--Le jugement à mort! m'écriai-je involontairement, en écoutant la
femme du _bargello_. Il est pourtant bien jeune pour mourir!
--Oui, reprit-elle, mais n'était-il pas bien jeune aussi pour tuer,
faudrait-il dire? et si on le laissait vivre avec ses instincts
féroces, n'en ferait-il pas mourir bien d'autres avant lui?
--C'est vrai, pourtant, dis-je, en baissant la tête, à la brave femme,
de peur de me trahir. Seulement, qui sait s'il est vraiment criminel
ou s'il est innocent?
--On le saura avant la fin de la journée, dit-elle, car c'est
aujourd'hui que le conseil de guerre est convoqué pour venger le
pauvre brigadier des sbires; mais que peuvent dire ces avocats devant
le cadavre de ce brave soldat tué derrière un arbre, en faisant la
police dans la montagne?
Je ne répondis rien en apprenant que le jugement serait rendu le jour
même où j'entrais en service près de Hyeronimo, dans sa propre prison.
Mon coeur, resserré par les nouvelles de la maîtresse du logis, se fit
si petit dans ma poitrine que je me sentis aussi morte que mon ami.
Cependant, qui sait, me dis-je en m'éloignant et en reprenant un peu
mes sens, qui sait si l'on ne pourrait pas lui faire grâce encore à
cause de sa jeunesse? Qui sait si on ne lui donnera pas le temps de se
préparer au supplice en bon chrétien, de se confesser, de se repentir,
de se réconcilier avec les hommes et avec le bon Dieu? Et qui sait si,
pendant ce temps, je ne pourrai pas, comme la fille du galérien de
Livourne, trouver moyen de le faire sauver de ses fers, fallût-il
mourir à sa place? Car, pourvu que Hyeronimo vive, qu'importe que je
meure! N'est-ce pas lui seul qui est capable, par ses deux bras, de
gagner la vie de mon père, de ma tante et du pauvre chien de
l'aveugle? Et puis s'il était mort, comment pourrais-je vivre
moi-même? Avons-nous jamais eu un souffle qui ne fût pas à nous deux?
Nos âmes ont-elles jamais été un seul jour plus séparées que nos
corps? Les balles qui frapperaient sa poitrine n'en briseraient-elles
pas deux?
Et puis enfin, ajoutai-je avec un rayon d'espérance dans le coeur,
puisque la Providence a fait ce miracle, sur le pont de Saltochio, de
me faire ramasser par cette noce, de me conduire juste, au pas de ces
boeufs, chez le _bargello_ où il respire, d'inspirer la bonne pensée
de me prendre à leur service à ces braves gardiens de la prison, de me
permettre ainsi de me faire entendre d'Hyeronimo avec l'assistance de
notre zampogne, de le voir et de lui parler tant que je le voudrai,
sans que personne soupçonne que je sais où il est, et que la clef de
son cachot est dans les mains de celle qui lui rendrait le jour au
prix de sa vie; qui sait si cette Providence n'avait pas son dessein
caché sous tant de protection visible? et si...