II

Le Môle.

Il nous restait deux endroits essentiellement populaires à visiter que

nous avions déjà vus en passant, mais que nous n'avions pas encore

examinés en détail: c'étaient le Môle et le Marché-Neuf. Le Môle est à

Naples ce qu'était le boulevart du Temple à Paris quand il y avait

à Paris un boulevart du Temple. Le Môle est le séjour privilégié de

Polichinelle.

Nous avons peu parlé de Polichinelle jusqu'à présent. Polichinelle est

à Naples un personnage fort important. Toute l'opposition napolitaine

s'est réfugiée en lui comme toute l'opposition romaine s'est réfugiée

dans Pasquin. Polichinelle dit ce que personne n'ose dire.

Polichinelle dit qu'avec trois F on gouverne Naples. C'était aussi

l'opinion du roi Ferdinand, qui, nous l'avons dit, n'avait guère moins

d'esprit et n'était guère moins populaire que Polichinelle. Ces trois

F sont _festa-farina-forca_: fête-farine-potence. Dix-sept cents ans

avant Polichinelle, César avait trouvé les deux premiers moyens de

gouvernement: _panem_ et _circenses_. Ce fut Tibère qui trouva le

troisième. A tout seigneur tout honneur.

Au reste, il n'y aurait rien d'étonnant que Polichinelle eût entendu

dire la chose à César et eût vu pratiquer la maxime par Tibère.

Polichinelle remonte à la plus haute antiquité; une peinture retrouvée

à Herculanum, et qui date très probablement du règne d'Auguste,

reproduit trait pour trait cet illustre personnage, au dessous duquel

est gravée cette inscription: _Civis atellanus_. Ainsi, selon toute

probabilité, Polichinelle était le héros des Atellans. Que nos grands

seigneurs viennent à présent nous vanter leur noblesse du douzième

ou du treizième siècle! Ils sont de quinze cents ans postérieurs à

Polichinelle. Polichinelle pouvait faire triple preuve et avait trois

fois le droit de monter dans les carrosses du roi.

La première fois que j'ai vu Polichinelle, il venait de proposer de

nourrir la ville de Naples avec un boisseau de blé pendant un an, et

cela à une seule condition. Il se faisait un grand silence sur la

place, car chacun ignorait quelle était cette condition et cherchait

quelle elle pouvait être. Enfin, au bout d'un instant, les chercheurs,

s'impatientant, demandèrent à Polichinelle, qui attendait les bras

croisés et en regardant la foule avec son air narquois, quelle était

cette condition.

--Eh bien! dit Polichinelle, faites sortir de Naples toutes les femmes

qui trompent et tous les maris trompés, mettez à la porte tous les

bâtards et tous les voleurs, je nourris Naples pendant un an avec

un boisseau de blé, et au bout d'un an il me restera encore plus

de farine qu'il ne m'en faudra pour faire une galette d'un pouce

d'épaisseur et de six pieds de tour.

Cette manière de dire la vérité est peut-être un peu brutale, mais

Polichinelle ne s'est pas dégrossi le moins du monde: il est resté

ce bon paysan de la campagne que Dieu l'a fait, et qu'il ne faut pas

confondre avec notre Polichinelle que le diable emporte, ni avec le

Punch anglais que le bourreau pend. Non, celui-là meurt chrétiennement

dans son lit, ou plutôt celui-là ne meurt jamais; c'est toujours le

même Polichinelle, avec son costume, sa camisole de calicot, son

pantalon de toile, son chapeau pointu et son demi-masque noir. Notre

Polichinelle, à nous, est un être fantastique, porteur de deux bosses

comme il n'en existe pas, frondeur, libertin, vantard, bretteur,

voltairien, sophiste, qui bat sa femme, qui bat le guet, qui tue le

commissaire. Le Polichinelle napolitain est bonhomme, bête et malin à

la fois, comme on dit de nos paysans; il est poltron comme Sganarelle,

gourmand comme Crispin, franc comme Gautier Garguille.

Autour de Polichinelle, et comme des planètes relevant de son système

et tournant dans son tourbillon, se groupent l'improvisateur et

l'écrivain public.

L'improvisateur est un grand homme sec, vêtu d'un habit noir, râpé,

luisant, auquel il manque deux ou trois boutons par devant et un

bouton par derrière. Il a d'ordinaire une culotte courte qui retient

des bas chinés au dessus du genou, ou un pantalon collant qui se perd

dans des guêtres. Son chapeau bossué atteste les fréquens contacts

qu'il a eus avec le public, et les lunettes qui couvrent ses yeux

indiquent que son regard est affaibli par ses longues lectures.

Au reste, cet homme n'a pas de nom, cet homme s'appelle

l'_improvisateur_.

L'improvisateur est réglé comme l'horloge de l'église de San-Egidio.

Tous les jours, une heure avant le coucher du soleil, l'improvisateur

débouche de l'angle du Château-Neuf par la strada del Molo, et

s'avance d'un pas grave, lent et mesuré, tenant à la main un livre

relié en basane, à la couverture usée, aux feuillets épaissis. Ce

livre, c'est l'_Orlando furioso_ du _divin_ Arioste.

En Italie, tout est _divin_: on dit le _divin_ Dante, le _divin_

Pétrarque, le _divin_ Arioste et le _divin_ Tasse. Toute autre

épithète serait indigne de la majesté de ces grands poètes.

L'improvisateur a son public à lui. A quelque chose que ce public soit

occupé, soit qu'il rie aux facéties de Polichinelle, soit qu'il

pleure aux sermons d'un capucin, ce public quitte tout pour venir à

l'improvisateur.

Aussi l'improvisateur est-il comme les grands généraux de l'antiquité

et des temps modernes, qui connaissaient chacun de leurs soldats par

son nom. L'improvisateur connaît tout son cercle; s'il lui manque un

auditeur, il le cherche des yeux avec inquiétude; et si c'est un de

ses _appassionati_, il attend qu'il soit venu pour commencer, ou

recommence quand il arrive.

L'improvisateur rappelle ces grands orateurs romains qui avaient

constamment derrière eux une flûte pour leur donner le _la_. Sa parole

n'a ni les variations du chant, ni la simplicité du discours. C'est la

modulation de la mélopée. Il commence froidement et d'un ton sourd

et traînant; mais bientôt il s'anime avec l'action: Roland provoque

Ferragus, sa voix se hausse au ton de la menace et du défi. Les deux

héros se préparent; l'improvisateur imite leurs gestes, tire son épée,

assure son bouclier. Son épée, c'est le premier bâton venu, et qu'il

arrache le plus souvent à son voisin; son bouclier, c'est son livre;

car il sait tellement son divin _Orlando_ par coeur, que tant que

durera la lutte terrible il n'aura pas besoin de jeter les yeux sur le

texte, qu'il allongera d'ailleurs ou raccourcira à sa fantaisie, sans

que le génie métromanique des écoutans en soit choqué le moins du

monde; c'est alors qu'il fait beau de voir l'improvisateur.

En effet, l'improvisateur devient acteur; qu'il ait choisi le rôle de

Roland ou celui du Ferragus, chacun des coups qu'il doit recevoir ou

porter, il les porte où les reçoit. Alors il s'anime dans sa victoire

ou s'exalte dans sa défaite. Vainqueur, il fond sur son ennemi, le

presse, le poursuit, le renverse, l'égorge, le foule aux pieds, relève

la tête et triomphe du regard. Vaincu, il rompt, recule, défend le

terrain pied à pied, bondit à droite, bondit à gauche, saute en

arrière, invoque Dieu ou le diable, selon que, pour le moment, il est

païen ou chrétien, emploie toutes les ressources de la ruse, toutes

les astuces de la faiblesse; enfin, poussé par son adversaire, il

tombe sur un genou; combat encore, se renverse, se tord, se roule,

puis, voyant que cette lutte est inutile, tend la gorge pour mourir

avec grâce, comme le gladiateur gaulois, vieille tradition que

l'amphithéâtre a léguée au Môle.

S'il est vainqueur, l'improvisateur prend son chapeau, comme Bélisaire

son casque, et réclame impérieusement son dû. S'il est vaincu, il

se glisse jusqu'à son feutre, fait le tour de la société et demande

humblement l'aumône; tant les natures du Midi sont impressionnables,

tant elles ont de facilité à se transformer elles-mêmes et à devenir

ce qu'elles désirent être.

Malheureusement, comme nous l'avons dit, l'improvisateur s'en va;

nos pères l'ont vu, nous l'avons vu; nos fils, s'ils se pressent, le

verront encore, mais, à coup sûr, nos petits-fils et nos neveux ne le

verront pas.

Il n'en est pas de même de l'écrivain public, son voisin. Bien des

siècles se passeront encore sans que tout le monde sache écrire, et

surtout dans la très fidèle ville de Naples. Puis, lorsque tout le

monde saura écrire, ne restera-t-il donc pas encore la lettre anonyme,

ce poison que vend l'écrivain public en se faisant un peu prier, comme

le pharmacien de Roméo et Juliette vend l'arsenic? Quant à moi, je

reçois, pour mon compte seul, assez de lettres anonymes pour défrayer

honorablement un écrivain public ayant femme et enfans.

Le scribe qui peut écrire sur le devant de sa table: _Qui si scrive in

francese_, est sûr de sa fortune. Pourquoi? Apprenez-le-moi, car je

n'en sais rien. La langue française est la langue de la diplomatie,

c'est vrai, mais les diplomates n'échangent point leurs notes par la

voie des écrivains publics.

Au reste, l'écrivain public napolitain opère en plein air, en face de

de tous, _coram populo_. Est-ce un progrès, est-ce un retard de la

civilisation?

C'est que le peuple napolitain n'a pas de secret; il pense tout haut,

il prie tout haut et se confesse tout haut. Celui qui sait le patois

du Môle, et qui se promènera une heure par jour dans les églises,

n'aura qu'à écouter ce qui se dit à l'autel ou au confessionnal, et à

la fin de la semaine il sera initié dans les secrets les plus intimes

de la vie napolitaine.

Ah! j'oubliais de dire que l'écrivain public napolitain est

gentilhomme, ou du moins qu'on lui donne ce titre.

En effet, interrogez l'écrivain: c'est toujours un _galantuomo_ qui a

eu des malheurs; doutez-en, et il vous montrera comme preuve un reste

de redingote de drap.

On ne saurait s'expliquer l'influence du drap sur le peuple

napolitain: c'est pour lui le cachet de l'aristocratie, le signe de

la prééminence. Un _vestido di panno_ peut se permettre, vis-à-vis du

lazzarone, bien des choses que je ne conseillerais pas de tenter à un

_vestido di telo_.

Cependant, le _vestido di telo_ a encore une grande supériorité sur le

lazzarone, qui, en général, n'est vêtu que d'air.

Le corricolo · 第 32 / 61 题