CXLVIII

--Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur

le bord du chemin, c'est la fille du riche métayer _Placidio_ de _Buon

Visi_, qui a une étable pleine de dix boeufs comme ceux-ci, de grands

champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de

pampres qu'on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de

nombreux mûriers à tête ronde, dont les filles cueillent les feuilles

dans des _canestres_ (sorte de paniers pour contenir l'été la

nourriture des vers à soie). Nous sommes sept enfants dans la

métairie: moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des

garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites

filles sont mes soeurs, ces deux femmes endormies sur le derrière du

char sont les deux grand'mères, qui ont vu bien des noces, et bien des

baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs

propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et

ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de

la _morra_ sur le matelas, sont les parents et les parentes du village

de _Buon Visi_: les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de

nous autres; ils viennent avec nous pour nous faire cortége ou pour se

réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la

noce à Lucques chez le _bargello_ (le geôlier, officier de police dans

les anciennes villes d'Italie); car, voyez-vous, cette belle fiancée,

la _sposa_ de mon frère, ce n'est ni plus ni moins que la fille unique

du _bargello_ de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues

années, à ce que dit notre aïeule, et c'est elle qui a ménagé ce

mariage depuis longtemps, parce qu'elle était la marraine de la

fiancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que

les deux mariés s'aiment, dit-elle, depuis le jour où la fille du

_bargello_, petite alors, était venue pour la première fois chez sa

marraine assister, avec nous autres, à la vendange des vignes et

fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux

pieds, tout rougis de l'écume du vin.

--Ah! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la

table du _bargello_! ajouta-t-il; c'est drôle pourtant qu'on se marie,

qu'on festine, qu'on chante et qu'on danse dans la maison d'un

_bargello_, si près d'une prison où l'on gémit et où l'on pleure, car

la maison du _bargello_, ça n'est ni plus ni moins qu'une dépendance

de la prison du duché, à Lucques, et de l'une à l'autre on va par un

souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où

l'on n'entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les

prisonniers à leur grille, comme mes boeufs à leur mangeoire quand je

les ferme à l'étable.

Cours familier de Littérature - Volume 22 · 第 12 / 186 题