L'Auberge de Sainte-Agathe.
C'en était fait, je devais quitter Naples. Le rêve était fini, la
vision allait s'envoler dans les cieux. Je vous avoue, mes chers
lecteurs, que, lorsque je vis disparaître Capo-di-Chino à ma gauche et
le Champ-de-Mars à ma droite, lorsque, étendu sur les coussins de
ma voiture, je me mis à songer tristement que, selon toutes les
probabilités humaines, et grâce surtout à la bienveillante protection
du marquis de Soval et à la justice éclairée du roi Ferdinand, je
ne verrais plus ces merveilles, mon coeur se serra par un sentiment
d'angoisse indéfinissable, des larmes me vinrent aux bords des
paupières, et je me rappelai malgré moi le mélancolique proverbe
italien: Voir Naples et mourir!
En m'éloignant de ce pays enchanté, j'éprouvais donc quelque chose
de semblable à ce qui doit se passer dans l'âme de l'exilé disant un
dernier adieu à sa patrie. Oui, je m'étais épris de tendresse, de
sympathie et de pitié pour cette terre étrangère que Dieu, dans sa
prédilection jalouse, a comblée de ses bienfaits et de ses richesses;
pour cette oisive et nonchalante favorite dont la vie entière est une
fête, dont la seule préoccupation est le bonheur; pour cette ingrate
et voluptueuse sirène qui s'endort au bruit des vagues et se réveille
aux chants du rossignol, et à qui le rossignol et les vagues répètent
dans leur doux langage un éternel refrain de joie et d'amour, et
traduisent dans leur musique divine les paroles du Seigneur: «A toi,
ma bien-aimée, mes plus riches tapis de verdure et de fleurs; à toi
mon plus beau pavillon d'or et d'azur; à toi mes sources les plus
limpides et les plus fraîches; à toi mes parfums les plus suaves et
les plus purs; à toi mes trésors d'harmonie; à toi mes torrens de
lumière.» Hélas! pourquoi faut-il que l'homme, cet esclave envieux et
stérile, s'attache à détruire partout l'oeuvre de Dieu; pourquoi tout
paradis terrestre doit-il cacher un serpent!
Absorbé par ces idées passablement lugubres, je baissai la tête sur
ma poitrine et je me laissai aller à ma rêverie. Jadin ronflait à mes
côtés du sommeil des justes, avec cette différence cependant que la
trompette des archanges ne l'aurait pas éveillé. Il avait lancé sa
dernière malédiction sur les douaniers de Sa Majesté sicilienne, avait
craché sur la barrière en guise d'adieu, et s'était endormi comme un
homme qui n'a plus de comptes à rendre à sa conscience. Je voulus
m'assurer si mes regrets bruyans n'avaient pas troublé le repos de mon
camarade. J'attendis deux ou trois cahots de première force; Jadin
subit l'épreuve sans sourciller, il aurait subi l'épreuve du canon
tiré à bout d'oreille. Alors je fermai les yeux à mon tour, et je
repassai dans mon esprit tous ces rians tableaux que j'avais admirés
pour la première et pour la dernière fois de ma vie. Je ne sais
combien de temps dura ma méditation ou mon rêve, je ne sais combien
d'heures je restai dans cet engourdissement de l'âme qui n'est plus la
veille, mais qui n'est pas encore le sommeil; ce que je sais très
bien et dont je me souviens, Dieu merci, avec une grande précision
de détails, c'est que j'en fus arraché brusquement par un accident
survenu à notre voiture. L'essieu s'était brisé et nous étions dans
une mare.
Cette fois Jadin était éveillé, non point par sa chute, comme on
pourrait le croire, mais par la fraîcheur de l'eau qui venait de
pénétrer ses vêtemens les plus intimes, et il jurait de toute
l'indignation de son âme et de toute la force de ses poumons. Il
pouvait être environ trois heures; la route était déserte; le
postillon s'en était allé demander du secours.
Lorsque je dis que la route était déserte, je me trompe, car, en
tournant la tête à gauche, je vis près de nous une espèce de petit
lazzarone de douze à treize ans, crépu, hâlé, doré de reflets
changeans, imitant à merveille le bronze florentin, les yeux noirs
comme du charbon, les lèvres rouges comme du corail et les dents
blanches comme des perles. Il était fièrement drapé dans des haillons
qui auraient fait envie à Murillo, et nous regardait d'un air
intelligent et réfléchi, sans daigner nous tendre la main ni pour
nous aider, ni pour nous demander l'aumône. Dans un pays où la nudité
presque complète est le privilége du mendiant et du lazzarone, et où
tout homme du peuple, quels que soient ses besoins, n'aborde jamais
l'étranger sans se croire le droit de mettre sa bourse à contribution,
ce luxe de guenilles et ce silence de dédain ne furent pas sans me
causer un certain étonnement.
--Où sommes-nous? lui demandai-je en sautant par dessus la roue qui
gisait renversée au milieu du chemin.
--_A Sant-Agata di Goti_, répondit le petit sauvage sans déranger un
pli de son bizarre accoutrement.
--Pardieu! fit Jadin, il s'agit bien de Goths et de Visigoths, ne
voyez-vous pas que nous sommes en Afrique? Voilà de la véritable
couleur locale ou je ne m'y connais guère.
Le petit paysan fixa son regard sur Jadin, comme pour deviner le
sens de ses paroles, et fronça le sourcil d'un air de défiance et de
soupçon, se croyant sans doute offensé par ce peu de mots prononcés
devant lui dans une langue inconnue. Je me hâtai de rassurer la
susceptibilité du jeune habitant de Sainte-Agathe, en lui faisant
comprendre de mon mieux que Jadin s'extasiait sur la qualité de son
teint et sur l'originalité de son costume.
L'enfant ne fut pas dupe de ma bienveillante traduction et se contenta
de répondre, en haussant les épaules, que, si les hommes de son pays
étaient bronzés par le soleil, les femmes y étaient plus blanches
et plus jolies que partout ailleurs, et que si lui et ses frères
n'avaient que des haillons pour tout vêtement, c'était pour que leurs
soeurs portassent des jupes brodées et des corsages à galons d'or.
Ces paroles furent dites d'un ton si simple que je me suis réconcilié
tout à coup avec l'indolence et la misère du petit lazzarone.
--Y a-t-il une auberge, une cabane, un chenil dans ce maudit village?
demanda Jadin en se servant cette fois du patois napolitain, dans
lequel il avait fait, dans les derniers temps, de rapides progrès.
--_C'e una superba locanda_, répondit l'enfant en regardant Jadin avec
une singulière expression de malice.
--Eh bien! mon garçon, lui dis-je, si tu nous mènes à cette _superba
locanda_, voici une pièce de six carlins pour ta peine.
--Je ne suis pas un mendiant, répondit le jeune homme aux haillons, en
me lançant un regard d'une hauteur incroyable.
Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant de la dernière classe
du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le dénûment le plus
complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement
fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin
pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.
--Comment, drôle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui
montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.
--Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit paysan avec son stoïcisme
habituel.
--Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas
à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te
récompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant à un
hôtel.
--Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus
imperturbable sang-froid.
--Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en
portant respectueusement la main à son chapeau.
--Mon état?... c'est de regarder les voitures qui passent et les
passagers qui tombent.
--Hein! comment le trouvez-vous, Jadin?
--Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer
la tête de ce coquin.
Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'était pas très fort
sur le français. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui
couper la tête. Sa colère, long-temps contenue, éclata avec fureur. Il
grinça des dents comme un tigre blessé, tira de ses haillons un long
poignard à lame triangulaire, et s'éloigna lentement à reculons, en
fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son
intention évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande
route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer
tranquillement sa vengeance.
--Attends-moi, attends-moi, petit brigand, s'écria Jadin en riant, je
vais t'apprendre a faire usage d'armes prohibées. Et il fit un pas
pour s'élancer à sa poursuite.
Mais au même instant le postillon reparut suivi de cinq ou six paysans
de Sainte-Agathe, les uns plus cuivrés que les autres; et le petit
sauvage, en voyant arriver du monde, cacha promptement son poignard et
se sauva à toutes jambes.
On mit la voiture sur pied, on constata les dégâts, et nous acquîmes
la triste conviction que nous ne pouvions pas nous remettre en route
avant la nuit. Je fis part au postillon de notre singulière rencontre,
et lui demandai quelques renseignemens sur l'étonnant personnage qui
venait de s'enfuir à leur approche. Le postillon sourit, et pour toute
réponse frappa deux ou trois fois son front du bout de son index.
Comme je ne comprenais rien du tout à cette pantomime, je le priai de
s'expliquer plus clairement. Il me raconta alors que ce méchant gamin,
que nous avions pris pour un nègre, n'était pas plus Africain que les
autres habitans de Sainte-Agathe, et qu'il ne fallait pas nous étonner
de ses manières, car il était un peu fou, ainsi que le reste de sa
famille.
--Mais au nom du diable! s'écria Jadin, exaspéré par toutes ces
lenteurs, où pourrais-je enfin trouver une auberge pour sécher mes
habits?
--Tiens! en effet, reprit le postillon en l'examinant avec curiosité,
son excellence a versé du côté du ruisseau.
La _locanda_ était à deux pas. J'ai abusé si souvent de la patience
de mes lecteurs en leur parlant des auberges d'Italie, que je puis
me borner cette fois à les renvoyer aux descriptions précédentes.
J'ajouterai seulement que l'auberge de Sainte-Agathe surpasse en
saleté toutes celles que j'ai décrites jusqu'ici. Cet affreux
coupe-gorge s'appelle, je crois, la _nobile locanda del Sole_.
Jadin fit allumer un grand feu, et se mit en devoir de se sécher
de son mieux, trempé qu'il était jusqu'aux os. Moi, je sortis à
l'aventure, fort inquiet de savoir comment j'emploierais les trois ou
quatre mortelles heures pendant lesquelles on devait réparer notre
voiture. De dîner, il n'en était pas question. Comme nous comptions
nous arrêter seulement à Mola di Gaëta, nous n'avions pas pris de
provisions avec nous, et de son côté l'hôte de Sainte-Agathe s'était
empressé de mettre à notre disposition sa cuisine, ses ustensiles;
mais, comme on le pense bien, là se bornèrent ses offres de service:
des objets à mettre sous notre dent, il n'en fut aucunement question.
Je pris le premier chemin de traverse qui s'offrit à mes pas, décidé
à tuer le temps en parcourant la campagne. J'avais fait à peine un
huitième de mille, lorsqu'au détour d'un buisson je me trouvai nez à
nez avec mon sauvage. Il se chauffait tranquillement au soleil, et ne
fit pas un mouvement ni pour m'éviter ni pour marcher à ma rencontre.
--Eh bien! mon enfant, lui dis-je en l'abordant comme une vieille
connaissance, vous vous êtes singulièrement mépris sur les intentions
de mon camarade. Il ne voulait vous faire aucun mal. Seulement, comme
il vous trouvait la tête d'un grand caractère, il eût été charmé de
faire votre portrait.
--Comment, c'était un peintre! s'écria l'enfant ébahi.
--Certainement, qu'y a-t-il là d'étonnant?
--C'était un peintre! répéta le petit paysan, comme en se parlant à
lui-même.
--Oui, c'était un peintre, et de quelque talent, j'ose vous en
répondre.
--Mais moi je suis peintre aussi, s'écria le pauvre garçon d'un air
exalté, _son pittore anch'io_, ou plutôt je le serai, car je suis trop
jeune encore pour avoir un état.
--Eh bien, mon cher, vous voyez que, pour un collègue, vous ne vous
êtes pas montré trop aimable, et si c'eût été en pays civilisé, on eût
pu croire que vous vous connaissiez.
--Ah! pardonnez-moi, monsieur; si j'avais pu deviner que vous étiez
des artistes, car vous êtes artiste aussi, vous, n'est-ce pas,
eccellenza?
--Artiste... oui, oui... à peu près...
--Si j'avais pu croire cela, au lieu de vous laisser égorger dans
cette vilaine auberge, je vous aurais mené chez mon grand-père, qui
est peintre aussi, lui, ou plutôt qui l'a été, car il est maintenant
trop vieux pour avoir un état.
--Mais nous sommes encore à temps, mon garçon.
--Vous avez raison, monsieur, dit le futur peintre en faisant quelques
pas dans la direction de la _locanda_. Mais il parut se raviser tout à
coup; et se tournant vers moi avec un certain embarras:
--Je réfléchis, dit-il, qu'il vaudra peut-être mieux nous passer de
votre ami.
--Et pourquoi cela?
--Dame! c'est qu'il aime à rire, comme j'ai pu m'en apercevoir, et
qu'il pourrait avoir du désagrément avec mon grand-père; car dans
notre famille nous ne sommes pas endurans. Vous, c'est autre chose...
vous ne vous êtes pas trop moqué de mes haillons, et je crois qu'avec
un peu de bonne volonté de part et d'autre nous pourrons nous
entendre.
--C'est convenu, mon petit Giotto; et en attendant que vous reveniez
un peu de vos préventions sur le compte de mon ami, je profiterai seul
de l'hospitalité que vous voulez bien m'offrir.
--Et vous n'en serez pas fâché, je vous le promets. Vous allez voir
d'abord mes trois frères, trois garçons les plus forts et les plus
beaux de la province, le premier est vigneron, le second pêcheur, le
troisième garde-chasse.
--Je serai flatté de faire leur connaissance.
--Puis mes trois soeurs, trois madones.
--De mieux en mieux, mon cher hôte.
--Et puis enfin...
--Comment! ce n'est pas tout?
--Puis enfin, répéta le petit paysan en baissant la voix et regardant
autour de lui d'un air mystérieux, vous verrez trois tableaux, trois
merveilles; et vous pourrez vous vanter d'avoir une fière chance si
vous obtenez que mon grand-père vous les montre.
--Vous piquez furieusement ma curiosité.
--Oui, mais il faut savoir s'y prendre, car, voyez-vous, mon
grand-père tient plus à ses tableaux qu'à tous ses enfans; il verrait
mes trois frères se casser le cou, mes trois soeurs se noyer, qu'il
ne pousserait pas un cri, qu'il ne verserait pas une larme; moi-même,
qu'il préfère à tous les autres parce que je porte son nom et que je
serai peut-être un jour comme lui, je tomberais dans la gueule d'un
ours ou dans le fond d'un précipice qu'il en serait médiocrement
affligé; mais, s'il arrivait malheur à quelqu'un de ses tableaux, je
crois qu'il en mourrait du coup, ou que tout au moins il en perdrait
la raison.
--Je comprends cette passion d'artiste et d'antiquaire; mais que
faut-il donc que je fasse pour mériter les bonnes grâces de votre
respectable aïeul?
--D'abord il ne faudra pas trop lui dire du bien de ses tableaux, car
il croirait que vous voulez les acheter et il vous ferait mettre à la
porte.
--Soyez tranquille! j'en dirai du mal.
--Gardez-vous-en bien, il deviendrait furieux et pourrait bien avoir
envie de vous faire jeter par la fenêtre.
--Diable! diable! Je n'en dirai rien du tout, alors.
--Je vous ai dit, monsieur, que mon grand-père est un vieillard, il
faut lui pardonner quelque chose, reprit le petit lazzarone d'un ton
grave et sentencieux qui contrastait singulièrement avec sa condition
et son âge. Puis, comme s'il se fût ennuyé de jouer un rôle trop
sérieux, il partit d'un grand éclat de rire et mesura en quatre bonds
la distance qui nous séparait du sentier que nous devions prendre pour
arriver à l'atelier rustique du vieux peintre de Sainte-Agathe. Je
suivais avec quelque peine mon jeune guide, qui courait devant moi
comme un chevreuil, en sautant fossés et barrières, en enjambant
torrens et buissons, sans que rien pût arrêter son élan.
Au moment où nous passions sous un de ces berceaux de vigne si communs
en Italie, l'enfant leva la tête, et me montra du doigt un très beau
garçon de vingt à vingt-cinq ans qui se tenait gracieusement penché
au bout d'une longue échelle, et coupait des sarmens avec un couteau
recourbé qu'on appelle dans le pays _roncillo_.
--Bonjour, Vito, s'écria joyeusement mon gamin en secouant le pied de
l'échelle.
--Bonjour, flâneur, répondit le personnage aérien sans interrompre sa
besogne.
--C'est mon frère le vigneron, dit mon guide avec un sentiment de
fierté, et il reprit sa course.
Un peu plus loin, il s'arrêta de nouveau aux bords d'une petite
rivière qui coupait en deux le chemin. Un jeune homme très brun
et très robuste se tenait assis sur la berge, les jambes nues et
pendantes, les bras tendus, le corps avancé; d'une main il jetait de
la chaux vive pour troubler le courant, de l'autre il battait les eaux
avec une perche. Il était impossible de passer devant cet homme
sans l'admirer. C'était une de ces natures riches et puissantes que
Michel-Ange eût souhaitées pour modèle.
--Bonjour, André, fit le futur artiste en lui tapant sur l'épaule,
combien de truites aurons-nous ce soir?
--Bonjour, gourmand, répondit l'homme à la perche.
--Ne faites pas attention, monsieur, c'est mon frère le pêcheur.
Enfin, nous étions presque à la porte d'une petite maison blanche
et coquette, qu'il m'avait indiquée de loin comme le but de notre
promenade artistique, lorsque nous rencontrâmes un troisième paysan,
plus remarquable par sa taille et sa bonne mine que les deux autres,
quoique, à vrai dire, son costume ne fût pas moins négligé que celui
de ses frères. Le seul luxe qu'il se permît, c'était un très beau
fusil anglais qu'il portait à l'épaule.
--Bonjour, Orso, s'écria l'enfant gâté de la famille, en lui sautant
au cou.
--Bonjour, mauvais garnement, répondit Orso en lui rendant ses
caresses.
--C'est mon frère le chasseur, dit mon petit Raphaël en herbe, d'une
voix triomphante.
Et sans me laisser le temps de prononcer une parole, il me prit
lestement par la main, et m'entraîna dans une de ces petites cours
italiennes qui ressemblent si bien à un _impluvium_, pavée d'une
mosaïque grossière et abritée d'une verte tonnelle. Nous franchîmes
un escalier découvert dont les marches étaient tapissées de mousse et
émaillées de ces grandes et belles fleurs dans lesquelles la dévotion
napolitaine a découvert tous les emblèmes de la passion, et nous nous
trouvâmes dans une assez vaste salle, haute, aérée, lumineuse, qui
devait être la pièce de réception et d'apparat. Là, mon petit nègre
aux haillons pittoresques me présenta trois jeunes filles qui
s'étaient levées à notre approche, et se serraient dans un seul groupe
timides et confuses. La plus jeune n'avait pas encore quinze ans, et
l'aînée en avait vingt à peine. Je fus ébloui de leur beauté et de
leur fraîcheur. Rien de plus gracieux et de plus charmant que leurs
jupes flottantes et leurs étroits corsages brodés de filigrane. On eût
dit, sans aucune exagération poétique, trois roses blanches sur le
même rosier.
--Voici mes soeurs, monsieur, et j'espère que je ne vous ai pas menti
en vous disant qu'elles ne me ressemblaient guère ni pour le teint
ni pour le costume. Celle-ci s'appelle Concetta, celle-ci Nunziata,
celle-ci Assunta, les trois plus beaux noms de la Vierge. Et à chaque
nom qu'il prononçait, le petit démon imprimait un baiser sur le front
rougissant de celle de ses soeurs qu'il voulait désigner.
--Et maintenant, dit-il, montons à l'atelier de mon grand-père.