CCXIV

--Rassurez-vous un peu, nous dit le frère quêteur, sans toutefois trop

compter sur la justice des hommes, qui n'est souvent qu'injustice aux

yeux de Dieu et qui n'a pour lumière que l'apparence au lieu de la

vérité.

--Et ma fille? ma fille? ma Fior d'Aliza, s'écriait ma belle-soeur,

n'en avez-vous donc appris aucune nouvelle par les chemins ou sur les

places de Lucques?

--Aucune, répondit le vieux frère; c'est en vain que j'ai demandé

discrètement aux portes de tous les couvents où l'on distribue gratis

de la nourriture aux nécessiteux, vagabonds, mendiants ou autres, si

l'on avait vu tendre son écuelle à un jeune et beau pifferaro des

montagnes; c'est en vain que j'ai demandé aux marchands sur leurs

portes, aux vendeuses de légumes sur leur marché, si elles avaient

entendu de jour ou de nuit la zampogne d'un musicien ambulant jouant

des airs, au pied des Madones, dans leurs niches ou devant le portail

des chapelles. Tous et toutes m'ont affirmé que, depuis la noce de la

fille du _bargello_ avec un riche _contadino_ des environs, on n'avait

pas entendu une seule note de zampogne dans la ville, attendu que ce

n'était pas la saison où les musiciens des Abruzzes descendaient après

les moissons dans les plaines.

Ces réponses uniformes m'avaient donné d'abord à penser que votre

fille n'avait pas osé entrer à Lucques et qu'elle errait çà et là dans

les villages voisins, comme un enfant qui regarde les fenêtres des

maisons et qui voudrait bien y pénétrer, sans oser toutefois

s'approcher des portes. Puis, en réfléchissant mieux et en me

demandant comment la noce d'un _contadino_ avec la fille du _bargello_

avait pu trouver un _pifferaro_ pour entrer en ville, dans une saison

où il n'y a pas un seul musicien ambulant dans la plaine de Lucques,

je me suis demandé à moi-même si ce musicien inconnu qui jouait pour

cette noce jusqu'au seuil de la prison, n'y aurait pas été poussé par

l'instinct de s'y rapprocher, un jour ou l'autre, de celui qu'elle

aime, et, sans vouloir interroger personne de la prison, dans la

crainte d'apprendre ainsi aux autres ce que je voulais savoir

moi-même, je n'ai fait que saluer la femme du _bargello_ sur sa porte,

et j'ai passé; mais quand la nuit a été venue, je me suis porté à

dessein dans ma stalle de la chapelle voisine, et j'ai écouté de

toutes oreilles si aucune note de zampogne ne résonnait dans les cours

ou dans le voisinage de la prison.

Eh bien! vous me croirez si vous voulez, pauvres gens, ajouta-t-il,

mais avant que l'_Ave Maria_ eût sonné dans les cloches de Lucques, un

air de zampogne est descendu, comme un concert des anges, d'une

lucarne grillée tout au haut de la tour du _bargello_.

Et vous me croirez encore, si vous avez de la foi, j'ai reconnu, tout

comme je reconnais votre voix à tous les deux à présent, la vraie voix

et le vrai air de la zampogne de votre frère et de votre mari, mort

des fièvres en revenant des Maremmes; et, bien plus encore,

ajouta-t-il, l'air que j'ai entendu si souvent jouer dans la grotte

par vos deux enfants, pendant que je montais ou que je descendais par

votre sentier! J'ai cru d'abord à un rêve; j'ai écouté longtemps après

que les cloches de l'_Ave Maria_ se taisaient sur la ville, et le même

air de l'instrument de votre frère a continué à se faire entendre à

demi-son dans la tour, par-dessus les toits de la prison.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 82 / 186 题