Pendant que j'entendais sans lever la tête de dessus le pavé, que je
faisais semblant de laver avec mon eau et mon éponge, Dieu sait ce que
je pensais en moi-même de la justice des homme qui voit le crime et
qui ne lit pas dans les coeurs.
Le dernier des juges qui sortait dit à l'autre:
--Il est fâcheux qu'on n'ait pas pu découvrir où cette jeune fille, sa
complice, s'est enfuie de leur caverne dans les bois comme une biche
sauvage, on aurait eu par elle tous les motifs et tous les détails du
forfait!
Je compris par là qu'on m'avait cherchée et que, sans doute, on me
cherchait encore, et que je devais plus que jamais éviter de me
laisser reconnaître pour ce que j'étais. Toutes les fois qu'on
frappait du dehors à la porte de fer de la prison, je laissais le
_piccinino_ aller tirer le verrou aux étrangers, et, sous un prétexte
ou l'autre, je montais dans ma tour pour éviter les regards des sbires
ou des curieux. J'y passais mon temps à prier Dieu, et à apprivoiser
la plus jeune des colombes.
Il ne m'avait pas fallu beaucoup de jours pour la priver et pour en
faire l'innocente messagère entre la lucarne de ma chambre et la
lucarne du meurtrier; à toutes les pensées que j'avais, je lui mettais
un nouveau fil à la patte, tantôt brun, tantôt rouge, tantôt blanc,
comme mes pensées elles-mêmes, selon leur couleur; puis je battais mes
mains l'une contre l'autre pour l'effrayer un peu, afin qu'elle
s'envolât vers Hyeronimo et qu'elle le désennuyât par ses caresses.
Hyeronimo, de son côté, lui baisait la gorge et lui remettait toujours
à la patte le fil bleu de sa ceinture, qui voulait dire: amour ou
amitié entre lui et moi. Ah! si nous avions su écrire! Mais où
aurions-nous appris nos lettres? nos pères, nos mères, nos oncles ne
savaient que par coeur leurs prières. Hormis les courts moments où
mon service m'appelait dans la cour et où je pouvais entrer dans le
cachot et baiser ses chaînes, nos seuls moyens de communication
ensemble étaient donc la colombe et la zampogne.
Je continuai à en jouer tous les soirs et une partie des nuits, pour
reporter, par les sons, la pensée d'Hyeronimo en haut, vers moi et
vers nos beaux jours dans la montagne. La femme du _bargello_ aimait
bien les airs que je jouais ainsi pour un autre, et elle me disait le
matin:
--Je ne sais pas ce qu'il y a dans ta zampogne, mais elle me fait
rêver et pleurer malgré moi, comme si elle disait je ne sais quoi de
ma jeunesse à mon coeur; ne crains pas, mon garçon, d'en jouer tout à
ton aise, même quand tu devrais me tenir éveillée pour l'entendre:
j'ai plus de plaisir à veiller qu'à dormir, en l'écoutant.
Les pauvres prisonniers me disaient de même:
--Au moins notre oreille est libre quand notre âme suit dans l'air les
sons qui chantent ou qui prient avec ton instrument.
Mais il n'y avait que Hyeronimo qui comprît ma pensée et la sienne
dans les joies ou dans les tristesses de la zampogne: nos deux âmes
s'unissaient dans le même son!
La pauvre femme du forçat seule ne s'y plaisait pas.
--Ah! soupirait-elle en soulevant son beau nourrisson endormi du
mouvement de sa poitrine, à présent qu'il n'y est plus, je ne pense
plus seulement à la musique; quand un air ne tombe pas dans un coeur,
qu'importe? Ce n'est que du vent.
Mais quels moments délicieux, quoique tristes, comptaient pour lui et
pour moi les voûtes de son cachot, quand j'y rentrais le matin avant
que le _bargello_ fût levé, pendant que le _piccinino_ dormait encore
et que personne ne pouvait nous surprendre ou nous entendre!
À peine, dans ces moments-là, regrettions-nous d'être en prison, tant
le bonheur de nous être avoué notre amour nous inondait tous les deux!
Qu'est-ce qu'il me disait, qu'est-ce que je lui disais, je n'en sais
plus rien; pas beaucoup de mots peut-être, rien que des soupirs, mais
dans ces silences, dans ce peu de mots, il y avait d'abord la joie de
savoir que nous nous étions trompés et bien trompés, monsieur, en
croyant depuis six mois que nous avions de l'aversion l'un pour
l'autre, tandis que c'était par je ne sais quoi que nous nous fuyions
comme deux chevreaux qui se cherchent, qui se regardent, qui se font
peur et qui reviennent pour se fuir et se chercher de nouveau, sans
savoir pourquoi.
Ensuite la pensée des jours sans fin que nous avions passés ensemble,
depuis que nous respirions et que nous grandissions dans le berceau,
dans la cabane, dans la grotte, dans la vigne, dans les bois, sans
songer que jamais nous pourrions être désunis l'un d'avec l'autre, et
puis ceci, et puis cela, que nous n'avions pas compris d'abord dans
nos ignorances, et que nous nous expliquions si bien à présent que
nous nous étions avoué notre penchant, contrarié par nous seuls, l'un
vers l'autre; et puis la fatale journée de la coupe du châtaignier, et
puis celle de ma blessure par le tromblon du sbire, quand il avait
étanché mon sang sur mes bras avec ses lèvres; et puis ma folie de
douleur et ma fuite de la maison sans savoir où j'allais pour le
suivre, comme la mousse suit la pierre que l'avalanche déracine; et
puis ma pauvre tante et mon père aveugle abandonnés à la grâce de Dieu
et à la charité du père Hilario, dans notre nid vide; et puis
l'espérance que les anges du ciel nous délivreront des piéges de la
mort où nous étions pris, tels que deux oiseaux, pour nous punir d'en
avoir déniché, les printemps, tant d'autres dans nos piéges de
noisetier, quand nous étions enfants; et puis la confiance de nous
sauver de là, plus tard, d'une manière ou d'autre, car les quatre
semaines et les quatre jours nous paraissaient si longs, que nous ne
pensions jamais en voir la fin.
Vous savez, monsieur, quand on est si jeune et que l'on compte si peu
de mois dans la vie passée, les mois à venir paraissent longs comme
des années. Nous nous croyions sûrs, après nous être ainsi rejoints,
de rencontrer une bonne heure dans tant d'heures devant nous, et nous
jouissions de nos minutes d'entretien comme si elles avaient formé des
heures et que les heures n'eussent pas formé des semaines.