VI

Église del Carmine.

Masaniello était un de ces hommes privilégiés dont non seulement

l'esprit, mais encore la personne, semblent grandir avec les

circonstances. Le duc d'Arcos, en lui envoyant le riche costume que

l'ex-pêcheur venait de revêtir, avait espéré le rendre ridicule.

Masaniello le revêtit, et Masaniello eut l'air d'un roi.

Aussi s'avança-t-il au milieu des cris d'admiration de la multitude,

maniant son cheval avec autant d'adresse et de puissance qu'aurait pu

le faire le meilleur cavalier de la cour du vice-roi; car, enfant,

Masaniello avait plus d'une fois dompté, pour son plaisir, ces petits

chevaux dont les Sarrasins ont laissé, en passant, la race dans

la Calabre, et qui, aujourd'hui encore, errent en liberté dans la

montagne.

En outre, il était suivi d'un cortége comme peu de souverains auraient

pu se vanter d'en posséder un: c'étaient cent cinquante compagnies,

tant de cavalerie que de fantassins, organisées par lui, et plus de

soixante mille personnes sans armes. Toute cette escorte criait:

Vive Masaniello! de sorte qu'en approchant du palais, il semblait un

triomphateur qui va rentrer chez lui.

A peine Masaniello parut-il sur la place que le capitaine des gardes

du vice-roi apparut sur la porte pour le recevoir. Alors, Masaniello,

se retournant vers la foule qui l'accompagnait:

--Mes amis, dit-il, je ne sais pas ce qui va se passer entre moi et

monseigneur le duc; mais, quelque chose qu'il arrive, souvenez-vous

bien que je ne me suis jamais proposé et ne me proposerai jamais que

le bonheur public. Aussitôt ce bonheur assuré et la liberté rendue

à tous, je redeviens le pauvre pêcheur que vous avez vu, et je ne

demande comme expression de votre reconnaissance qu'un _Ave Maria_,

prononcé par chacun de vous à l'heure de ma mort.

Alors le peuple comprit bien que Masaniello craignait d'être attiré

dans quelque piége et que c'était à contre-coeur qu'il entrait dans

ce palais. Des milliers de voix s'élevèrent pour le prier de se faire

accompagner d'une garde.

--Non, dit Masaniello, non; les affaires que nous allons discuter,

monseigneur et moi, demandent à être débattues en tête-à-tête.

Laissez-moi donc entrer seul. Seulement, si je tardais trop à revenir,

ruez-vous sur ce palais et n'en laissez pas pierre sur pierre que vous

n'ayez retrouvé mon cadavre.

Tous le lui jurèrent, les hommes armés étendant leurs armes, les

hommes désarmes étendant le poing vers le vice-roi. Alors Masaniello

descendit de cheval, traversa une partie de la place à pied, suivit le

capitaine des gardes et disparut sous la grande porte du palais. Au

moment où il disparut, une si grande rumeur s'éleva que le vice-roi

demanda en tressaillant si c'était quelque révolte nouvelle qui venait

d'éclater.

Masaniello trouva le duc d'Arcos qui l'attendait au haut de

l'escalier. En l'apercevant, Masaniello s'inclina. Le vice-roi lui

dit qu'une récompense lui était due pour avoir si bien contenu cette

multitude, si promptement rendu la justice, et si merveilleusement

organisé une armée; qu'il espérait que cette armée, réunie à celle

des Espagnols, se tournerait contre les ennemis communs, et qu'ainsi

faisant, Masaniello aurait rendu, à Philippe IV le plus grand service

qu'un sujet puisse rendre à son souverain. Masaniello répondit que

ni lui ni le peuple ne s'étaient jamais révoltés contre Philippe IV,

ainsi que le pouvaient attester les portraits du roi exposés en grand

honneur à tous les coins de rue; qu'il avait voulu seulement alléger

le trésor des appointemens que l'on payait à tous ces maltotiers

chargés des gabelles, appointemens (Masaniello s'en était fait rendre

compte) qui dépassaient d'un tiers les impôts qu'ils percevaient, et

que, ce point arrêté que Naples jouirait à l'avenir des immunités

accoudées par Charles-Quint, il promettait de faire lui-même et de

faire faire au peuple de Naples tout ce qui serait utile au service du

roi.

Alors tous deux entrèrent dans une chambre où les attendait le

cardinal Filomarino, et là commença entre ces trois hommes, si

différens d'état, de caractère et de position, une discussion

approfondie des droits de la royauté et des intérêts du peuple. Puis,

comme cette discussion se prolongeait et que le peuple, ne voyant

point reparaître son chef, criait à haute voix: Masaniello!

Masaniello! et que ces cris commençaient à inquiéter le duc et le

cardinal tant ils allaient croissant, Masaniello sourit de leur

crainte et leur dit:

--Je vais vous faire voir, messeigneurs, combien le peuple de Naples

est obéissant.

Il ouvrit la fenêtre et s'avança sur le balcon. A sa vue, toutes les

voix éclatèrent en un seul cri: Vive Masaniello! Mais Masaniello n'eut

qu'à mettre le doigt sur sa bouche, et toute cette foule fit un tel

silence qu'il sembla un instant que la cité des éternelles clameurs

fût morte comme Herculanum ou Pompeïa. Alors, de sa voix ordinaire,

qui fut entendue de tous, tant le silence était grand:

--C'est bien, dit-il; je n'ai plus besoin de vous; que chacun se

retire donc sous peine de rébellion.

Aussitôt chacun se retira sans faire une observation, sans prononcer

une parole, et cinq minutes après, cette place, encombrée par plus de

cent vingt mille âmes, se trouva entièrement déserte, à l'exception

de la sentinelle et du lazzarone qui tenait par la bride le cheval de

Masaniello.

Le duc et le cardinal se regardèrent avec effroi, car de cette heure

seulement ils comprenaient la terrible puissance de cet homme.

Mais cette puissance prouva aux deux politiques auxquels Masaniello

avait affaire, que, pour le moment du moins, il ne lui fallait rien

refuser de ce qu'il demandait; aussi fut-il convenu, avant que le

triumvirat qui décidait les intérêts de Naples se séparât, que la

suppression des impôts serait lue, signée et confirmée publiquement,

en présence de tout le peuple, qui ne s'était révolté, Masaniello le

répétait, que pour obtenir leur abolition.

Ce point bien arrêté, comme c'était le seul pour lequel Masaniello

était venu au palais, il demanda au duc d'Arcos la permission de se

retirer. Le duc lui dit qu'il était le maître de faire ce qui lui

conviendrait, qu'il était vice-roi comme lui, que ce palais lui

appartenait donc par moitié, et qu'il pouvait à sa volonté entrer

ou sortir. Masaniello s'inclina de nouveau, reconduisit le cardinal

jusqu'à son palais, chevauchant côte à côte avec lui, mais de manière

cependant que le cheval du cardinal dépassât toujours le sien de toute

la tête; puis, le cardinal rentré chez lui, Masaniello regagna la

place du Marché, où il trouva réunie toute cette multitude qu'il avait

renvoyée de la place du palais, et au milieu de laquelle il passa la

nuit à expédier les affaires publiques et à répondre aux requêtes

qu'on lui présentait.

Cet homme semblait être au dessus des besoins humains: depuis cinq

jours que son pouvoir durait, on ne l'avait vu ni manger ni dormir; de

temps en temps seulement il se faisait apporter un verre d'eau dans

lequel on avait exprimé quelques gouttes de limon.

Le lendemain était le jour fixé pour la ratification du traité et la

ratification de la paix dans l'église cathédrale de Sainte-Claire.

Aussi, dès le matin, Masaniello vit-il arriver deux chevaux

magnifiquement caparaçonnés, l'un pour lui, l'autre pour son frère.

C'était une nouvelle attention de la part du vice-roi. Les deux jeunes

gens montèrent dessus et se rendirent au palais.

Là ils trouvèrent le duc d'Arcos et toute la cour qui les attendaient.

Une nombreuse cavalcade se réunit à eux. Le duc d'Arcos prit

Masaniello à sa droite, plaça son frère à sa gauche, et, suivi de tout

le peuple, s'avança vers la cathédrale, où le cardinal Filomarino, qui

était archevêque de Naples, les reçut à la tête de tout son clergé.

Aussitôt chacun se plaça selon le rang qu'il avait reçu de Dieu ou

qu'il s'était fait lui-même: le cardinal au milieu du choeur, le duc

d'Arcos sur une tribune, et Masaniello, l'épée nue à la main, près du

secrétaire qui lisait les articles, et qui, chaque article lu, faisait

silence. Masaniello répétait l'article, en expliquant la portée au

peuple et le commentant comme le plus habile légiste eût pu le faire;

après quoi, sur un signe qu'il n'avait plus rien à dire, le secrétaire

passait à l'article suivant.

Tous les articles lus et commentés ainsi, on commença le service

divin, qui se termina par un _Te Deum_.

Un grand repas attendait les principaux acteurs de cette scène dans

les jardins du palais. On avait invité Masaniello, sa femme et son

frère. D'abord, comme toujours, Masaniello, pour qui tous ces honneurs

n'étaient point faits, avait voulu les refuser; mais le cardinal

Filomarino était intervenu, et, à force d'instances, avait obtenu du

jeune lazzarone qu'il ne ferait pas au vice-roi cet affront de refuser

de dîner à sa table. Masaniello avait donc accepté.

Cependant on pouvait voir sur son front, ordinairement si franc et si

ouvert, quelque chose comme un nuage sombre, que ne purent éclaircir

ces cris d'amour du peuple qui avaient ordinairement tant d'influence

sur lui. On remarqua qu'en revenant de la cathédrale au palais il

avait la tête inclinée sur la poitrine, et l'on pouvait d'autant mieux

lire la tristesse empreinte sur son front, que, par respect pour le

vice-roi et contrairement à son invitation plusieurs fois réitérée de

se couvrir, Masaniello, malgré le soleil de feu qui dardait sur lui,

tint constamment son chapeau à la main. Aussi, en arrivant au palais

et avant de se mettre à table, demanda-t-il un verre d'eau mêlée de

jus de limon. On le lui apporta, et comme il avait très chaud il

l'avala d'un trait; mais à peine l'eut-il avalé qu'il devint si pâle

que la duchesse lui demanda ce qu'il avait. Masaniello lui répondit

que c'était sans doute celle eau glacée qui lui avait fait mal. Alors

la duchesse en souriant lui donna un bouquet à respirer. Masaniello

y porta les lèvres pour le baiser en signe de respect; mais presque

aussitôt qu'il l'eut touché, par un mouvement rapide et involontaire,

il le jeta loin de lui. La duchesse vit ce mouvement, mais elle ne

parut pas y faire attention; et, s'étant assise à table, elle fit

asseoir Masaniello à sa droite et le frère de Masaniello à sa gauche.

Quant à la femme de Masaniello, sa place lui était réservée entre le

duc et le cardinal Filomarino.

Masaniello fut sombre et muet pendant tout ce repas; il paraissait

souffrir d'un mal intérieur dont il ne voulait pas se plaindre. Son

esprit semblait absent, et lorsque le duc l'invita à boire à la santé

du roi, il fallut lui répéter l'invitation deux fois avant qu'il eût

l'air de l'entendre. Enfin il se leva, prit son verre d'une main

tremblante; mais au moment où il allait le porter à sa bouche, les

forces lui manquèrent et il tomba évanoui.

Cet accident fit grande sensation. Le frère de Masaniello se leva en

regardant le vice-roi d'un air terrible; sa femme fondit en larmes,

mais le vice-roi, avec le plus grand calme, fit observer qu'une

pareille faiblesse n'était point étonnante dans un homme qui depuis

six jours et six nuits n'avait presque ni mangé ni dormi, et avait

passé toutes ses heures tantôt à des exercices violens, sous un soleil

de feu, tantôt à des travaux assidus qui devaient d'autant plus lui

briser l'esprit que son esprit y était moins accoutumé. Au reste, il

ordonna qu'on eût pour Masaniello tous les soins imaginables, le fit

transporter au palais, l'y accompagna lui-même et ordonna qu'on allât

chercher son propre médecin.

Le médecin arriva comme Masaniello revenait à lui, et déclara

qu'effectivement son indisposition ne provenait que d'une trop longue

fatigue, et n'aurait aucune suite s'il consentait à interrompre pour

un jour ou deux les travaux de corps et d'esprit auxquels il se

livrait depuis quelque temps.

Masaniello sourit amèrement; puis du geste dont Hercule arracha de

dessus ses épaules la tunique empoisonnée de Nessus, il déchira les

habits de drap d'argent dont l'avait revêtu le vice-roi, et demandant

à grands cris ses vêtemens de pêcheur, qui étaient restés dans sa

petite maison de la place du Marché, il courut aux écuries à demi nu,

sauta sur le premier cheval venu et s'élança hors du palais.

Le duc le regarda s'éloigner, puis lorsqu'il l'eut perdu de vue:

--Cet homme a perdu la tête, dit-il; en se voyant si grand, il est

devenu fou.

Et les courtisans répétèrent en choeur que Masaniello était fou.

Pendant ce temps, Masaniello courait effectivement les rues de Naples

comme un insensé, au grand galop de son cheval, renversant tous ceux

qu'il rencontrait sur sa route et ne s'arrêtant que pour demander de

l'eau. Sa poitrine brûlait.

Le soir, il revint place du Marché; ses yeux étaient ardens de fièvre;

il avait la délire, et dans son délire il donnait les ordres les plus

étranges et les plus contradictoires. On avait obéi aux premiers, mais

bientôt on s'était aperçu qu'il était fou, et l'on avait cesser de les

exécuter.

Toute la nuit, son frère et sa femme veillèrent près de lui.

Le lendemain, il parut plus calme; ses deux gardiens le quittèrent

pour aller prendre à leur tour un peu de repos; mais à peine

furent-ils sortis, que Masaniello se revêtit des débris de son

brillant costume de la veille, et demanda son cheval d'une voix si

impérieuse qu'on le lui amena. Il sauta aussitôt dessus, sans chapeau,

sans veste, n'ayant qu'une chemise déchirée et une trousse en

lambeaux, il s'élança au galop vers le palais. La sentinelle ne le

reconnaissant pas voulut l'arrêter, mais il passa sur le ventre de la

sentinelle, sauta à bas de son cheval, pénétra jusqu'au vice-roi, lui

dit qu'il mourait de faim et lui demanda à manger; puis, un instant

après il annonça au vice-roi qu'il venait de faire dresser une

collation hors de la ville et l'invita à en venir prendre sa part;

mais le vice-roi, qui ignorait ce qu'il y avait de vrai ou de faux

dans tout cela, et qui voyait seulement devant lui un homme dont

l'esprit était égaré, prétexta une indisposition et refusa de suivre

Masaniello. Alors Masaniello, sans insister davantage, descendit

l'escalier, remonta à cheval, et sortant de la ville en fit presque le

tour au galop sous un soleil ardent, de sorte qu'il rentra chez lui

trempé de sueur. Tout le long de la route, comme la veille, il avait

demandé à boire, et l'on calcula qu'il avait dû avaler jusqu'à seize

carafes d'eau. Ecrasé de fatigue, il se coucha.

Pendant ces deux jours de folie, Ardizzone, Renna et Cataneo, qui

s'étaient éclipsés pendant la dictature de Masaniello, reprirent leur

influence et se partagèrent la garde de la ville.

Masaniello s'était jeté sur son lit et était bientôt tombé dans un

profond assoupissement; mais vers minuit il se réveilla, et quoique

ses membres musculeux fussent agités d'un dernier frissonnement,

quoique son oeil brûlât d'un reste de fièvre, il se sentit mieux. En

ce moment sa porte s'ouvrit, et, au lieu de sa femme ou de son frère

qu'il s'attendait à voir paraître, un homme entra enveloppé d'un large

manteau noir, le visage entièrement caché sous un feutre de même

couleur, et s'avançant en silence jusqu'au grabat sur lequel était

couché cet homme tout-puissant qui d'un signe disposait de la vie de

quatre cent mille de ses semblables:

--Masaniello, dit-il, pauvre Masaniello! Et en même temps il écarta

son manteau et laissa voir son visage.

--Salvator Rosa! s'écria Masaniello en reconnaissant son ami que

depuis quatre jours il avait perdu de vue, occupé qu'avait été

Salvator, avec la compagnie de la Mort, à repousser les Espagnols qui

avaient voulu entrer à Naples du côté de Salerne.

Et les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

--Oui, oui, pauvre Masaniello! dit le pêcheur-roi en retombant sur son

lit. N'est-ce pas, et ils m'ont bien arrangé, et j'ai eu raison de me

fier à eux! Mais j'ai tort de dire que je m'y suis fié! jamais je n'ai

cru en leurs belles paroles, jamais je n'ai eu foi dans leurs grandes

promesses. C'est cet infâme cardinal Filomarino qui a tout fait et qui

m'a trompé au saint nom de Dieu.

Salvator Rosa écoutait son ami avec étonnement.

--Comment! dit-il, ce que l'on m'a dit ne serait-il pas vrai?

--Et que t'a-t-on dit, mon Salvator? reprit tristement Masaniello.

Salvator se tut.

--On t'a dit que j'étais fou, n'est-ce pas? continua Masaniello.

Salvator fit un signe de la tête.

--Oui, oui, les misérables! Oh! je les reconnais bien là! Non,

Salvator, non, je ne suis pas fou, je suis empoisonné, voilà tout.

Salvator jeta un cri de surprise.

--C'est ma faute, dit Masaniello. Pourquoi ai-je mis le pied dans

leurs palais! Est-ce la place d'un pauvre pêcheur comme moi? Pourquoi

ai-je accepté leur repas! L'orgueil, Salvator, le démon de l'orgueil

m'a tenté, et j'ai été puni.

--Comment! s'écria Salvator, tu crois qu'ils auraient eu l'infamie...

--Ils m'ont empoisonné, reprit Masaniello d'une vois plus forte

encore; ils m'ont empoisonné deux fois: lui et elle; lui dans un verre

d'eau, elle dans un bouquet. C'est bien la peine de se dire noble, de

s'appeler duc et duchesse pour empoisonner un pauvre pêcheur plein de

confiance qui croit que ce qui est juré est juré, et qui se livre sans

défiance!

--Non, non, dit Salvator, tu te trompes, Masaniello: c'est ce soleil

ardent, ce sont ces travaux assidus, c'est cette vie intellectuelle

qui dévorent ceux-là mêmes qui y sont habitués, qui auront

momentanément fatigué ton esprit et égaré ta raison.

--C'est ce qu'ils disent, je le sais bien, s'écria Masaniello; c'est

ce qu'ils disent, et c'est ce que les générations à venir diront sans

doute aussi, puisque toi, mon ami, toi, mon Salvator, toi qui es

là, toi qui es en face de moi, tu répètes la même chose, quoique je

t'affirme le contraire. Ils m'ont empoisonné dans un verre d'eau et

dans un bouquet: à peine ai-je eu respiré ce bouquet, à peine ai-je eu

avalé ce verre d'eau, que j'ai senti que c'en était fait de ma raison.

Une sueur froide passa sur mon front, la terre sembla manquer sous mes

pieds; la ville, la mer, le Vésuve, tout tourbillonna devant moi comme

dans un rêve. Oh! les misérables! les misérables!

Et une larme ardente roula sur les joues du jeune Napolitain.

--Oui, oui, dit Salvator, oui, je vois bien maintenant que c'est vrai.

Mais, grâce à Dieu, leur complot a échoué; grâce à Dieu, tu n'es plus

fou; grâce à Dieu, le poison a sans doute cédé aux remèdes, et tu es

sauvé.

--Oui, répondit Masaniello, mais Naples est perdue.

--Perdue, et pourquoi? demanda Salvator.

--Ne vois-tu donc pas, répondit Masaniello, que je ne suis plus

aujourd'hui ce que j'étais avant-hier? Quand j'ordonne, le peuple

hésite. On a douté de moi, Salvator, car on m'a vu agir en insensé.

Puis n'ont-ils pas dit tout bas à cette multitude que je voulais me

faire roi?

--C'est vrai, dit Salvator d'une voix sombre, car c'est ce bruit qui

m'a amené ici.

--Et qu'y venais-tu faire? Voyons, parle franchement.

--Ce que j'y venais faire? dit Salvator. Je venais m'assurer si

la chose était vraie; et si la chose était vraie, je venais te

poignarder!

--Bien, Salvator, bien! dit Masaniello. Il nous faudrait six hommes

comme toi seulement, et tout ne serait pas perdu.

--Mais pourquoi désespères-tu ainsi? demanda Salvator.

--Parce que, dans l'état actuel des choses, moi seul pourrais diriger

ce peuple vers le but qu'il atteindra probablement un jour, et que

demain, cette nuit, dans une heure peut-être, je ne serai plus là pour

le diriger.

--Et où seras-tu donc?

Masaniello laissa errer sur ses lèvres un sourire profondément

triste, leva un instant ses regards au ciel, et ramenant les yeux sur

Salvator:

--Ils me tueront, mon ami, lui dit-il. Il y a quatre jours, ils ont

essayé de m'assassiner, et ils m'ont manqué parce que mon heure

n'était pas venue. Avant-hier ils m'ont empoisonné, et, s'ils n'ont

pas réussi à me faire mourir, ils sont parvenus à me rendre fou. C'est

un avertissement de Dieu, Salvator. La prochaine tentative qu'ils

feront sur moi sera la dernière.

--Mais pourquoi, averti comme tu l'es, ne te garantirais-tu pas de

leurs complots en demeurant chez toi?

--Ils diraient que j'ai peur.

--En t'entourant de gardes chaque fois que tu sortiras par la ville?

--Ils diraient que je veux me faire roi.

--Mais on ne le croirait pas.

--Tu l'as bien cru, toi!

Salvator courba son front, rougissant, car il y avait tant de

douceur dans la réponse de Masaniello que sa réponse n'était pas une

accusation, mais un reproche.

--Eh bien! soit, répondit-il, que la volonté de Dieu s'accomplisse.

Salvator Rosa s'assit près du lit de son ami.

--Quelle est ton intention? demanda Masaniello.

--De rester près de toi, et, bonne ou mauvaise, de partager ta

fortune.

--Tu es fou, Salvator, répondit Masaniello. Que moi, que le Seigneur a

choisi pour son élu, j'attende tranquillement le calice qu'il me reste

à épuiser, c'est bien, car je ne puis pas, car je ne dois pas faire

autrement; mais toi, Salvator, qu'aucune fatalité ne pousse, qu'aucun

serment ne lie, que tu restes dans cette infâme Babylone, c'est une

folie, c'est un aveuglement, c'est un crime.

--J'y resterai pourtant, dit Salvator.

--Tu le perdrais sans me sauver, Salvator, et tout dévoûment inutile

est une sottise.

--Advienne que pourra! reprit le peintre. C'est ma volonté.

--C'est ta volonté? Et tes soeurs? et ta mère? C'est ta volonté! Le

jour où tu m'as reconnu pour chef, tu as fait abnégation de ta volonté

pour la subordonner à la mienne. Eh bien! moi, ma volonté est,

Salvator, que tu sortes à l'instant même de Naples, que tu te rendes à

Rome, que tu te jettes au genoux du saint-père, et que tu lui demandes

ses indulgences pour moi, car je mourrai probablement sans que mes

meurtriers m'accordent le temps de me mettre en état de grâce.

Entends-tu? Ceci est ma volonté, à moi. Je te l'ordonne comme ton

chef, je t'en conjure comme ton ami.

--C'est bien, dit Salvator, je t'obéirai.

Et alors il déroula une toile, tira d'une trousse qu'il portait à sa

ceinture ses pinceaux qui, non plus que son épée, ne le quittaient

jamais, et, à la lueur de la lampe qui brûlait sur la table, d'une

main ferme et rapide, il improvisa ce beau portrait que l'on voit

encore aujourd'hui près de la porte dans la première chambre du musée

des _Studi_, à Naples, et où Masaniello est représenté avec un béret

de couleur sombre, le cou nu et revêtu d'une chemise seulement.

Les deux amis se séparèrent pour ne se revoir jamais. La même nuit

Salvator prit le chemin de Rome. Quant à Masaniello, fatigué de cette

scène, il reposa la tête sur son oreiller et se rendormit.

Le lendemain, il se réveilla au son de la cloche qui appelait les

fidèles à l'église; il se leva, fit sa prière, revêtit ses simples

habits de pêcheur, descendit, traversa la place et entra dans l'église

_del Carmine_. C'était le jour de la fête de la Vierge du Mont-Carmel.

Le cardinal Filomarino disait la messe; l'église regorgeait de monde.

A la vue de Masaniello, la foule s'ouvrit et lui fit place. La messe

finie, Masaniello monta dans la chaire et fit signe qu'il voulait

parler. Aussitôt chacun s'arrêta, et il se fit un profond silence pour

écouter ce qu'il allait dire.

--Amis, dit Masaniello d'une voix triste, mais calme, vous étiez

esclaves, je vous ai faits libres. Si vous êtes dignes de cette

liberté, défendez-la, car maintenant c'est vous seuls que cela

regarde. On vous a dit que je voulais me faire roi: ce n'est pas

vrai, et j'en jure par ce Christ qui a voulu mourir sur la croix pour

acheter au prix de son sang la liberté des hommes. Maintenant tout est

fini entre le monde et moi. Quelque chose me dit que je n'ai plus que

peu d'heures à vivre. Amis, rappelez-vous la seule chose que je vous

aie jamais demandée et que vous m'avez promise: au moment où vous

apprendrez ma mort, dites un _Ave Maria_ pour mon âme.

Tous les assistans le lui promirent de nouveau. Alors Masaniello fit

signe à la foule de s'écouler, et la foule s'écoula; puis, quand il

fut seul, il descendit, alla s'agenouiller devant l'autel de la Vierge

et fit sa prière.

Comme il relevait la tête, un homme vint lui dire que le cardinal

Filomarino l'attendait au couvent pour s'entretenir avec lui des

affaires d'État. Masaniello fit signe qu'il allait se rendre à

l'invitation du cardinal. Le messager disparut.

Masaniello dit encore un _Pater_ et un _Ave_, baisa trois fois

l'amulette qu'il portait au cou et dont il avait toujours scellé

les ordonnances; puis il s'avança vers la sacristie. Arrivé là, il

entendit plusieurs voix qui l'appelaient dans le cloître: il alla du

côté d'où venaient ces voix; mais au moment où il mettait le pied sur

le seuil de la porte, trois coups de fusil partirent et trois balles

lui traversèrent la poitrine. Cette fois son heure était venue; tous

les coups avaient porté. Il tomba en prononçant ces seules paroles:

--Ah! les traîtres! ah! les ingrats!

Il avait reconnu dans les trois assassins ses trois amis, Calaneo,

Renna et Ardizzone.

Ardizzone s'approcha du cadavre, lui coupa la tête, et, traversant la

ville tout entière cette tête sanglante à la main, il alla la déposer

aux pieds du vice-roi.

Le vice-roi la regarda un instant pour bien s'assurer que c'était la

tête de Masaniello; puis, après avoir fait compter à Ardizzone la

récompense convenue, il fit jeter cette tête dans les fossés de la

ville.

Quant à Renna à Cataneo, ils prirent le cadavre mutilé et le

traînèrent par les rues de la ville sans que le peuple, qui,

trois jours auparavant, mettait en pièces ceux qui avaient essayé

d'assassiner son chef, parût s'émouvoir aucunement à ce terrible

spectacle.

Lorsqu'ils furent las de traîner et d'insulter ce cadavre, comme en

passant près des fossés ils aperçurent sa tête, ils jetèrent à son

tour le corps dans le fossé, où ils restèrent jusqu'au lendemain.

Le lendemain le peuple se reprit d'amour pour Masaniello. Ce n'était

que pleurs et gémissemens par la ville. On se mit à la recherche de

cette tête et de ce corps tant insultés la veille: on les retrouva, on

les rajusta l'un à l'autre, on mit le cadavre sur un brancard, on le

couvrit d'un manteau royal, on lui ceignit le front d'une couronne de

laurier, on lui mit à la main droite le bâton de commandement, à la

main gauche son épée nue; puis on le promena solennellement dans tous

les quartiers de la ville.

Ce que voyant, le vice-roi envoya huit pages avec un flambeau de cire

blanche à la main pour suivre le convoi, et ordonna à tous les hommes

de guerre de le saluer lorsqu'il passerait en inclinant leurs armes.

On le porta ainsi à la cathédrale Sainte-Claire, où le cardinal

Filomarino dit pour lui la messe des morts.

Le soir, il fut inhumé avec les mêmes cérémonies qu'on avait

l'habitude de pratiquer pour les gouverneurs de Naples ou pour les

princes des familles royales.

Ainsi finit Thomas Aniello, roi pendant huit jours, fou pendant

quatre, assassiné comme un tyran, abandonné comme un chien, recueilli

comme un martyr, et depuis lors vénéré comme un saint.

La terreur qu'inspira son nom fut si grande, que l'ordonnance des

vice-rois qui défendit de donner aux enfans le nom de Masaniello

existe encore aujourd'hui et est en pleine vigueur par tout le royaume

de Naples.

Ainsi ce nom a été gardé de toute tache et conservé pur à la

vénération des peuples.

Le corricolo · 第 36 / 61 题