CLXI

Je tirai le verrou, je poussai la porte, j'entrai, toute tremblante,

dans la petite chambre à voûte basse, éclairée le jour par une large

meurtrière, qu'un triple grillage séparait du ciel; le vent qui sortit

de la chambre, quand la porte s'ouvrit, et des chauves-souris, qui

battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la

lampe que je tenais dans ma main gauche pour m'éclairer jusqu'au lit.

C'était bientôt vu, monsieur; en cinq pas, on faisait le tour de cette

chambre haute, il n'y avait qu'une voûte de pierre blanchie à la chaux

comme les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine

d'eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste

et son trousseau de clefs, en se couchant.

Je me jetai d'abord à genoux devant une image de san Stefano, le saint

de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre

clous sur la muraille. Je me dis en moi-même: Bon! c'est un protecteur

inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi

qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l'ombre de ton

couvent!

Je fis ma prière et je m'étendis ensuite tout habillée sur le lit,

recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée,

couchée à côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant

de ma solitude et de ma misère.

J'essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible,

monsieur; plus je fermais mes paupières, plus j'y voyais en moi-même

des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des

sursauts à la tête: les sbires sortant de derrière les arbres et

tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres

bêtes; Hyeronimo lâchant sur eux son coup de feu; le bandit de sbire

mort au pied de l'arbre; Hyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par

eux au supplice; mon père aveugle et ma tante désespérée tendant leurs

bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre; des

juges, un corps mort étalé devant eux; des soldats chargeant leurs

carabines avec des balles de fer dans un cimetière ou une fosse, toute

creusée d'avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux

vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien

blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes

sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge

d'angoisses.

Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père

et ma tante? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à

pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et

les mains jointes sur mon front brûlant. C'est ce que je fis,

monsieur, jusqu'à ce qu'un bruit singulier, que je n'avais jamais

entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la

meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce bruit me fît me

dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d'un

mauvais rêve.

Et qu'est-ce que c'était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous,

qui montait si haut jusqu'à ton oreille à travers la lucarne de la

tour? C'était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un

grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui

se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes

contre les murs d'une prison, et, de temps en temps, les gémissements

sourds et les _ohimé_ contenus de prisonniers qui, se retournant sur

leur paille, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient

trouver que l'insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans

leurs larmes!

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 25 / 186 题