Le Combat.
La douleur du prince fut grande; aussi résolut-il de voyager pour se
distraire.
Il y avait justement dans le port une frégate française qui
s'apprêtait à faire voile pour Toulon; le prince demanda une
recommandation pour le capitaine et obtint le passage.
Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris
que le prince de *** allait s'embarquer à son bord, quel était le
compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait; mais le
capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu
ni au diable, et il n'avait fait que rire des susceptibilités de ses
amis.
Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée: le temps était
magnifique; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du
côté de Corfou; Nelson vivait joyeusement à Palerme auprès de la belle
Emma Lyonna; le capitaine partit, fier comme un conquérant qui court à
la recherche d'un monde.
Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqu'en se
réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livourne, le capitaine
entendit crier par le matelot en vigie: _Voile à tribord_!
Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue et braqua
l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'oeil, il reconnut
une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et, à certains
détails de sa construction, il crut pouvoir être certain qu'elle était
anglaise.
Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux
requin comme le capitaine; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt
à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manoeuvrait
évidemment pour se rapprocher de la frégate; le capitaine, qui aimait
fort ce que les marins appellent le _jeu de boules_, résolut de lui
épargner moitié du chemin, et mit le cap droit sur le navire ennemi.
Dans ce moment, le matelot en vigie cria: _Voile à bâbord_!
Le capitaine se retourna, braqua sa lunette sur l'autre horizon,
et vit un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de
Livourne, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa
partie. Le capitaine l'examina avec une attention toute particulière,
et il reconnut un vaisseau de ligne de la première force.
--Oh! oh! murmura-t-il, trois rangées de dents à droite et deux à
gauche, cela fait cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires; et
aussitôt, demandant son porte-voix, il donna l'ordre de se diriger sur
Bastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait
porter. Aussitôt on vit se déployer comme autant d'étendards les
légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que
lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina doucement et fendit la
mer avec une nouvelle vigueur.
Le prince de *** était sur le pont et avait suivi tous ces mouvemens
avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne
craignait pas un combat; mais cependant, en voyant les deux bâtimens
auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'y
avait d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse et de
tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.
Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une
ligne droite à suivre, tandis que les deux autres bâtimens suivaient
la diagonale, gagnait-elle visiblement sur les Anglais. Le capitaine,
qui jusque-là avait tenu le porte-voix à pleine main, commença à
le laisser pendre négligemment à son petit doigt et à siffloter la
_Marseillaise_, ce qui voulait dire clairement: _Enfoncés messieurs
les Anglais_! Le prince comprit parfaitement ce langage, et,
s'approchant du capitaine en se frottant les mains et avec ce sourire
qui lui était habituel:
--Eh bien! capitaine, dit-il, nous avons donc de meilleures jambes
qu'eux?
--Oui, oui, dit le capitaine; et, si ce vent-là dure, nous les aurons
bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus
même aboyer.
--Oh! il durera, dit le prince, en fixant ses gros yeux vers le point
de l'horizon d'où venait la brise.
--Ohé! capitaine, cria le matelot en vigie.
--Eh bien?
--Le vent saute de l'est au nord.
--Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés!
En effet, une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les
agrès, confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne
pouvait être qu'une saute de vent accidentelle. Le capitaine attendit
donc quelques minutes encore avant de prendre un parti; mais, au bout
d'un instant, il n'y avait plus de doute, le vent était fixé au nord.
Cette impulsion nouvelle fut éprouvée à la fois par les trois
bâtimens; le vaisseau à trois ponts en profita pour prendre l'avance
et couper à la frégate française la roule de la Corse. Quant à la
frégate anglaise, elle se mit à courir des bordées afin de ne pas
s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.
Le capitaine était homme de tête; il prit à l'instant même une
résolution décisive et hardie: c'était de marcher droit sur le plus
faible des deux bâtimens, de l'attaquer corps à corps et de le prendre
à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son
secours.
En conséquence, la manoeuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour
battit le branle-bas de combat.
On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour
qui répondait à notre défi.
De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mit
toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.
Les trois bâtimens paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne
et avaient l'air de suivre le même chemin; seulement ils étaient
distancés à différens intervalles. Ainsi, la frégate française, qui
se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la
frégate anglaise, et à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.
Bientôt cette distance diminua encore; car la frégate anglaise, voyant
l'intention de son ennemie, ne conserva que les voiles strictement
nécessaires à la manoeuvre, et attendit le choc dont elle était
menacée.
Le capitaine français, voyant que le moment de l'action approchait,
invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer
dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval
et qui désirait profiter de l'occasion, demanda à demeurer sur le
pont, promettant de rester appuyé au mât de misaine et de ne gêner en
rien la manoeuvre. Le capitaine, qui aimait les braves de quelque pays
qu'ils fussent, lui accorda sa demande.
On continua de s'avancer; mais, à peine eut-on fait la valeur d'une
centaine de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la
frégate anglaise; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de
la frégate française, puis on entendit le coup, puis enfin on vit la
légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissant et
disparaître à travers la mâture, poussée qu'elle était par le vent qui
venait de la France.
La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de la
Grande-Bretagne, qui, provoquée la première par le son du tambour,
avait voulu répondre la première par le son du canon. Les deux
bâtimens commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre; mais, quoique
les canonniers français fussent à leur poste, quoique les mèches
fussent allumées, quoique les canons, accroupis sur leurs lourds
affûts, semblassent demander à dire un mot à leur tour en faveur de la
république, tout resta muet à bord, et l'on n'entendit d'autre
bruit que l'air de la _Marseillaise_ que continuait de siffloter le
capitaine. Il est vrai que, comme c'était à peu près le seul air qu'il
sût, il l'appliquait à toutes les circonstances; seulement, selon les
tons où il le sifflait, l'air variait d'expression, et l'on pouvait
reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de
mauvaise humeur, content ou mécontent, triste ou joyeux.
Cette fois, l'air avait pris en passant à travers ses dents une
expression de menace stridente qui ne promettait rien de bon à
messieurs les Anglais.
En effet, rien n'était d'un aspect plus terrible que ce bâtiment, muet
et silencieux, s'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme
que celle de l'aigle, sur son ennemi, qui, de cinq minutes en cinq
minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée,
sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles, les
agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire un mal
sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin, les deux
bâtimens se trouvèrent presque bord à bord; la frégate venait de
décharger sa bordée; elle donna l'ordre de virer pour présenter celui
de ses flancs qui était encore armé; mais, au moment où elle s'offrait
de biais à notre artillerie, le mot _Feu!_ retentit; vingt-quatre
pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fut
emporté, deux mâts craquèrent et s'abattirent, et le bâtiment,
frémissant de ses mâtereaux à sa quille, s'arrêta court dans sa
manoeuvre, tremblant sur place et forcé d'attendre son ennemi.
Alors la frégate française vira de bord à son tour avec une légèreté
et une grâce parfaites, et vint pour engager son beaupré dans les
porte-haubans du mât d'artimon; mais, en passant devant son ennemie,
elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en
plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit
ou dix morts et une vingtaine de blessés.
Au même moment, on entendit le choc des deux bâtimens qui se
heurtaient, et que les grappins attachaient l'un à l'autre de cette
fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des
deux.
Il y eut un moment de confusion horrible; Anglais et Français étaient
tellement mêlés et confondus, qu'on ne savait lesquels attaquaient,
lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la
frégate anglaise comme un torrent qui se précipite, trois fois ils
reculèrent comme une marée qui se retire. Enfin, à un quatrième
effort, toute résistance parut cesser; le capitaine avait disparu,
blessé ou mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise; le
pavillon britannique protestait seul encore contre la défaite; un
matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment, le cri: Au feu!
retentit; le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu
s'avançant vers la sainte-barbe.
Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêle-mêle à bord de la
frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs
pieds et qui menaçait d'engloutir à la fois amis et ennemis. Des
matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes
des grappins et pour dégager le beaupré. Le capitaine emboucha son
porte-voix et commanda la manoeuvre à l'aide de laquelle il espérait
s'éloigner de son ennemie, et la belle et intelligente frégate, comme
si elle eût compris le danger qu'elle courait, fit un mouvement en
arrière. Au même instant, un fracas pareil à celui de cent pièces de
canon qui tonneraient à la fois se fit entendre; le bâtiment anglais
éclata comme une bombe, chassant au ciel les débris de ses mâts, ses
canons brisés et les membres dispersés de ses blessés et de ses morts.
Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit, un vaste
foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la
mer, s'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui
l'étreignait, enfin il fit trois tours sur lui-même et s'engloutit.
Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus, de membres sanglans, de
débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout était
fini, son ennemie avait cessé d'exister.
Il y eut un instant de trouble suprême pendant lequel personne ne
fut sûr de sa propre existence, où les plus braves se regardèrent en
frissonnant, et où l'on ne sut pas, tant la frégate française était
proche de la frégate anglaise, si elle ne serait pas entraînée avec
elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.
Le capitaine reprit la premier son sang-froid; il ordonna de conduire
les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans
l'entre-pont et de jeter les morts à la mer.
Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à
trois ponts, qui, pendant la catastrophe que nous venons de raconter,
avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa
proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.
Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient
atteint le corps du bâtiment, changea deux ou trois voiles déchirées
par les boulets, remplaça les agrès coupés par des agrès neufs; puis,
comprenant que son salut dépendait de la rapidité de ses mouvemens,
il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment était
susceptible.
Mais si rapidement qu'eussent été exécutées ces manoeuvres, elles
avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à
profit, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent,
reprenant sa course vers les Baléares, un point blanc apparut à
l'avant du bâtiment de ligne, et presque aussitôt, passant à travers
la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande
voile et la voile de foc.
--Mille tonnerres! dit le capitaine; les brigands ont du vingt-quatre!
Effectivement, deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du
vaisseau, l'une à l'avant, l'autre à l'arrière, de sorte que, lorsque
le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée
habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu
de son ennemi.
--Toutes les voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux
bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand
comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez!
Et aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent et coururent
se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à
accompagner, et l'on sentit à un accroissement de vitesse que, si
chétif que fût ce secours, il n'était cependant pas tout à fait
inutile.
En ce moment, un second coup du canon retentit, qui passa comme le
premier dans la mâture, mais sans autre résultat que de trouer une ou
deux voiles.
On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes à peu près; pendant
ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa
lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis, après ces dix minutes
d'examen, faisant rentrer les différent tubes de sa lunette les uns
dans les autres d'un violent coup de la paume de la main:
--Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cria-t-il, nous filons
un demi-noeud plus que vous!
--Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont, ainsi
demain matin nous serons hors de vue?
--Oh! mon Dieu, oui, répondit le capitaine, si nous allons toujours ce
train-là.
--Et si quelque boulet maudit ne nous brise pas une de nos trois
jambes, dit en riant le prince.
Comme il disait ces paroles, le bruit d'un troisième coup de canon
retentit, et presque aussitôt on entendit un craquement terrible;
un boulet venait de briser le mât auquel était appuyé le prince, au
dessous de la grande hune.
En même temps le mât s'inclina comme un arbre que le vent déracine;
puis, toute chargée de ses voiles, de ses agrès, de ses cordages, sa
partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de
*** sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le
prince n'eut pas même une égratignure.
Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le
roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui
envisageait d'un coup d'oeil sa position. Or, cette position était
tranchée: maintenant un combat était inévitable, et le résultat de ce
combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première
lutte et un équipage de moitié moins fort que l'équipage ennemi, ne
présentait pas un instant la moindre chance favorable.
Le capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le
courage calme et persévérant que chacun lui connaissait: le branle-bas
de combat retentit de nouveau, et la moitié des matelots courut
de rechef aux armes, qu'on n'avait fait au reste que déposer
provisoirement sur le pont, tandis que l'autre moitié, s'élançant dans
la mâture, se mit à couper à grands coups de hache cordages et agrès;
puis on souleva le mât brisé, et agrès, mâts, voiles, cordages, tout
fut jeté à la mer.
Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le prince était sain et
sauf. Le capitaine l'avait cru exterminé.
Cependant, si court que fut le temps écoulé depuis la catastrophe, les
progrès du vaisseau étaient déjà visibles: continuer la chasse était
donc fuir inutilement; or, fuir est une lâcheté, quand la fuite
n'offre pas une chance de salut. C'est ainsi du moins que pensait le
capitaine. Aussi ordonna-t-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment
de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la
manoeuvre, et qu'on attendit le vaisseau.
Mais, comme il pensa que dans cette situation critique une allocution
à ses matelots ferait bien, il monta sur l'escalier du gaillard
d'arrière, et, s'adressant à son équipage:
--Mes amis, dit-il, nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il
ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons.
Souvenez-vous du _Vengeur_, et _vive la république_!
L'équipage répéta d'une seule voix le cri de: _Vive la république_!
puis chacun courut à son poste aussi léger et aussi dispos que s'il
venait d'être convoqué pour une distribution de grog.
Quant au capitaine, il se mit à siffler la _Marseillaise_.
Le vaisseau s'avançait toujours, et, à chaque pas qu'il faisait, ses
messagers de mort devenaient de plus en plus fréquens et de plus en
plus funestes; enfin il se trouva à portée ordinaire, et tournant son
flanc armé d'une triple rangée de canons, il se couvrit d'un épais
nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui
vint s'abattre sur le pont de la frégate.
En pareille circonstance, mieux vaut courir au devant du danger que de
l'attendre. Le capitaine ordonna de manoeuvrer sur le bâtiment anglais
et de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégate,
c'était un coup de vigueur qui fit disparaître la supériorité
physique de l'ennemi auquel elle avait affaire, en mettant aux prises
l'impétuosité française avec le courage anglican.
Mais le vaisseau anglais avait une trop bonne position pour la perdre
ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégate pouvait l'atteindre à
peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait
impunément. Or comme, dès qu'il vit la frégate mettre cap sur lui, ce
fut lui qui manoeuvra pour la tenir toujours à la même distance, à
partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu, le plus fort qui
sembla fuir, et le plus faible qui sembla poursuivre.
La situation du bâtiment français était terrible: maintenu toujours à
la même distance par la même manoeuvre, chaque bordée de son ennemi
l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il
tirait se perdaient impuissans dans l'intervalle qui la séparait
du but qu'il voulait atteindre; ce n'était plus une lutte, c'était
simplement une agonie; il fallait mourir sans même se défendre, ou
amener.
Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi
dire au devant de chaque bordée, et espérant qu'à chacune d'elles
quelque boulet le couperait en deux; mais on eût dit qu'il était
invulnérable; son bâtiment était rasé comme un ponton, le plancher
était couvert de morts et de mourans, et lui n'avait pas une seule
blessure.
Il y avait aussi le prince de *** qui était sain et sauf.
Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé
par la mitraille, mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans
vengeance; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses
pieds, comme si elle aussi eût été animée et vivante: il comprit qu'il
était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, et
devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna, en
pleurant de rage, l'ordre d'amener le pavillon.
Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où
elle flottait, le feu du bâtiment ennemi cessa; et, mettant le cap
sur la frégate, il manoeuvra pour venir droit à elle; de son côté, la
frégate le voyait s'avancer dans un morne silence: on eût dit qu'à son
approche les mourans même retenaient leurs plaintes. Par un mouvement
machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de
pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils
approchèrent machinalement la mèche des canons; mais, sur un signe
du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun
attendit, résigné, comprenant que toute défense serait une trahison.
Au bout d'un instant, les deux bâtimens se trouvèrent presque bord à
bord, mais dans un état bien différent: pas un seul homme du vaisseau
anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint,
pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français, au contraire, tout
mutilé de sa double lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait
ses trois mâts brisés, et presque tous ses cordages flottaient au vent
comme une chevelure éparse et désolée.
Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix, il adressa en
excellent français, à son courageux adversaire, quelques uns de ces
mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux
la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine
français se contenta de sourire en secouant la tête, après quoi il
fit signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage
prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de
la frégate étant hors de service. Le transport s'opéra aussitôt. Le
bâtiment français avait tellement souffert qu'il faisait eau de tout
côté, et que, si l'on ne portait un prompt remède à ses avaries, il
menaçait de couler bas.
On transporta d'abord les malheureux atteints le plus grièvement, puis
ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques
hommes qui étaient sortis par miracle sains et saufs du double combat
qu'ils venaient de soutenir.
Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir; puis,
lorsqu'il vit le reste de son équipage dans la chaloupe, et que
le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour
l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié
quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup
de pistolet.
Deux des matelots anglais et le jeune midshipman qui commandait
l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la
chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet,
défiguré et nageant dans son sang; le malheureux et brave marin
n'avait pas voulu survivre à sa défaite: il venait de se brûler la
cervelle.
Le jeune midshipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer
qu'il était mort, lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre. Au moment
où le prince de *** mettait le pied à bord du vaisseau anglais, on
commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête; de sorte
que le capitaine, voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour
faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte
le port de Livourne ou de Porto-Ferrajo.
Trois jours après, le bâtiment anglais, démâté de son mât d'artimon,
son gouvernail brisé, et ne se soutenant sur l'eau qu'à l'aide de ses
pompes, entra dans le port de Mahon, poussé par les derniers souffles
de la tempête qui avait failli l'anéantir.
Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu
essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de
l'abandonner; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le
port de Mahon, elle allait s'échouer sur les côtes de France, avec
le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux
cercueil.
Le prince de *** avait supporté la tempête avec le même bonheur que
le combat, et il était descendu à Mahon sans même avoir eu le mal de
mer.