XVIII

Le Combat.

La douleur du prince fut grande; aussi résolut-il de voyager pour se

distraire.

Il y avait justement dans le port une frégate française qui

s'apprêtait à faire voile pour Toulon; le prince demanda une

recommandation pour le capitaine et obtint le passage.

Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris

que le prince de *** allait s'embarquer à son bord, quel était le

compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le

capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu

ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses

amis.

Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était

magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du

côté de Corfou; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle

Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à

la recherche d'un monde.

Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se

réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine

entendit crier par le matelot en vigie: _Voile à tribord_!

Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua

l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut

une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains

détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était

anglaise.

Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux

requin comme le capitaine; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt

à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait

évidemment pour se rapprocher de la frégate; le capitaine, qui aimait

fort ce que les marins appellent le _jeu de boules_, résolut de lui

épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.

Dans ce moment, le matelot en vigie cria: _Voile à bâbord_!

Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon,

et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de

Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa

partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière,

et il reconnut un vaisseau de ligne de la première force.

--Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à

gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et

aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur

Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait

porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les

légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que

lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la

mer avec une nouvelle vigueur.

Le prince de *** était sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens

avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne

craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâtimens

auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y

avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de

tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.

Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une

ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtimens suivaient

la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine,

qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à

le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter la

_Marseillaise_, ce qui voulait dire clairement: _Enfoncés messieurs

les Anglais_! Le prince comprit parfaitement ce langage, et,

s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire

qui lui était habituel:

--Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes

qu'eux?

--Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-là dure, nous les aurons

bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus

même aboyer.

--Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point

de l'horizon d'où venait la brise.

--Ohé! capitaine, cria le matelot en vigie.

--Eh bien?

--Le vent saute de l'est au nord.

--Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés!

En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les

agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne

pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit

donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout

d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord.

Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois

bâtimens; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance

et couper à la frégate française la roule de la Corse. Quant à la

frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas

s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.

Le capitaine était homme de tête; il prit à l'instant même une

résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus

faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre

à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son

secours.

En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour

battit le branle-bas de combat.

On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour

qui répondait à notre défi.

De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit

toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.

Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne

et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient

distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui

se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la

frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.

Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant

l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement

nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était

menacée.

Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait,

invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer

dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval

et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le

pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en

rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays

qu'ils fussent, lui accorda sa demande.

On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une

centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la

frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de

la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la

légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et

disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui

venait de la France.

La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la

Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour,

avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux

bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique

les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches

fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds

affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la

république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre

bruit que l'air de la _Marseillaise_ que continuait de siffloter le

capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il

sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les

tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait

reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de

mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.

Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une

expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à

messieurs les Anglais.

En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet

et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme

que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq

minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée,

sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les

agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal

sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux

bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de

décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui

de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait

de biais à notre artillerie, le mot _Feu!_ retentit; vingt-quatre

pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut

emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment,

frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa

manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.

Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté

et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les

porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie,

elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en

plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit

ou dix morts et une vingtaine de blessés.

Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se

heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette

fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des

deux.

Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient

tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient,

lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la

frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils

reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième

effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu,

blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le

pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un

matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu!

retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu

s'avançant vers la sainte-barbe.

Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la

frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs

pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des

matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes

des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son

porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait

s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme

si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en

arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de

canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais

éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses

canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts.

Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste

foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la

mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui

l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit.

Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de

débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était

fini, son ennemie avait cessé d'exister.

Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne

fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en

frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était

proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec

elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.

Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire

les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans

l'entre-pont et de jeter les morts à la mer.

Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à

trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter,

avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa

proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.

Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient

atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées

par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis,

comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens,

il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était

susceptible.

Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles

avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à

profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent,

reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à

l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers

la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande

voile et la voile de foc.

--Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!

Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du

vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque

le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée

habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu

de son ennemi.

--Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux

bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand

comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez!

Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent

se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à

accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si

chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait

inutile.

En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le

premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou

deux voiles.

On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près; pendant

ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa

lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes

d'examen, faisant rentrer les différent tubes de sa lunette les uns

dans les autres d'un violent coup de la paume de la main:

--Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons

un demi-noeud plus que vous!

--Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi

demain matin nous serons hors de vue?

--Oh! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce

train-là.

--Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois

jambes, dit en riant le prince.

Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon

retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible;

un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au

dessous de la grande hune.

En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine;

puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa

partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de

*** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le

prince n'eut pas même une égratignure.

Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le

roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui

envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était

tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce

combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première

lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne

présentait pas un instant la moindre chance favorable.

Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le

courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas

de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut

de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer

provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans

la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès;

puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout

fut jeté à la mer.

Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et

sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.

Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les

progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était

donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite

n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le

capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment

de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la

manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.

Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution

à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard

d'arrière, et, s'adressant à son équipage:

--Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il

ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons.

Souvenez-vous du _Vengeur_, et _vive la république_!

L'équipage répéta d'une seule voix le cri de: _Vive la république_!

puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il

venait d'être convoqué pour une distribution de grog.

Quant au capitaine, il se mit à siffler la _Marseillaise_.

Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses

messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en

plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son

flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais

nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui

vint s'abattre sur le pont de la frégate.

En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de

l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais

et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate,

c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité

physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises

l'impétuosité française avec le courage anglican.

Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre

ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à

peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait

impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce

fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à

partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui

sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.

La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à

la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi

l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il

tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait

du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était

simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou

amener.

Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi

dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles

quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était

invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher

était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule

blessure.

Il y avait aussi le prince de *** qui était sain et sauf.

Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé

par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans

vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses

pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il

était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et

devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en

pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.

Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où

elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap

sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la

frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son

approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement

machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de

pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils

approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe

du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun

attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.

Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à

bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau

anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint,

pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout

mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait

ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent

comme une chevelure éparse et désolée.

Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en

excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces

mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux

la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine

français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il

fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage

prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de

la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le

bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout

côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il

menaçait de couler bas.

On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis

ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques

hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat

qu'ils venaient de soutenir.

Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis,

lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que

le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour

l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié

quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup

de pistolet.

Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait

l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la

chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet,

défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin

n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la

cervelle.

Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer

qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment

où le prince de *** mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on

commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte

que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour

faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte

le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.

Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon,

son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses

pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles

de la tempête qui avait failli l'anéantir.

Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu

essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de

l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le

port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec

le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux

cercueil.

Le prince de *** avait supporté la tempête avec le même bonheur que

le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de

mer.

Le corricolo · 第 23 / 61 题