, et que vous
partiez ensemble par des chemins détournés au bas de la montagne pour
sortir des États de Lucques et pour atteindre avant le jour les
frontières des États de Toscane, dans les Maremmes de Pise. Alors on
ne vous pourra rien, et vous vous louerez tous les deux aux
propriétaires d'un _podere_ pour faire les moissons, lui comme
coupeur, et toi comme lieuse de gerbes; ou bien lui comme bûcheron, et
toi comme ramasseuse de fagots dans les sapinières du bord de la mer.
Pour cela, qu'as-tu à faire? Dès demain, il faut achever de scier un
barreau de fer de la lucarne derrière l'autel de la chapelle des
prisonniers, de manière à ce qu'il ne tienne plus en place que par un
fil, et laisser la lime à côté, pour qu'un coup ou deux de lime lui
permette de le faire tomber en dehors dans le verger de la prison, et
qu'à l'aide de l'égout qui ouvre dans ce verger, au pied de la
lucarne, et qui traverse les fortifications de la ville, Hyeronimo se
trouve hors des murs, libre dans la campagne...
Et toi, pourquoi ne le suivrais-tu pas? me dit la voix, et pourquoi
préfères-tu mourir à sa place, plutôt que de risquer la liberté en le
suivant dans sa fuite?...
--Ah! me répondit la voix dans ma conscience, c'est que si je me
sauvais derrière lui, le _bargello_ et sa femme, si bons et si
hospitaliers pour moi, seraient perdus, et qu'on les soupçonnerait
certainement d'avoir été corrompus par nous, à prix d'argent, pour
tromper la justice, et le moins qui pourrait leur arriver serait le
déshonneur, la prison, et qui sait, peut-être la peine perpétuelle
pour prix de leur charité pour moi, le mal pour le bien! la ruine et
la prison pour un bon mouvement de leur coeur! Non! plutôt mourir que
de me sauver la vie par un tel crime! Et comment jouiras-tu en paix de
la liberté et de ton bonheur avec Hyeronimo, en pensant que d'autres
versent autant de larmes de douleur éternelle que tu en verses de
bonheur dans les bras d'Hyeronimo? Et lui-même, si juste et si bon,
est-ce qu'il pourrait vivre de la mort d'autrui? Non, non, non, il
aimerait mieux mourir! Ce n'est pas là ce que notre tante et notre
père nous ont enseigné le soir dans la cabane, à la clarté de la
lampe, dans le catéchisme; d'ailleurs sans le catéchisme, le coeur, ce
catéchisme intérieur, ne nous le dit-il pas?