Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence
ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous
redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu
l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la
tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet
de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de
Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à
l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre
automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la
manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla
de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un
tourbillon nous emportait.
Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de
l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait
debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes
par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du
corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu
de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus
que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui
veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous,
si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule
égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se
rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier
enfermé dans les brancards.
Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour
remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus
volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la
grotte.
Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par
conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait
tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande
curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le
ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant
cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin,
l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force
involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole
que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en
déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable
odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés
dans ce grand terrier.
Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans
la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée
de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous
remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour
prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait
tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais
chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si
tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent
si irrespectueusement casser le cou au leur.
Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua démantibuler
la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux
parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne
bougeâmes pas de la place.
Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la
lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec
lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette
double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens,
mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière.
Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce
n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre
pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième
coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire
fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux
quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite,
firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut
pas question.
Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de
Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller
s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place;
car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut
résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils
partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il
ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano,
menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit.
Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des
plaintes, puis des gémissemens.
--Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?
--_Oh, eccellenza_!
--Après?
--_O malora_!
--Quoi?
--_Ho perduto la testa del mio cavallo_.
--Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval?
--_L'ho perduta_!
Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.
--Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant
de rire.
--_Del povero bilancino, eccellenza_.
--Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.
--Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée?
--_O non si trovera più... mai! mai! mai_!
--Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même.
Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et
je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe
de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers.
On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de
fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or,
comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une
à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus
nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée
de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions
comme amarrés à la même place.
J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui
en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai
que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la
grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il
en était capable.
Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée,
ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors
exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la
dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités.
Il nous était arrivé tant d'encombres dans cette malheureuse grotte
que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière.
Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite
momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor,
se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens.
Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne
nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un
passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au
lac d'Agnano.
Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes
derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des
sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui
nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de
cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.
Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre
nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous
reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme
le vent.
Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre
corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une
pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux
quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.
Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles
d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis
reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par
le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion
marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de
remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient
cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui
avait la clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait
successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les
victimes.
Le mot _successivement_ m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et
sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le
chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait
à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent
au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les
rôles changeraient.
A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin
redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et
comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de
la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître,
tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la
conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce
fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la
grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir
vers la maison.
Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention
nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il
approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour
fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce
qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes
d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant
mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant
la route par laquelle ils étaient venus.
L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire
que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un
instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.
Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en
voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu
se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin
l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible,
à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.
Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte
de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou
du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa
disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant
l'autre.
Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la
malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de
la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte
ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient
cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des
vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun
tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre
une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.
Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se
contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens
coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois;
tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour
deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et
pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant
un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit
entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.
Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude.
D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres
en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien
tolérer celle-là.
La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de
profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je
ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air
extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air
inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je
sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent
leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là,
en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les
animaux.
Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la
grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son
énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière
pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait.
Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de
lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha,
raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout
à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou;
il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine
d'écume. Je le crus mort.
Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses
poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva
sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un
instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre;
enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme
un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule,
au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus
prudente et la plus méticuleuse attention.
Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais.
Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air
d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort
sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra
au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la
crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en
remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement
oublié ce qui venait de se passer.
Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son
derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi,
comme l'ivrogne de Charlet:--Voilà pourtant comme je serai dimanche!
Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il
paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.
Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était
destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient
Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux
divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son
tour.
J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si
je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je
les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou
l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des
choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.
Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat,
nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur
eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor
nous suffisait.
Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous
distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre
patiemment des voyageurs plus anglais que nous.
V
La Place du Marché.
Nous avons dit que le Môle est le boulevart du temple de Naples; _il
Mercato_ est sa place de Grève.
Autrefois, quand on pendait à Naples, la potence restait dressée
en permanence sur la place du Marché. Aujourd'hui, que Naples est
éclairée au gaz, qu'elle est pavée d'asphalte et qu'elle guillotine,
on élève et l'on démonte la _madaja_ pour chaque exécution.
L'horrible machine se dresse pendant la nuit qui précède le supplice,
en face d'une petite rue par laquelle débouche le condamné, et qu'on
appelle pour cette raison _vico del Sospiro_, la ruelle du Soupir.
C'est sur cette place que furent exécutés, le 29 octobre 1268, le
jeune Conradin et son cousin Frédéric d'Autriche. Les corps des deux
jeunes gens restèrent quelque temps ensevelis à l'endroit même de
l'exécution, et une petite chapelle s'éleva sur leur tombe; mais
l'impératrice Marguerite arriva du fond de l'Allemagne, elle apportait
des trésors pour racheter à Charles d'Anjou la vie de son fils. Il
était trop tard, son fils était mort. Avec la permission de son
meurtrier, elle employa ces trésors à faire bâtir une église. Cette
église c'est celle del Carmine.
Si l'on n'est pas conduit par un guide, on sera long-temps à trouver
cette tombe pour laquelle cependant une église fut bâtie: sans doute
la susceptibilité de Charles l'exila dans le coin où elle se trouve.
L'église del Carmine fut témoin d'un miracle incontestable et à peu
près incontesté.
J'ai acheté à Rome un livre italien intitulé _Histoire de la
vingt-septième révolte de la très fidèle ville de Naples_: c'est celle
de Masaniello. Avec celles qui ont eu lieu depuis 1647 et qu'il faut
ajouter aux révoltes antérieures, cela fait un total de trente-cinq
révoltes. Ce n'est pas trop mal pour une ville fidèle.
Une de ces trente-cinq révoltes eut lieu contre Alphonse d'Aragon.
Mais Alphonse d'Aragon n'était pas si bête que d'abandonner Naples,
si Naples l'abandonnait. Il fit venir des galères de Sicile et de
Catalogne, et, ayant mis le siége devant Naples, s'en alla établir
son camp sur les bords du Sebetus, position de laquelle il commença à
canonner sa très fidèle ville révoltée.
Or, un des boulets envoyés par lui à ses anciens sujets, se trompant
probablement de route, se dirigea vers l'église del Carmine, fracassa
la coupole, renversa le tabernacle, et allait écraser la tête du
crucifix de grandeur naturelle qui, déjà avant cette époque était
reconnu comme très miraculeux; le crucifix baissa sa tête sur sa
poitrine et le boulet, passant au dessus de son front, alla faire son
trou dans la porte, enlevant seulement la couronne d'épines dont la
tête était ceinte.
Chaque année, le lendemain de Noël, le crucifix est exposé à la
vénération des fidèles.
C'est sur la place du Mercato qu'éclata la fameuse révolution de
Masaniello, devenue si populaire en France depuis la représentation
de _la Muette de Portici_. Il est donc presque ridicule à moi de
m'étendre sur cette révolution. Mais comme les opéras en général
n'ont pas la prétention d'être des oeuvres historiques, peut-être
trouverais-je encore à dire, à propos du héros d'Amalfi, des choses
oubliées par mon confrère et ami Scribe.
Le duc d'Arcos était vice-roi depuis trois ans, et depuis trois ans la
ville de Naples avait vu s'augmenter les impôts de telle façon que le
gouverneur, ne sachant plus quelle chose imposer, imposa les fruits,
qui, étant la principale nourriture des lazzaroni, avaient toujours
eu leur entrée dans la ville de Naples sans payer aucun droit. Aussi
cette nouvelle gabelle blessa-t-elle singulièrement le peuple de la
très fidèle ville, qui commença de murmurer hautement. Le duc d'Arcos
doubla ses gardes, renforça la garnison de tous les châteaux, fit
rentrer dans la capitale trois ou quatre mille hommes éparpillés dans
les environs, redoubla de luxe dans ses équipages, dans ses dîners et
dans ses bals, et laissa le peuple murmurer.
On approchait du mois de juillet, mois pendant lequel on célèbre à
Naples avec une dévotion et une pompe toute particulière la fête de
Notre-Dame-du-Mont-Carmel. Il était d'habitude, à cette époque et à
propos de cette fête, de construire un fort au milieu de la place du
Marché. Ce fort, sans doute en mémoire des différens assauts que dut
subir la montagne sainte, était défendu par une garnison chrétienne
et attaqué par une armée sarrasine. Les chrétiens étaient vêtus de
caleçons de toile, et avaient la tête couverte d'un bonnet rouge;
c'est-à-dire que les chrétiens portaient tout bonnement et tout
simplement le costume des pêcheurs napolitains, qui, en 1647,
n'avaient pas encore adopté la chemise. Les Sarrasins étaient habillés
à la turque, avec des pantalons larges, des vestes de soie et des
turbans démesurés. La dépense des costumes infidèles avait été faite
on ne se rappelait plus par qui. On les entretenait avec le plus grand
soin, et les combattans se les léguaient de génération en génération.
Les armes des assiégans et des assiégés étaient de longues cannes en
roseau avec lesquelles ils frappaient à tour de bras sans se faire
grand mal, et que leur fournissaient en abondance les terres
marécageuses des environs de Naples.
Dès le mois de juin, il était d'habitude que ceux qui devaient prendre
part à ce combat se rassemblassent pour se discipliner. Alors, amis
et ennemis, chrétiens et Sarrasins, manoeuvraient ensemble et dans
la plus parfaite intelligence; puis ils rentraient dans la ville,
marchant au pas, portant leurs roseaux comme on porte des fusils, et
alignés comme des troupes régulières.
Le chef des chrétiens qui devaient défendre le fort du Marché, à la
fête de Notre-Dame-du-Mont-Carmel de l'an de grâce 1647, était un
jeune homme de vingt-quatre ans, fils d'un pauvre pêcheur d'Amalfi,
et pêcheur lui-même à Naples. On le nommait Thomas Aniello, et par
abréviation Masaniello.
Quelques jours auparavant, le jeune pêcheur avait eu gravement à se
plaindre de la gabelle. Sa femme, qu'il avait épousée à l'âge de
dix-neuf ans, et qu'il aimait beaucoup, en essayant d'introduire à
Naples deux ou trois livres de farine cachée dans un bas, avait été
surprise par les commis de l'octroi, mise en prison, et condamnée à
y rester jusqu'à ce que son mari eût payé une somme de cent ducats,
c'est-à-dire de quatre cent cinquante francs de notre monnaie.
C'était, selon toute probabilité, plus que son mari n'en aurait pu
amasser en travaillant toute sa vie.
La haine que Masaniello avait vouée aux commis après l'arrestation de
sa femme s'étendit, le jugement rendu, des commis au gouvernement.
Cette haine était bien connue, car Masaniello disait hautement par
les rues de Naples qu'il se vengerait d'une manière ou de l'autre; et
comme le peuple, de son côté, était mécontent, il dut sans doute à ses
manifestations hostiles d'être nommé le chef de la plus importante des
deux troupes.
Le nom de l'autre chef est resté inconnu.
Le premier acte d'hostilité de Masaniello contre l'autorité du
vice-roi fut une étrange gaminerie. Comme il passait avec toute sa
troupe devant le palais du gouvernement, sur le balcon duquel le duc
et la duchesse d'Arcos avaient réuni toute l'aristocratie de la ville,
Masaniello, comme pour faire honneur à tous ces riches seigneurs et à
toutes ces belles dames qui s'étaient dérangés pour lui, ordonna à
sa troupe de s'arrêter, la fit ranger sur une seule ligne devant
le palais, lui fit faire demi-tour à gauche afin que chaque soldat
tournât le dos au balcon, fit poser toutes les cannes à terre, puis
ordonna de les ramasser. Le double mouvement fut exécuté avec un
ensemble remarquable et d'une suprême originalité. Les dames jetèrent
les hauts cris, les seigneurs parlèrent d'aller châtier les
insolens qui s'étaient livrés à cette impertinente facétie avec un
imperturbable sérieux; mais comme la troupe de Masaniello se composait
de deux cents gaillards choisis parmi les plus vigoureux habitués du
Môle, la chose se passa en conversation, et Masaniello et ses acolytes
rentrèrent chez eux sans être inquiétés.
Le dimanche suivant, jour destiné à une autre revue, les deux chefs se
rendirent dès le matin sur la place du Marché avec leurs troupes,
afin de renouveler les manoeuvres des dimanches précédens. C'était
justement à l'heure où les paysans des environs de Naples apportaient
leurs fruits au marché. Pendant que les deux troupes s'exerçaient à
qui mieux mieux, une dispute s'éleva, à propos d'un panier de figues,
entre un jardinier de Portici et un bourgeois de Naples: il s'agissait
du droit nouvellement imposé, que ni l'un ni l'autre ne voulait payer;
le vendeur disant que le droit devait être supporté par l'acquéreur,
et l'acquéreur disant au contraire que l'impôt regardait le vendeur.
Comme cette dispute fit quelque bruit, le peuple, rassemblé pour voir
manoeuvrer les Turcs et les chrétiens, accourut à l'endroit où la
discussion avait lieu et fit cercle autour des discutans. Tirés de
leur préoccupation par le bruit qui commençait à éclater, quelques
soldats des deux troupes abandonnèrent leurs rangs pour aller voir ce
qui se passait. Comme la chose prenait de l'importance, ils firent
bientôt signe à leurs camarades d'accourir; ceux-ci ne se firent pas
répéter l'invitation deux fois, le cercle s'agrandit alors et commença
de former un rassemblement formidable. En ce moment, le magistrat
chargé de la police, et qu'on nommait l'élu du peuple, arriva, et,
interpellé à la fois par les bourgeois et les jardiniers pour savoir à
qui appartenait de payer le droit, il répondit que le droit était à la
charge des jardiniers. A peine cette décision est-elle rendue, que
les jardiniers renversent à terre leurs paniers pleins de fruits,
déclarant qu'ils aiment mieux les donner pour rien au peuple que de
payer cette odieuse imposition. Aussitôt le peuple se précipite, se
heurte, se presse pour piller ces fruits, lorsque tout à coup un homme
s'élance au milieu de la foule, se fait jour, pénètre jusqu'au centre
du rassemblement, impose silence à la multitude, qui se tait à sa
voix, et là déclare au magistrat qu'à partir de cette heure, le peuple
napolitain est décidé à ne plus payer d'impôts. Le magistrat parle de
moyens coercitifs, menace de faire venir des soldats. Le jeune homme
se baisse, ramasse une poignée de figues, et, toute mêlée de poussière
qu'elle est, la jette au visage du magistrat, qui se retire hué par la
multitude, tandis que le jeune homme, arrêtant les deux troupes prêtes
à poursuivre le fugitif, se met à leur tête, fait ses dispositions
avec la rapidité et l'énergie d'un général consommé, les distribue
en quatre troupes, ordonne aux trois premières de se répandre par la
ville, d'anéantir toutes les maisons de péage, de brûler tous les
registres des gabelles, et d'annoncer l'abolition de tous les impôts,
tandis qu'à la tête de la quatrième, grossie de la plus grande partie
des assistans, il marchera droit au palais du vice-roi. Les quatre
troupes partirent au cri de: Vive Masaniello!
C'était Masaniello, ce jeune homme qui en un instant avait refoulé
l'autorité comme un tribun, avait divisé son armée comme un général,
et avait commandé au peuple comme un dictateur.
Le duc d'Arcos était déjà informé de ce qui se passait; le magistrat
s'était réfugié près de lui et lui avait tout raconté. Masaniello et
sa troupe trouvèrent donc le palais fermé. Le premier mouvement du
peuple fut de briser les portes. Mais Masaniello voulut procéder avec
une certaine légalité. En conséquence, il allait faire sommer le
vice-roi de paraître ou d'envoyer quelqu'un en son nom, lorsque la
fenêtre du balcon s'ouvrit et que le magistrat parut, annonçant que
l'impôt sur les fruits venait d'être levé. Mais ce n'était déjà plus
assez: la multitude, en reconnaissant sa force et en voyant qu'on
pouvait lui céder, était devenue exigeante. Elle demanda à grands
cris l'abolition de l'impôt sur la farine. Le magistrat annonça qu'il
allait chercher une réponse, rentra dans le palais, mais ne reparut
pas.
Masaniello haussa la voix, et de toute la force de ses poumons annonça
qu'il donnait au vice-roi dix minutes pour se décider.
Ces dix minutes écoulées, aucune réponse n'ayant été faite,
Masaniello, d'un geste d'empereur, étendit la main. A l'instant même
la porte fut enfoncée et la multitude se rua dans le palais, criant:
A bas les impôts! brisant les glaces et jetant les meubles par les
fenêtres. Mais, arrivée à la salle du dais, toute cette foule, sur un
mot de Masaniello, s'arrêta devant le portrait du roi, se découvrit,
salua, tandis que Masaniello protestait à haute voix que c'était non
point contre la personne du souverain qu'il se révoltait, mais contre
le mauvais gouvernement de ses ministres.
Pendant ce temps, le duc d'Arcos s'était sauvé par un escalier dérobé;
il avait sauté dans une voiture et s'éloignait au grand galop dans la
direction du Château-Neuf. Mais bientôt reconnu par la populace, il
fut poursuivi et allait être atteint lorsque de la portière de la
voiture s'échappèrent des poignées de ducats. La foule se rua sur
cette pluie d'or et laissa échapper le duc, qui, trouvant le pont
du Château-Neuf levé, fût forcé de se réfugier dans un couvent de
minimes.
De là il écrivit deux ordonnances: l'une qui abolissait tous les
impôts quels qu'ils fussent, l'autre qui accordait à Masaniello une
pension de six mille ducats, s'il voulait contenir le peuple et le
faire rentrer dans son devoir.
Masaniello reçoit ces deux ordonnances, les lit toutes deux au
peuple du haut du balcon du duc d'Arcos, déchire celle qui lui est
personnelle et en jette les morceaux à la multitude, en criant que,
pour tout l'or du royaume, il ne trahira pas ses compagnons. Dès ce
moment, pour la multitude, Masaniello n'est plus un chef, Masaniello
n'est plus un roi, Masaniello est un Dieu.
Alors, c'est lui à son tour qui envoie une députation au duc d'Arcos;
cette députation est chargée de lui dire que la révolte n'a point eu
lieu contre le roi, mais contre les impôts, qu'il n'a rien à craindre
s'il tient les promesses faites, et qu'il peut revenir en toute
sécurité à son palais. Chaque membre de la députation répond sur sa
vie de la vie du duc d'Arcos. Le vice-roi accepte la protection qui
lui est offerte; mais, au lieu de rentrer dans son palais dévasté, il
demande à se retirer au fort Saint-Elme. La proposition est transmise
à Masaniello, qui réfléchit quelques secondes et y adhère en souriant.
Le duc d'Arcos se retire au château Saint-Elme. Masaniello est seul
maître de la ville.
Tout cela a duré cinq heures: en cinq heures, tout le pouvoir espagnol
a été anéanti, toutes les prérogatives du vice-roi détruites; en cinq
heures, un lazzarone en est venu à traiter d'égal à égal avec le
représentant de Philippe IV, qui le fait roi à sa place en lui
abandonnant la ville, et cette étrange révolution s'est accomplie sans
qu'une goutte de sang ait été versée.
Mais là commençait pour Masaniello une tâche immense. Le pêcheur sans
éducation aucune, le lazzarone qui ne savait ni lire ni écrire, le
marchand de poisson qui n'avait jamais manié que ses rames et tiré que
son filet, allait être chargé de tous les détails d'un grand royaume;
il allait publier des ordonnances, il allait rendre la justice, il
allait organiser une armée, il allait combattre à sa tête.
Rien de tout cela n'effraya Masaniello; il étendit son regard calme
sur lui et autour de lui, puis aussitôt il se mit à l'oeuvre.
Le premier usage qu'il fit de son autorité fut d'ordonner la mise en
liberté des prisonniers qui n'étaient détenus que pour contrebande ou
pour amendes imposées par la gabelle. Au nombre de ces derniers, on
se le rappelle, était la propre femme du dictateur. Ces prisonniers
délivrés vinrent le joindre immédiatement au palais du vice-roi.
Alors, accompagné par eux, escorté par sa troupe, il se rendit sur la
place du Marché, fit publier à son de trompe l'abolition des impôts et
l'ordre à tous les hommes de Naples, depuis dix-huit jusqu'à cinquante
ans, de prendre les armes et de se réunir sur la place. Cette
ordonnance fut dictée par Masaniello et écrite par un écrivain public,
et Masaniello, qui, comme nous l'avons dit, ne savait pas signer,
appliqua au dessous de la dernière ligne, en guise de cachet,
l'amulette qu'il portait au cou, et qui en ce moment devint le seing
de ce nouveau souverain.
Puis, comme sa première milice était déjà divisée en quatre troupes,
il donna aux trois troupes qui n'étaient pas sous son commandement des
chefs pour se diriger. Ces chefs étaient trois lazzaroni de ses amis,
et qui se nommaient Cataneo, Renna et Ardizzone. Ils furent chargés de
se rendre chacun dans un quartier opposé, et de veiller à la sûreté de
la ville. Les trois troupes se rendirent à leur poste, et Masaniello
demeura sur la place du Marché, à la tête de la sienne, attendant le
résultat de l'ordre qu'il avait donné pour la levée en masse.
L'exécution de cet ordre ne se fit pas attendre. Au bout de deux
heures, cent trente mille hommes armés entouraient Masaniello. Chacun
s'était rendu à l'appel, sans discuter un instant le droit de celui
qui les appelait. Seulement la corporation des peintres avait demandé
à s'organiser en compagnie particulière sous le nom de compagnie de
la Mort, et comme cette demande avait été faite à Masaniello par un
ancien lazzarone qu'il aimait beaucoup, cette demande fut accordée. Ce
lazzarone, ami de Masaniello, qui s'était chargé de la négociation,
était Salvator Rosa.
Alors Masaniello pensa que la première chose à faire dans un bon
gouvernement était de vider les prisons en renvoyant les innocens et
en punissant les coupables. Le chef des révoltés s'était fait général,
le général venait de se faire législateur, le législateur se fit juge.
Masaniello fit dresser une espèce d'échafaud de bois, s'assit dessus
en caleçon et en chemise, et appuyant sa main droite sur une épée nue,
il fit comparaître tour à tour devant lui tous les prisonniers.
Pendant tout le reste de la journée il jugea: ceux qu'il proclamait
innocens étaient mis à l'instant même en liberté; ceux qu'il
reconnaissait coupables étaient à l'instant même exécutés. Et tel
était le coup d'oeil de cet homme que, quoique son jugement n'eût,
pour la plupart du temps, d'autre base que l'inspection rapide et
profonde de la physionomie de l'accusé, il y avait conviction entière,
parmi les assistans, que le juge improvisé n'avait condamné aucun
innocent et n'avait laissé échapper aucun coupable. Seulement il
n'y avait ni différence entre les jugemens ni progression entre les
supplices. Voleurs, faussaires et assassins furent également condamnés
à mort. Cela ressemblait fort aux lois de Dracon; mais Masaniello
avait compris que le temps pressait, et il n'avait pas pris le loisir
d'en faire d'autres.
Le lendemain au matin tout était fini: les prisons de Naples étaient
vides et tous les jugemens exécutés.
Le développement que prenait la révolte, ou plutôt le génie de celui
qui la dirigeait, épouvanta le vice-roi. Il envoya le duc de Matalone
à Masaniello pour lui demander quel était le but qu'il se proposait
et quelles étaient les conditions auxquelles la ville pouvait rentrer
sous le pouvoir de son souverain. Masaniello nia que la ville fût
révoltée contre Philippe IV, et, en preuve de cette assertion, il
montra à l'ambassadeur tous les coins de rues ornés de portraits du
roi d'Espagne, que, pour plus grand honneur, on avait abrités sous
des dais. Quant aux conditions qu'il lui plaisait d'imposer, elles se
bornaient à une seule: c'était la remise au peuple de l'original de
l'ordonnance de Charles-Quint, laquelle, à partir du jour de sa date,
excluait pour l'avenir toute imposition nouvelle.
Le vice-roi parut se rendre, fit fabriquer un faux titre et l'envoya à
Masaniello. Mais Masaniello, soupçonnant quelque trahison, fit venir
des experts et leur remit l'ordonnance. Ceux-ci déclarèrent que
c'était une copie et non l'original.
Alors Masaniello descendit de son échafaud, marcha droit au duc de
Matalone, lui reprocha sa supercherie; puis, l'ayant arraché de son
cheval et fait tomber à terre, il lui appliqua son pied nu sur le
visage, après quoi il remonta sur son trône et ordonna que le duc fût
conduit en prison. La nuit suivante le duc séduisit le geôlier à force
d'or et s'échappa.
Le vice-roi vit alors à quel homme il avait affaire, et, ne pouvant le
tromper, il voulut l'abattre. En conséquence, il donna ordre à toutes
les troupes qui se trouvaient au nord, à Capoue et à Gaëte; au midi, à
Salerne et dans ses environs, de marcher sur Naples. Masaniello apprit
cet ordre, divisa son armée en trois corps, envoya ses lieutenans avec
un de ces corps au devant des troupes qui venaient de Salerne, marcha
avec l'autre au devant des troupes qui venaient de Capoue, et laissa
le troisième corps sous le commandement d'Ardizzone pour garder
Naples.
On croit que ce fut pendant cette expédition, qui éloignait
momentanément Masaniello de Naples, que les premières propositions
de trahison furent faites à Ardizzone, avec autorisation de les
communiquer à ses deux colléges, Cataneo et Renna.
Masaniello battit les troupes du vice-roi, tua mille hommes et fit
trois mille prisonniers qu'il ramena en grande pompe à Naples, et
auxquels il donna pleine et entière liberté sur la place du Marché.
Ces trois mille hommes prirent à l'instant place parmi les milices
napolitaines en criant: Vive Masaniello!
De leur côté, Cataneo et Renna avaient repoussé les troupes qui leur
étaient opposées. La compagnie de la Mort, surtout, qui faisait partie
de leur corps d'armée, avait fait merveille.
Le duc d'Arcos n'avait plus de ressource; il avait essayé de la ruse,
et Masaniello avait découvert la trahison; il avait essayé de la
force, et Masaniello l'avait battu. Il résolu donc de traiter
directement avec lui; se réservant mentalement de le trahir ou de le
briser à la première occasion qui se présenterait.
Cette fois, pour donner plus de poids à la négociation, il choisit
pour négociateur le cardinal Filomarino. Le peuple, qui se défiait du
prélat, voulut un instant s'opposer à cette nouvelle entrevue, mais
Masaniello répondit du cardinal, et l'entrevue eut lieu.
Masaniello venait de donner l'ordre de brûler trente-six palais
appartenant aux trente-six seigneurs les plus éminens de la noblesse
espagnole et napolitaine. Le cardinal Filomarino supplia Masaniello de
révoquer cet ordre, et Masaniello le révoqua.
Comme Masaniello quittait le prélat et se rendait au lieu de la
conférence à la place du Marché, on tira sur lui, presque à bout
portant, cinq coups d'arquebuse dont aucun ne le toucha: son jour
n'était pas encore venu.
Les meurtriers furent mis en pièces par le peuple et avouèrent en
mourant qu'ils avaient été payés par le duc de Matalone, lequel
voulait se venger des mauvais traitemens qu'il avait reçus de
Masaniello.
Le vice-roi désavoua l'assassinat, le cardinal engagea sa parole que
le duc d'Arcos ignorait cette trahison, et les négociations reprirent
leur cours.
Cependant la police n'avait jamais été mieux faite, et, depuis quatre
jours que commandait Masaniello, pas un vol n'avait été commis dans
toute la ville de Naples.
Le jour même où Masaniello avait failli être assassiné, le cardinal
revint lui dire de la part du vice-roi que celui-ci désirait
s'entretenir tête-à-tête avec lui des affaires de l'État, et
reviendrait le lendemain avec toute sa cour au palais afin de l'y
recevoir. Masaniello, qui se défiait de ces avances, voulait refuser,
mais le cardinal insista tellement que force lui fut d'accepter. Alors
une nouvelle discussion plus tenace que la première s'engagea encore.
Masaniello, qui ne se reconnaissait pas pour autre chose que pour
un pêcheur, voulait se rendre au palais en costume de pêcheur,
c'est-à-dire les bras et les jambes nus, et vêtu seulement de son
caleçon, de sa chemise et de son bonnet phrygien; mais le cardinal lui
répéta tant de fois qu'un pareil costume était inconvenant pour un
homme qui allait paraître au milieu d'une cour si brillante, et pour
y traiter des affaires d'une si haute importance, que Masaniello céda
encore et permit en soupirant que le vice-roi lui envoyât le costume
qu'il devait revêtir dans cette grande journée. Le même soir il reçut
un costume complet de drap d'argent avec un chapeau garni d'une plume
et une épée à garde d'or. Il accepta le costume; mais quant à l'épée,
il la refusa, n'en voulant point d'autre que celle qui lui avait servi
jusque-là de sceptre et de main de justice.
Cette nuit, Masaniello dormit mal, et il dit le lendemain matin que
son patron lui était apparu en songe et lui avait défendu d'aller à
cette entrevue; mais le cardinal Filomarino lui fit observer que sa
parole était engagée, que le vice-roi l'attendait au palais, que son
cheval était en bas, et qu'il n'y avait pas moyen de manquer à son
engagement sans manquer à l'honneur.
Masaniello revêtit son riche costume, monta à cheval et s'achemina
vers le palais du vice-roi.