CLXXXII

À ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un

sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la

poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du brigand, et,

se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tête, elle se

mit à tirer, de temps en temps, un coup de son arme à feu en l'air,

pour que la détonation et la fumée attirassent les sbires tous de son

côté, et laissassent à son compagnon le temps de descendre par où on

ne l'attendait pas, vers la mer; elle laissait voir à dessein son

chapeau calabrais par-dessus les feuilles, pour faire croire aux

gendarmes que c'était le brigand qui s'enfuyait en tirant sur eux.

Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en

sûreté dans une barque à voile triangulaire qui filait comme une

mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa

poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa prendre sans

résistance. Elle n'avait tué personne, et n'avait exposé qu'elle-même

aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d'avoir

été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie

pour une autre, l'amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne

purent pas moins faire que de la condamner, tout en l'admirant.

Elle est en prison pour cinq ans, et elle y nourrit de son lait, mêlé

de ses larmes, le petit brigand qu'elle a mis au monde six mois après

la fuite de son mari; son crime, c'est d'être née dans un mauvais

village et d'avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais ce

qu'elle a fait pour un bandit qui l'aimait, si elle l'avait fait pour

un honnête homme, au lieu d'être un crime, ne serait-ce pas une belle

action?

Il ne me fut pas difficile d'en convenir, car je portais déjà envie,

dans mon coeur, au dévouement de ma prisonnière; en passant devant sa

loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.

--Pour celui-là, me dit le _bargello_, il a tiré sur les chevreuils de

monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses; mais sa

femme, exténuée par la faim, n'avait, dit-on, plus de lait pour

allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de

misère. C'est bien un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait

de le punir, lui-même ne dit pas non, mais ce vol-là pourtant, qui

est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse

que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc lui-même en est bien

convenu; aussi, pendant qu'il retient le mari pour l'exemple dans la

prison de Lucques, il nourrit généreusement la femme et les enfants

dans sa cahute.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 49 / 186 题