I
La villa Giordani.
Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saint
Janvier, donna lieu à un étrange épisode.
Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus,
s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au
fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante
bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un
palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse,
aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés
conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses
et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation
s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit,
retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du
bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la
journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait
solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec
le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient
doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette
demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des
appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels
passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec
amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les
maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa
jeune femme la comtesse Lia.
Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait
six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû
se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais
alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient
à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté
à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit
mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition
de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la
permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné
cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples.
Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia
fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait
épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait
emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de
décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte
eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un
événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son
bonheur.
Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il
portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur
approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et
chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître.
Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et
de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute
créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition
de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que
le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et
elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui
l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà
ses voeux étaient prononcés.
La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après
la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint
père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur
du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice
qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le
monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont
le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué
au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son
enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il
lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et
qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence
un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée.
Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement
l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que
sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise.
Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous
avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous
l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur.
Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut
proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi
que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les
portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par
force étaient nuls.
Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les
femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre
et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait
les ordres religieux complètement abolis.
Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se
retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille;
mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait
la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût
retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position
aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la
maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement
bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général
Championnet et les principaux chefs de l'armée française.
Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans.
A cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans
naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul
courage. A peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine
Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la
vie que la solitude et le repos du cloître.
Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français,
l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier
retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet
amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré
royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain?
Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en
aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis
cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs,
arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller
les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se
quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un
instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous
deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.
En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à
chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui
liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux
amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent
se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont
s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés.
Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta.
Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ des
Français, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux
jeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église del
Carmine, située place du _Mercato nuovo_.
Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux
jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il
était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en
confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel
s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que
la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son
récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait
qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel
de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute
patriarcale.
Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa.
Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de
chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari;
mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été
religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui
abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que,
déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu.
En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa
supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux
menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer
son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait
pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui
jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine
arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que
celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les
unissant sans aucun délai et sans aucune contestation.
Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le
lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait
la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur.
Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition
de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces
craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir
comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une
réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de
sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc
lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur
du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardens _santa fede_ de
la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel
républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue,
guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution
fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la
santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que
l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa
terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où
elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans
son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto.
C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait
parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois,
le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une
maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la
maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur
cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était
un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa
nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre
héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus
de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la
reverrait jamais.
Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce
qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.
Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo,
Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit
comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour
être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante
villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des
fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et
toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers
Acerra.
Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le
calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de
son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa
visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la
féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais
encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont
cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient
ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on
voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante
amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été
bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré
à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait
craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort
aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré
un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette
autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu
son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières
amours.
Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la
mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée,
l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de
la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie.
Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse,
que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale
s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous
un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et,
au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put
qu'éclater en sanglots.
Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en
voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop
plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur
déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle
l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume.
Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait
raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait
effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa
sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de
l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de
quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la
saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la
vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait,
car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice.
Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure
comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait
plus que lorsqu'elle était seule.
Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans
la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou
cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y
jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de
femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son
devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au
désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la
décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans
un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et
tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour
elle.
Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa
femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait
l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut.
Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin,
jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers
la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil
indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant
intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter
des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette
écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de
s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les
regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux.
Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut
avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta
pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin,
ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il
la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il
n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche
de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit
avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.
Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. A la vue de l'écriture de
celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et
avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait
ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui
avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de
Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays
inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom
qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle
avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé
à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa
position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux
yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait
presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de
lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre.
Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait
craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait
porter aucun nom et être adressé à madame ***. Elle terminait sa
lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de
sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait
supporter le mépris.
Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et
de sa joie.
Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse
avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt
fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au
comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les
sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois
par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond,
elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si
elle eût été sous l'empire d'un rêve.
Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il
devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur
ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction
désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à
rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à
la comtesse qu'un serpent la dévorait.
Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se
rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un
effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre
pour cacher sa douleur.
Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras
avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif.
--Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.
--Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte.
Lia se sentit prête à s'évanouir.
Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel
Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la
préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.
--Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant.
Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un
accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement.
--Où je vais? dit-il en regardant Lia.
--Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en
s'efforçant de sourire.
--Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples?
continua Odoardo en riant.
--Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me
quittiez ce soir.
--Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite
course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois
tranquille.
--Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples?
--De la plus haute importance.
--Ne pouvez-vous la remettre à demain?
--Impossible.
--En ce cas, allez.
Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à
elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:
--Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.
--Pas le moins du monde, répondit Lia.
--Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.
--Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia
prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo
vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange.
--Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque
cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que
tu souffres.
--Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous
inquiétez pas de moi.
--M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me
dis adieu ainsi?
--Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel
effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.
Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il
piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en
faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière
le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui
surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de
Naples.
De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de
son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui
vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était
pour s'éloigner plus rapidement.
Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur.
D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce
n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que
mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier
perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au
troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en
garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait
pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le
lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux
de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un
petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un
tiers en plus de ce qu'il demandait.
En sortant, le comte rencontra son hôtesse: elle était avec sa soeur,
vieille mégère comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins
possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'hôtesse demanda quel était
son nom. Le comte répondit qu'il était inutile qu'elle connût ce
nom, qu'une femme jeune et jolie se présenterait, demandant le comte
Giordani, et que c'était à cette femme que la chambre était destinée.
Les deux vieilles échangèrent un sourire, que le comte ne vit même
pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans même se donner le
temps d'écrire, tant il était inquiet de Lia, il reprit le chemin
de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un
domestique.
Lia était restée dans le pavillon jusqu'à ce qu'elle eût perdu son
mari de vue. Alors elle était redescendue dans sa chambre, continuant
de le suivre avec les yeux inquiets et perçans de la jalousie. Son
coeur était oppressé à ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni
pleurer ni crier, c'était un supplice affreux, et il lui semblait
qu'on ne pouvait l'éprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la
tête renversée sur le dos de son fauteuil, tenant à pleines mains ses
cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit
le galop du cheval: c'était Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en
ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le
haïssait autant qu'elle l'avait aimé; elle courut à la porte qu'elle
ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientôt elle entendit
les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir,
mais la porte résista. Alors il parla à voix basse, et Lia entendit
ces mots venir jusqu'à elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu?
Lia ne répondit rien. Elle retourna seulement la tête et regarda du
côté par où venait cette voix avec des yeux ardens de fièvre.
--Réponds-moi, continua Odoardo.
Lia se tut.
Elle entendit alors les pas du comte qui s'éloignait. Un instant après
sa voix parvint de nouveau jusqu'à elle: il demandait à sa femme de
chambre si elle savait ce qu'avait sa maîtresse; mais celle-ci, qui ne
s'était aperçue de rien, répondit que sa maîtresse était rentrée dans
sa chambre, et que, sans doute fatiguée de la chaleur, elle s'était
couchée et endormie.
--C'est bien, dit le comte, je vais écrire. Quand la comtesse sera
éveillée, prévenez-moi.
Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait
devant une table. Les deux chambres étaient contiguës; Lia se leva
doucement, tira la clé de la porte et regarda par la serrure. Odoardo
écrivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il écrivait
répondait à un besoin de son coeur, car une expression infinie de
bonheur était répandue sur tout son visage.
--Il lui écrit! murmura Lia.
Et elle continua de regarder, hésitant entre sa jalousie qui la
poussait à ouvrir cette porte, à courir au comte, à arracher cette
lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce
n'était peut-être point à une femme qu'il écrivait et que mieux valait
attendre.
Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un
domestique, lui ordonna de monter à cheval et de porter à l'instant la
lettre qu'il venait d'écrire.
C'était celle que Teresa devait trouver poste restante.
Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit.
La comtesse courut à une petite porte de dégagement qui donnait de
son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin.
Au moment où le domestique allait franchir la grille du parc, il
rencontra la comtesse.
--Où allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse.
--Porter, de la part de M. le comte, cette lettre à la poste, répondit
le domestique.
Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta
un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut:
«A madame ***, poste restante, à Naples.»
--C'est bien, dit-elle. Allez.
Le domestique partit au galop.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien à une femme qu'il
écrivait, à une femme qui cachait son nom sous un signe, à une femme
qui, par conséquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystère,
s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Dès lors
le parti de la comtesse fut arrêté. Elle résolut de dissimuler, afin
d'épier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se
serait crue elle-même incapable, elle rentra dans sa chambre, et,
ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle
s'avança vers Odoardo, le sourire sur les lèvres.
Le lendemain, Odoardo avait complètement oublié cette préoccupation
qu'il avait remarquée la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait
un instant inquiété. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante
dans l'avenir que jamais.
Le lendemain était un dimanche. La matinée de ce jour-là était
consacrée par la comtesse à une grande distribution d'aumônes. Aussi,
dès huit heures du matin, la grille du parc était-elle encombrée de
pauvres.
Après le déjeûner, le comte, qui était habitué à abandonner cette
oeuvre de bienfaisance à sa femme, prit son fusil, sa carnassière et
son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne.
Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'éloigner dans la direction
d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas à Naples.
Elle respira. C'était, depuis la veille, la première fois qu'elle se
retrouvait seule avec elle-même.
Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les
pauvres l'attendaient.
Lia descendit, prit une poignée de carlins et s'achemina vers la
grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun
étendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie
d'une aumône.
Au fur et à mesure que s'opérait la distribution, ceux qui avaient
reçu se retiraient et faisaient place à d'autres. Il ne restait plus
qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien
demandé ni rien reçu, et qui, comme si elle eût été endormie, tenait
sa tête sur ses deux genoux.
Lia l'appela, elle ne répondit point; Lia fit quelques pas vers elle,
la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'épaule, et elle leva
la tête.
--Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui présentant une petite
pièce d'argent, prenez et priez pour moi.
--Je ne demande pas l'aumône, dit la vieille femme, je dis la bonne
aventure.
Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et
elle reconnut son erreur.
En effet, ses vêtemens, qui étaient ceux des paysannes de Solatra et
d'Avellino, n'indiquaient pas précisément la misère; elle avait une
jupe bleue bordée d'une espèce de broderie grecque, un corsage de drap
rouge, une serviette pliée sur le front à la manière d'Aquila, un
tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de
toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tête, qui eût pu
servir de modèle à Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes
qu'il affectionne, était pleine de caractère et semblait taillée dans
un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient étaient
accusés avec tant de fermeté, qu'ils semblaient creusés à l'aide du
ciseau. Toute sa figure avait l'immobilité de la vieillesse. Ses yeux
seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du
coeur.
Lia reconnut une de ces bohémiennes à qui leur vie errante a livré
quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spéculant
sur l'ignorance ou sur la curiosité. Lia avait toujours eu de la
répugnance pour ces prétendus sorciers. Elle fit donc un pas pour
s'éloigner.
--Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure,
signora? reprit la vieille.
--Non, dit Lia, car ma bonne aventure, à moi, pourrait bien, si elle
était vraie, n'être qu'une sombre révélation.
--L'homme est souvent plus pressé de connaître le mal qui le menace
que le bien qui peut lui arriver, répondit la vieille.
--Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta
science, je n'hésiterais pas à te consulter.
--Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premières paroles que je
dirai, vous verrez bien si je mens.
--Tu ne peux pas connaître ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce
serait inutile.
--Peut-être, dit la vieille. Essayez.
Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la
veille, elle avait plusieurs fois éprouvé l'influence. Cette fois
encore elle céda à son mauvais génie, et se rapprochant de la vieille:
--Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.
--Donnez-moi votre main, répondit la vieille.
La comtesse ôta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille
prit entre ses mains noires et ridées. C'était un tableau tout composé
que cette jeune, belle, élégante et aristocratique personne, debout,
pâle et immobile devant cette vieille paysanne aux vêtemens grossiers,
au teint brûlé par le soleil.
--Que voulez-vous savoir? dit la bohémienne après avoir examiné les
lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si
elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que
voulez-vous savoir? le présent, le passé ou l'avenir?
La vieille prononça ces mots avec une telle confiance que Lia
tressaillit; elle était Italienne, c'est-à-dire superstitieuse; elle
avait eu une nourrice calabraise, elle avait été bercée par des
histoires de stryges et de bohémiens.
--Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner à sa voix
l'assurance de l'ironie; je désire savoir le passé: il m'indiquera la
foi que je puis avoir dans l'avenir.
--Vous êtes née à Salerne, dit la vieille; vous êtes riche, vous êtes
noble, vous avez eu vingt ans à la dernière fête de la Madone de
l'Arc, et vous avez épousé dernièrement un homme dont vous avez été
longtemps séparée et que vous aimez profondément.
--C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en pâlissant; et voilà pour le
passé.
--Voulez-vous savoir le présent? dit la vieille en fixant sur la
comtesse ses petits yeux de vipère.
--Oui, dit Lia après un instant de silence et d'hésitation; oui, je le
veux.
--Vous vous sentez le courage de le supporter?
--Je suis forte.
--Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la
vieille.
--Cette bourse, répondit la comtesse en tirant de sa poche un petit
filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, à travers
la soie, l'or d'une vingtaine de sequins.
La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et étendit
instinctivement la main pour s'en emparer.
--Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagné.
--C'est juste, signora, répondit la vieille. Rendez-moi votre main.
Lia rendit sa main à la bohémienne.
--Oui, oui, le présent, murmura la vieille, le présent est une triste
chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce à
l'annulaire, et qui me dit que vous êtes jalouse.
--Ai-je tort de l'être? demanda Lia.
--Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohémienne, car ici la
ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que
votre mari a un secret qu'il vous cache.
--Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez.
--C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohémienne.
--Jeune? demanda Lia.
--Jeune?... oui, jeune, répondit la bohémienne après un moment
d'hésitation.
--Jolie? continua la comtesse.
--Jolie? Je ne la vois qu'à travers un voile; je ne puis donc vous
répondre.
--Et où est cette femme?
--Je ne sais.
--Comment, tu ne sais?
--Non! je ne sais pas où elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle
est dans une église, et je ne vois pas de ce côté-là; mais je puis
vous dire où elle sera demain.
--Et où sera-t-elle demain?
--Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no.
11, au troisième étage, où elle attendra votre mari.
--Je veux voir cette femme! s'écria la comtesse en jetant sa bourse à
la bohémienne. Cinquante sequins si je la vois.
--Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais à une condition.
--Parle. Laquelle?
--C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous
ne paraîtrez point.
--Je te le promets.
--Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer.
--Je te le jure.
--Sur quoi?
--Sur les plaies du Christ.
--Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vêtement de religieuse,
afin que, si vous êtes rencontrée, vous ne soyez pas reconnue.
--J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont
ma tante est abbesse; ou plutôt... attends... J'irai dès le matin sous
prétexte de lui faire une visite; viens m'y prendre à dix heures avec
une voiture fermée, et attends-moi à la petite porte qui donne dans la
rue de l'Arenaccia.
--Très bien, dit la bohémienne; j'y serai.
Lia rentra chez elle, et la vieille s'éloigna en branlant la tête et
en comptant son or.
A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de
chambre si l'on n'avait pas apporté quelque lettre pour lui. Le valet
de chambre répondit que non.
Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas
qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.
--Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentré plus tôt que
je n'espérais.
--Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du côté du Vésuve; oui, j'étais
inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait étouffant? ne vois-tu pas que la
fumée du Vésuve est plus épaisse que d'habitude? La montagne nous
promet quelque chose!
--Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne
sommes-nous pas du côté privilégié?
--Oui, et maintenant plus privilégié que jamais, dit Odoardo: un ange
le garde.
Cette soirée se passa comme l'autre, sans que le comte conçût aucun
soupçon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, à neuf
heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa
tante la supérieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui
fut gracieusement accordée.
Le Vésuve devenait de plus en plus menaçant; mais tous deux avaient
trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vésuve.
La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de
Sainte-Marie-des-Grâces. Arrivée là, elle dit à sa tante que, pour
accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un
costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un à sa taille.
Lia le revêtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille
la fit demander: elle attendait à la porte avec la voiture fermée.
Cinq minutes après, cette voiture s'arrêtait à l'angle de la rue
San-Giacomo et de la place Santa-Medina.
Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas à pied; puis
elles entrèrent par une petite porte à gauche, trouvèrent un escalier
sombre et étroit, et montèrent au troisième étage. Arrivée là, la
vieille poussa une porte et entra dans une espèce d'antichambre, où
une autre vieille l'attendait. Les deux bohémiennes alors firent
renouveler à Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manière
dont elle avait découvert la trahison de son mari; puis ce
serment fait dans les mêmes termes que la première fois, elles
l'introduisirent dans une petite chambre, à la cloison de laquelle une
ouverture presque imperceptible avait été pratiquée. Lia colla son
oeil à cette ouverture.
La première chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui
attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de
son âge à peu près, reposant tout habillée sur un lit aux rideaux de
satin bleu moiré d'argent; elle paraissait avoir cédé à la fatigue et
dormait profondément.
Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles;
mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil à
l'ouverture.
La jeune femme s'éveillait; elle venait de soulever sa tête, qu'elle
appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs
tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant
à demi le visage. Elle secoua la tête pour écarter ce voile, ouvrit
languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnaître
où elle était; puis, rassurée sans doute par l'inspection, un léger
et triste sourire passa sur ses lèvres; elle fit une courte prière
mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et,
descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fenêtre,
regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce
quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir.
Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui
avait brisé le coeur. Cette femme était parfaitement belle.
La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui
l'entouraient. La chambre qu'elle habitait était pareille à celle dans
laquelle Lia avait été introduite; mais dans la chambre voisine une
main prévoyante avait réuni tous ces mille détails de luxe dont a
besoin d'être sans cesse accompagnée, comme une peinture l'est de son
cadre, la femme belle, élégante et aristocratique; tandis que l'autre
chambre, celle où se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de
paille, ses tables boiteuses, avait conservé son caractère de misère
et de vétusté.
Il était évident que l'autre chambre avait été préparée pour recevoir
la belle hôtesse.
Cependant celle-ci attendait toujours, dans la même pose, pensive et
mélancolique, la tête penchée sur sa poitrine, celui qui sans doute
avait veillé à l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait.
Tout à coup elle releva le front, prêta l'oreille avec anxiété et
demeura soulevée à demi et les yeux fixés sur la porte. Bientôt sans
doute le bruit qui l'avait tirée de sa rêverie devint plus distinct;
elle se leva tout à fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant
de l'autre un appui, car elle pâlissait visiblement et semblait prête
à s'évanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel
le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu'à Lia
elle-même; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue
jeta un grand cri, étendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne
pouvait résister à son émotion. Un homme se précipita dans la chambre
et la retint sur son coeur au moment où elle allait tomber. Cet homme,
c'était le comte.
La jeune femme et lui ne purent qu'échanger deux paroles:
--Odoardo! Teresa!
La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gémissement
douloureux et tomba évanouie sur le plancher.
Quand elle recouvra ses sens, elle était dans une autre chambre. Les
deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient
respirer du vinaigre.
Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pensée, et voulut s'élancer
vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme
inconnue, mais les deux vieilles lui rappelèrent son serment. Lia
courba la tête sous une promesse sacrée, tira de sa poche une bourse
contenant une cinquantaine de louis et la donna à la bohémienne;
c'était le prix de la prophétie faite par elle, et qui s'était si
ponctuellement et si cruellement accomplie.
La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture,
donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de
Sainte-Marie-des-Grâces et rentra chez sa tante.
Lia était si pâle que la bonne abbesse s'aperçut tout aussitôt qu'il
venait de lui arriver quelque chose; mais à toutes les questions de
sa tante, Lia répondit qu'elle s'était trouvée mal et que ce reste de
pâleur venait de l'évanouissement qu'elle avait subi.
L'amour de la supérieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui
racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nièce lui en
cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de
la comtesse qu'elle restât au couvent jusqu'à ce qu'elle fût remise
tout à fait; mais l'émotion qu'avait éprouvée Lia n'était point une de
ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure était
profonde, douloureuse et envenimée. Lia sourit amèrement aux craintes
de sa tante, et, sans même essayer de les combattre, déclara qu'elle
voulait retourner chez elle.
L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppée
de fumée, et lui dit qu'une éruption prochaine étant inévitable, il
serait plus raisonnable à elle de faire dire à son mari de venir la
rejoindre et d'attendre les résultats de cette éruption en un lieu
sûr. Mais Lia lui répondit en lui montrant d'un geste cette pente
verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vésuve existait,
pas le plus petit ruisseau de lave ne s'était égaré. L'abbesse, voyant
alors que sa résolution était inébranlable, prit congé d'elle en la
recommandant à Dieu.
La comtesse remonta en voiture. Dix minutes après, elle était à la
villa Giordani.
Odoardo n'était pas encore rentré.
Là, les douleurs de Lia redoublèrent. Elle parcourut comme une
insensée les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque
bouquet d'arbres, chaque allée avait pour elle un souvenir, délicieux
trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait
dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour.
Alors Lia sentit que tout était fini pour elle et qu'il lui serait
impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en même temps qu'il
lui était impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde
qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idée terrible:
c'était de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idée se
présenta à son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu à
peu elle força son esprit de revenir à cette pensée, comme un cavalier
puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait
d'abord effarouché.
Bientôt cette pensée, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa
une sombre joie; elle se voyait le poignard à la main, réveillant
Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux
blessures mortelles, se frappant à son tour, mourant à côté de lui, et
le condamnant à ses embrassemens pour l'éternité. Et Lia s'étonnait
qu'au fond d'une douleur si poignante une résolution pareille pût
remuer une si grande joie.
Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. Là étaient des trophées d'armes
de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du
Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. Lia détacha un
beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout émaillé de
topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre,
en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang
jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son
oreiller.
En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et
comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait
pâle comme une morte. Alors elle se mit à rire de sa faiblesse,
mais l'éclat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrêta toute
frissonnante.
En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait
l'escalier. Elle courut aux rideaux des fenêtres, qu'elle laissa
retomber afin d'augmenter l'obscurité et de dérober ainsi au comte
l'altération de son visage.
Le comte ouvrit la porte, et, encore ébloui par l'éclat du jour, il
appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec
dédain, et, se levant du fauteuil où elle était assise dans l'ombre
des rideaux de la fenêtre, elle fit quelques pas au devant de lui.
Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin
de répandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son
mari s'abaissait à feindre pour elle un amour qu'il n'éprouvait plus.
Un instant auparavant elle avait crut le haïr; dès lors elle crut le
mépriser.
La journée se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en
regardant sa femme, qui s'efforçait de sourire sous son regard, ouvrit
la bouche comme pour révéler un secret; puis chaque fois il retint les
paroles sur ses lèvres, et le secret rentra dans son coeur.
Pendant la soirée, les menaces du Vésuve devinrent plus effrayantes
que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois à sa femme de quitter la
villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais à chaque fois
Lia pensa que cette proposition lui était faite par Odoardo pour se
rapprocher de sa rivale, le palais du comte étant situé dans la rue
de Tolède, à cent pas à peine de la rue San-Giacomo. Aussi, à chaque
proposition du comte, lui rappela-t-elle que le côté du Vésuve où
s'élevait la villa avait toujours été respecté par le volcan. Odoardo
en convint; mais il n'en décida pas moins que, si le lendemain les
symptômes de la montagne étaient toujours les mêmes, ils quitteraient
la villa pour aller attendre à Naples la fin de l'événement.
Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne
demandait pas autre chose.
Par un étrange phénomène atmosphérique, à mesure que l'obscurité
descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fenêtres de la
villa s'étaient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du
soir, la brise quotidienne avait manqué, et, à sa place, la mer en
ébullition dégageait une vapeur lourde et tiède presque visible à
l'oeil, et qui se répandait comme un brouillard à la surface de la
terre. Le ciel, au lieu de s'étoiler comme à l'ordinaire, semblait un
dôme d'étain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une
chaleur insupportable passait par bouffées, venant de la montagne
et descendant vers la villa; et cette chaleur énervante semblait, à
chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion
des forces humaines.
Odoardo voulait veiller. Ces symptômes bien connus l'inquiétaient pour
Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait
insensible à tous ces phénomènes. Quand le comte se couchait sans
force et les yeux à demi fermés sur un fauteuil, Lia restait debout,
ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond
de son âme. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il éprouvait
venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant
le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout
habillé, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin
dans une espèce d'engourdissement léthargique, et s'endormit la main
de Lia dans les siennes.
Lia resta debout près du lit, silencieuse et sans faire un mouvement,
tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son
empire. Puis, lorsqu'elle fut à peu près certaine que le comte était
devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa
main, s'avança vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de
partir à l'instant même pour Naples, afin de préparer le palais à les
recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.
Les domestiques, enchantés de pouvoir se mettre en sûreté en
accomplissant leur devoir, s'éloignèrent à l'instant même. La
comtesse, appuyée à sa fenêtre ouverte, les entendit sortir, fermer
la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors,
visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison était
déserte: comme la comtesse le désirait, elle était restée seule avec
Odoardo.
Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme,
fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau,
examina de nouveau sa lame recourbée et toute diaprée d'arabesques
d'or; puis, les lèvres serrées, les yeux fixes, le front plissé, elle
s'avança vers la chambre d'Odoardo, pareille à Gulnare s'avançant vers
l'appartement de Séide.
La porte de communication était ouverte, et la lumière laissée par
Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle
s'avança donc vers le lit, guidée par cette lueur. Odoardo était
toujours couché dans la même position et dans la même immobilité.
Arrivée au chevet, elle étendit la main pour chercher l'endroit où
elle devait frapper. Le comte, oppressé par la chaleur, avait, avant
de se coucher, ôté sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise.
La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, à l'endroit même
du coeur, un petit médaillon renfermant un portrait et des cheveux
qu'elle lui avait donnés au moment où il était parti pour la Sicile,
et qu'il n'avait jamais quittés depuis.
La suprême exaltation touche à la suprême faiblesse. A peine Lia
eut-elle senti et reconnu ce médaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau
se levait et qu'elle voyait repasser une à une, comme de douces et
gracieuses ombres, les premières heures de son amour. Elle se rappela,
avec cette rapidité merveilleuse de la pensée qui enveloppe des années
dans l'espace d'une seconde, le jour où elle vit Odoardo pour la
première fois, le jour où elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour où
il partit pour la Sicile, le jour où il revint pour l'épouser; tout ce
bonheur qu'elle avait supporté sans fatigue, disséminé qu'il avait été
sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans
sa pensée. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant
échapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba à genoux près du
lit, mordant les draps pour étouffer les cris qui demandaient à sortir
de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer à tous deux cette
mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de
recevoir.
Au moment même où elle achevait cette prière, un grondement sourd et
prolongé se fit entendre, une secousse violente ébranla le sol, et une
lumière sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tête: tous les
objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle
courut à la fenêtre, se croyant sous l'empire d'une hallucination;
mais là tout lui fut expliqué.
La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue.
Une flamme ardente s'échappait de cette gerçure infernale, et au pied
de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa,
un fleuve de lave qui menaçait de l'avoir, avant un quart d'heure,
engloutie et dévorée.
Lia, au lieu de profiter du temps qui lui était accordé pour sauver
Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exaucé
sa prière, et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles impies:
«Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es miséricordieux, je te
remercie!...»
Puis, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, les yeux brillans
d'une volupté mortelle, tout illuminée par ce reflet sanglant,
silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrès dévorans de
la lave.
Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avançait directement sur la
villa Giordani, comme si, pareille à une de ces cités maudites, elle
était condamnée par la colère de Dieu, et que ce fût elle surtout et
avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission
d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu était assez
lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou
s'écarter de son passage. A mesure qu'il avançait, l'air, de lourd et
humide qu'il était, devenait sec et ardent. Long-temps devant la
lave les objets enchaînés à la terre et en apparence insensibles
semblaient, à l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les
sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desséchaient en
agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant
comme pour fuir du côté opposé à celui d'où venait la flamme. Les
chiens de garde qu'on lâchait la nuit dans le parc étaient venus
chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur
hurlaient lamentablement. Chaque chose créée, mue par l'instinct de la
conservation, semblait réagir contre l'épouvantable fléau. Lia seule
semblait hâter du geste sa course et murmurait à voix basse: Viens!
viens! viens!
En ce moment, il sembla à Lia qu'Odoardo se réveillait: elle s'élança
vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son
sommeil cet air dévorant, se débattait aux prises avec quelque songe
terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaçant.
Lia le regarda un instant, effrayée de l'expression douloureuse de son
visage. Mais en ce moment les liens qui enchaînaient ses paroles se
brisèrent. Odoardo prononça le nom de Teresa. C'était donc Teresa qui
visitait ses rêves! c'était donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia
sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le
balcon.
Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagné du terrain;
déjà elle étendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur
laquelle était située la villa. Si à cette heure Lia avait réveillé
Odoardo, il était encore temps de fuir; car la lave, battant de front
le monticule et s'étendant à ses deux flancs, ne s'était point encore
rejointe derrière lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire
qu'une crainte, c'était que le cri suprême de toute cette nature
à l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirât de son
sommeil.
Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'étendre, pareille à un immense
croissant, et se réunir derrière la colline. Elle poussa alors un cri
de joie. Toute issue était fermée à la fuite. La villa et ses jardins
n'étaient plus qu'une île battue de tous côtés par une mer de flammes.
Alors la terrible marée commença de monter aux flancs de la colline
comme un flux immense et redoublé. A chaque ressac, on voyait
les vagues enflammées gagner du terrain et ronger l'île, dont la
circonférence devenait de plus en plus étroite. Bientôt la lave arriva
aux murs du parc, et les murs se couchèrent dans ses flots, tranchés
à leur base. A l'approche du torrent, les arbres se séchèrent, et la
flamme, jaillissant de leur racine, monta à leur sommet. Chaque arbre,
tout en brûlant, conservait sa forme jusqu'au moment où il s'abîmait
en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avançait toujours. Enfin
les premiers flots de lave commencèrent à paraître dans les allées du
jardin. A cette vue, Lia comprit qu'à peine il lui restait le temps
de réveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire
comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la
terrasse et s'approchant du lit:
--Odoardo! Odoardo! s'écria-t-elle en le secouant par le bras;
Odoardo! lève-toi pour mourir!
Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprême de la vengeance,
allèrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il
se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la
flamme, aux pétillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens
de la maison que les vagues de lave commençaient d'étreindre et de
secouer, il comprit tout, et s'élançant de son lit:
--Le volcan! le volcan! s'écria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit!
Puis, bondissant vers la fenêtre, il embrassa d'un coup d'oeil tout
cet horizon brûlant, jeta un cri de terreur, courut à l'extrémité
opposée de la chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur Naples, et
voyant toute retraite fermée, il revint vers la comtesse en s'écriant,
désespéré:
--Oh! Lia, Lia, mon amour, mon âme, ma vie, nous sommes perdus!
--Je le sais, répondit Lia.
--Comment, tu le sais?
--Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi!
--Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laissé dormir?
--Tu rêvais de Teresa, et je ne voulais pas te réveiller.
--Oui, je rêvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je
rêvais que j'avais été trompé, qu'elle était bien réellement morte,
qu'elle était étendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue
San-Giacomo, qu'on apportait une bière et qu'on voulait la clouer
dedans. C'était un rêve terrible, mais moins terrible encore que la
réalité.
--Que dis-tu? que dis-tu? s'écria la comtesse saisissant les mains
d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur?
--Oui.
--Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisième étage, no. 11.
c'est ta soeur?
--Oui.
--Mais ta soeur est morte! Tu mens!
--Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma
soeur avait suivi un colonel français qui a été tué. Moi aussi je la
croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reçu une lettre d'elle
avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'était bien elle, c'était bien ma
soeur, humiliée, flétrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous
fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui
tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu,
secourez-nous!
--Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria Lia en tombant à genoux. Oh!
pardonne-moi avant que je meure!
--Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je à te pardonner?
--Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris
cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai
voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de
nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je
suis forte; je n'ai pas peur. Courons!
Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent à courir
comme des insensés par les chambres de la villa chancelante,
s'élançant à toutes les portes, tentant toutes les issues et
rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse,
impassible, dévorante, et battant déjà le pied des murs qu'elle
secouait de ses embrassemens mortels.
Lia était tombée sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo
l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fenêtre en fenêtre en
criant, appelant au secours. Mais tout secours était impossible, la
lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla
chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais là
il comprit réellement que tout était fini, et, tombant à genoux et
élevant Lia au dessus de sa tête comme s'il eût espéré qu'un ange la
viendrait prendre:
--O mon Dieu! s'écria-t-il, ayez pitié de nous!
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il entendit les planchers
s'abîmer successivement et tomber dans la lave. Bientôt la terrasse
vacilla et se précipita à son tour, les entraînant l'un et l'autre
dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replièrent comme le
couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les
ruines, et tout fut fini.