XVII

Le Prince de ***.

Le prince de ***, les lunettes, la perruque et la tabatière

exceptées, naquit avec tous les caractères de la jettatura. Il avait

les lèvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbin;

sa mère, dont il était le second enfant, n'eut pas même le bonheur de

voir le nouveau-né: elle mourut en couches.

On chercha une nourrice pour l'enfant, et l'on trouva une belle

et vigoureuse paysanne des environs de Nettuno. Mais à peine le

malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna.

Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre, ce qui lui donna

pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle, grâce

au ciel, on le reconnaît à trois cents pas de distance, tandis qu'avec

ses gros yeux il ne peut mordre qu'en touchant. Louons le Seigneur, ce

qu'il a fait est bien fait.

En apprenant la mort de sa femme et la naissance d'un second fils, le

prince de ***, qui était ambassadeur en Toscane, accourut à Naples;

il descendit au palais, pleura convenablement la princesse, embrassa

paternellement l'infant et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi lui

tourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât

son ambassade sans autorisation; il eut beau faire valoir l'amour

paternel, l'amour paternel lui coûta sa place.

Cette catastrophe refroidit un peu le prince de *** pour son fils;

d'ailleurs, il avait, comme nous l'avons dit, un fils aîné, auquel

appartenaient de droit titres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé

que le cadet entrerait dans les ordres. Le principino était trop jeune

pour avoir une opinion quelconque à l'endroit de son avenir: il se

laissa faire.

Le jour où il entra au séminaire, tous les enfans de la classe dans

laquelle il fut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu'au milieu de

tout cela aucun accident personnel n'atteignait le principino; il

grandissait à vue d'oeil et prospérait que c'était un charme.

Il fit ses classes avec le plus grand succès, l'emportant sur tous

ses camarades. Une seule fois, on ne sait comment cela se fit, il

ne remporta que le second prix; mais l'élève qui avait remporté le

premier, en allant recevoir sa couronne, butta sur la première marche

de l'estrade et se cassa la jambe.

Cependant l'enfant devenait jeune homme. Si retiré que fût le

séminaire, les bruits du monde arrivaient jusqu'à lui. D'ailleurs,

dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles

dames dans des voitures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de

fringans chevaux; puis, au bout de la rue de Toledo, il apercevait un

édifice qu'on appelait Saint-Charles, et de l'intérieur duquel on lui

disait tant de merveilles, que les jardins et les palais d'Aladin

n'étaient rien en comparaison. Il en résultait que le principino avait

grande envie de faire connaissance avec les belles dames, de monter

à cheval comme les beaux jeunes gens, et surtout d'entrer à

Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait réellement.

Malheureusement la chose était impossible; le prince de ***, qui

avait toujours sa disgrâce sur le coeur, gardait rancune à son fils

cadet. D'un autre côté, le prince Hercule, que l'on faisait voyager

afin qu'il n'eût aucun contact avec son frère, devenait de jour

en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir

à merveille l'honneur du nom. Raison de plus pour que le pauvre

principino restât confiné dans son séminaire.

Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des

Deux-Siciles et la France; on parlait d'une croisade contre les

républicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs,

voulait en donner l'exemple. On leva des troupes de tous côtés,

on assembla une armée, et l'on annonça avec grande solennité que

l'archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de

Sainte-Claire.

Comme c'était une chose fort curieuse, et que si grande que fût

l'église, il n'y avait pas possibilité que tout Naples y pût tenir, on

décida que des députés des différens ordres de l'État assisteraient

seuls aux cérémonies. Eh outre, les colléges, les écoles et les

séminaires avaient droit d'y envoyer les élèves de chaque classe qui

auraient été les premiers dans la composition la plus rapprochée du

jour où devait avoir lieu la cérémonie. Le principino fut le premier

dans sa triple composition du thème, de version et de théologie; le

principino, qui faisait au reste des progrès miraculeux, était à cette

époque en rhétorique, et pouvait avoir de 16 à 17 ans.

Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité; tout se

passa avec un calme et un grandiose parfaits; seulement, au moment

où les étendards, après la bénédiction, défilaient pour sortir de

l'église, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante

en passant devant le principino. Le principino, qui avait un coeur

excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter

secours, mais il avait déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le

principino saisit l'étendard, l'agita d'un air martial qui indiquait

quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en criant:

_Vive le roi_! cri qui fut répété avec enthousiasme par toute

l'assemblée.

Trois mois après, l'armée napolitaine était battue, le drapeau était

tombé au pouvoir des Français avec une douzaine d'autres et le roi

Ferdinand s'embarquait pour la Sicile.

Le principino avait fini ses classes; il s'agissait de faire choix

d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence,

il sortit du séminaire où il avait passé son adolescence, et il entra

comme novice dans le monastère où devait s'écouler sa virilité et

s'éteindre sa vieillesse.

Le lendemain de son entrée aux camaldules parut l'ordonnance du

nouveau gouvernement qui supprimait les communautés religieuses.

Le jeune homme fut alors forcé de suivre la carrière de la prélature,

car, les couvens supprimés, il n'en demeurait pas moins le cadet et

n'en était pas plus riche pour cela. Pendant trois mois, il se promena

donc dans les rues de Naples avec un chapeau à trois cornes, un habit

noir et des bas violets; puis il se décida à recevoir les ordres

mineurs.

Le matin du jour fixé pour la cérémonie, la république parthénopéenne,

qui venait d'être établie, décida qu'il n'y avait pas d'égalité devant

la loi tant qu'il n'y avait pas égalité entre les héritages, et que

par conséquent le droit d'aînesse était aboli.

Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince

Hercule, frère aîné de notre héros, lequel se trouvait possesseur d'un

capital de deux millions.

Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'église, il

fit des bas rouges comme il avait fit de la robe blanche, envoya le

tricorne rejoindre le capuchon, fit venir le meilleur tailleur de

Naples, acheta la plus belle voiture et les plus beaux chevaux

qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge à

Saint-Charles.

Saint-Charles était véritablement bien digne du désir qu'avait toujour

eu le principino d'y entrer: c'était un des monumens dont Charles VII,

pendant sa royauté temporaire, avait doté Naples. Un jour il avait

fait venir l'architecte Angelo Carasale, et mettant tous ses trésors

à sa disposition, il lui avait dit de n'épargner ni frais ni

dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde.

L'architecte s'y était engagé (les architectes s'engagent toujours);

puis, profitant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement

voisin du palais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain

immense sur lequel s'éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique

construction. En effet, le théâtre, commencé au mois de mars 1737,

fut prêt le 1er novembre, et s'ouvrit le 4 du même mois, jour de la

Saint-Charles.

Si nous n'avions pas renoncé aux descriptions, par la conviction

que nous avons qu'aucune description ne décrit, nous essaierions

de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies,

d'énumérer le nombre d'arbres en fleurs qui faisaient, pendant cette

grande soirée, du théâtre de Saint-Charles la huitième merveille du

monde. Une grande loge avait été préparée pour le roi et la famille

royale; et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent,

l'impression fut si grande sur eux-mêmes qu'ils donnèrent le signal

des applaudissemens; aussitôt la salle tout entière éclata en bravos

et en cris d'admiration.

Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l'architecte dans sa loge, et,

lui posant la main sur l'épaule à la vue de tous, il le félicita sur

son admirable réussite.

--Une seule chose manque a votre salle, dit le roi.

--Laquelle? demanda l'architecte.

--Un passage qui conduise du palais au théâtre.

L'architecte baissa la tête en signe d'assentiment.

Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva Carasale qui

l'attendait.

--Qu'avez-vous donc fait pendant toute cette représentation? lui

demanda le roi.

--J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté, répondit Carasale.

--Lesquels?

--Que Votre Majesté daigne me suivre, et elle verra.

--Suivons-le, dit le roi en se retournant vers la famille royale; quoi

qu'il ail fait, rien ne m'étonnera; nous sommes dans la journée aux

miracles.

Le roi suivit donc l'architecte; mais, quoi qu'il eût dit, son

étonnement fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes

d'une galerie intérieure toute tapissée d'étoffes de soie et de

glaces; cette galerie, qui avait deux ponts jetés à une hauteur de

trente pieds et un escalier de cinquante-cinq marches, avait été

improvisée pendant trois heures qu'avait duré la représentation.

Voilà donc ce qu'était Saint-Charles depuis soixante ans; depuis

soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration et l'envie de toute

la terre. Il n'était donc pas étonnant que le principino eût une si

grande envie de voir Saint-Charles.

Le soir même où le principino avait vu Saint-Charles, et comme le

dernier spectateur franchissait le seuil de la salle, le feu prit au

théâtre; le lendemain Saint-Charles n'était plus qu'un monceau de

cendres.

Déjà depuis long-temps des bruits alarmans circulaient sur le

principino; mais à partir de ce jour ces bruits prirent une

consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différens

résultats qu'il avait obtenus, et l'on commença de le fuir comme la

peste. Cependant ces bruits trouvaient des incrédules; à Naples, comme

partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire

à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme

à la mode, et madame la comtesse de M***, qui aimait fort les

Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce

que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de son

incrédulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le

recevoir et pour prouver, par l'impunité, que tous les bruits qu'on

répandait sur lui étaient ridicules et erronés.

La nouvelle du défi porté à la jettatura par la comtesse de M*** se

répandit dans Naples; le premier mot de tous les invités fut qu'ils

n'iraient certainement pas à cette soirée; mais le grand jour venu, la

curiosité l'emporta sur la crainte, et, dès neuf heures du soir, les

salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute cette

foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des verres

de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes

d'instrumentistes et de chanteurs.

A dix heures, le prince de *** arriva: c'était à cette époque un

charmant cavalier, qui portait depuis longtemps des lunettes, c'est

vrai; qui venait de prendre la tabatière bien plutôt par genre

qu'autrement, c'est encore vrai; mais qu'une magnifique chevelure

ondoyante et bouclée devait encore long-temps dispenser de recourir

à la perruque. Il était d'un caractère charmant, paraissait toujours

joyeux, se frottait les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit;

bref, c'était un homme à succès, n'était cette maudite jettatura.

Son entrée chez la comtesse de M*** fut signalée par un petit

accident; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi

bien avoir pour cause la maladresse que la fatalité: un laquais, qui

portait un plateau de glaces, le laissa tomber juste au moment où le

prince ouvrait la porte. Cependant la coïncidence de son apparition

avec l'événement fit qu'on remarqua cet événement, si léger qu'il fût.

Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle se

promenait dans ses jardins, ainsi que presque tous les invités. Il

faisait une de ces magnifiques sorées du mois de juin dont la chaleur,

à Naples, est tempérée par cette double brise de mer qu'on ne connaît

que là. Le ciel était flamboyant d'étoiles, et la lune, qui montait au

dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un

mortier gigantesque.

Le prince, après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré

cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra

enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'était

lancé, comme nous l'avons dit.

Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de M*** vint a

lui: on échangea les complimens d'usage; puis, pour prouver le mépris

qu'elle faisait des bruits répandus, la comtesse quitta le bras de

son cavalier et prit celui du prince. Sensible à cette marque de

distinction, le prince voulut la reconnaître en louant la fête.

--Ah! madame, dit-il, quelle charmante fête vous nous donnez là, et

comme on en parlera long-temps!

--Oh! prince, répondit madame de M***, vous exagérez la valeur d'une

petite réunion sans conséquence.

--Non, d'honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et

que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique.

Le prince n'avait pas achevé cette phrase qu'un coup de tonnerre

olympien se fit entendre, et qu'un nuage, que personne n'avait vu,

crevant tout à coup, se répandit en épouvantable averse. Chacun se

sauva de son côté comme il put; les uns cherchèrent un abri momentané

dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers

le palais; la comtesse de M*** et le prince furent au nombre de ces

derniers.

Or, notez que, dans le mois de juin, Naples est une espèce d'Egypte

à l'endroit de l'eau, et qu'il y a trois mois dans l'année, juin,

juillet et août, pendant lesquels, la sécheresse fût-elle libyenne,

on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser, a sortir la châsse de

saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance

du saint.

Le prince n'avait eu qu'un mot à dire, et un autre déluge avait à

l'instant même ouvert les cataractes du ciel.

Le salon principal, vaste rotonde autour de laquelle tournaient tous

les autres appartemens, était éclairé par un magnifique lustre en

cristal que la comtesse de M*** avait reçu d'Angleterre trois mois

auparavant, et qu'elle avait fait allumer pour la première fois. Ce

lustre était d'un effet magique, tant la lumière, reflétée par les

mille facettes du verre, se multipliait, brillant de tous les feux de

l'arc-en-ciel. Aussi, au moment où le prince et la comtesse arrivèrent

sur le seuil de la porte, le prince s'arrêta-t-il ébloui.

--Eh bien! qu'avez-vous donc, prince? demanda la comtesse de M***.

--Ah! madame, s'écria le prince, que vous avez là un magnifique

lustre!

Le prince avait à peine laissé échapper ces paroles louangeuses, qu'un

des anneaux dorés qui soutenaient cet autre soleil au plafond se

rompit, et que le lustre, tombant sur le parquet, se brisa en mille

morceaux.

Par bonheur, c'était juste au moment où chacun prenait place pour la

contredanse; le centre du salon se trouva donc vide, et personne ne

fut blessé.

Madame de M*** commença à se repentir en elle-même d'avoir ainsi

tenté Dieu en invitant le prince; mais l'idée qu'elle reculait devant

trois accidens qui pouvaient, à tout prendre, être l'effet du hasard;

la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à cette

crainte, la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle

donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes

aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fête,

toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre

fortune bon coeur et à suivre jusqu'au bout la route où elle était

engagée. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince,

et, sauf le plateau renversé, sauf l'orage survenu, sauf le lustre

brisé, tout continua d'aller à merveille.

La soirée était entrecoupée de chant: c'était le moment où Paësiello

et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, se partageaient les

adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de

l'un et de l'autre. Une des meilleures interprètes de ces deux grands

génies était la signora Erminia, prima donna du malheureux théâtre

Saint-Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus

grande étendue, d'une sûreté de voix et de méthode telle, qu'on ne se

rappelait pas, de mémoire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.

En effet, depuis trois ans que la signora Erminia était à Naples,

jamais le moindre enrouement, jamais la moindre note douteuse, jamais,

enfin, pour nous servir du terme consacré, jamais le moindre _chat

dans le gosier_. Elle avait promis de chanter le fameux air: _Pria che

spunti_, et le moment était venu de tenir sa promesse.

Aussi, la contredanse finie, chacun se rangea-t-il à sa place pour

laisser le salon libre à la signora Erminia.

L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y

rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense

salon, le prince, qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois

qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse

de M***, et, s'élançant au devant de la célèbre cantatrice, il lui

offrit le bras pour la conduire à son poste.

Chacun applaudit à cet élan de galanterie, d'autant plus remarquable

qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, était

au séminaire.

Le prince revint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M***, au

milieu d'un murmure général d'approbation.

Mais bientôt les mots _Chut! Silence! Ecoutons_! se firent entendre.

L'accompagnateur jeta à la foule impatiente son brillant prélude. La

cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle

fila son premier son.

Elle l'avait pris un demi-ton trop haut, et, à la moitié de la

quatrième mesure, elle fit un épouvantable _couac_.

Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque

impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des

applaudissemens; mais le coup était porté: la signora Erminia, sentant

qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent,

comprit que c'était la jettatura qui agissait, elle s'élança hors du

salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle

attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver.

Cette série d'événemens commençait à mettre madame de M*** on ne

peut plus mal à son aise; tous les yeux étaient fixés sur elle et sur

le malencontreux prince, dont la première entrée dans le monde était

signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de son côté, à

part les complimens de condoléance qu'il se croyait obligé de faire à

madame de M***, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il

était la cause présumée de tous ces effets, et que, fier de l'honneur

d'avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison, il ne

semblait pas vouloir s'en dessaisir de toute la soirée, madame de

M*** avisa un moyen poli de rentrer en possession d'elle-même, en

feignant d'être lasse de rester debout et en priant le prince de la

conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon, et qui

avait été conservé tout meublé, dans le but justement d'offrir un lieu

de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués.

Cette charmante oasis était d'autant plus agréable que sa porte à

deux battans s'ouvrait sur le salon, et que tout en cessant de faire

partie du bal comme acteur, on continuait, en se retirant dans ce

petit boudoir, d'en demeurer spectateur.

Ce fut donc là que le prince de *** conduisit la comtesse; et comme

c'était un cavalier plein d'attentions, il alla prendre un fauteuil

contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que,

tout en se reposant, madame de M*** pût parfaitement voir; approcha

une chaise du fauteuil, afin de n'être point obligé de la quitter, et,

en la saluant, lui fit signe de s'asseoir.

Madame de M*** s'assit; mais au moment où elle s'asseyait, les deux

pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps, de manière

que la pauvre comtesse fit une chute des plus désagréables. Aussi,

lorsque le prince, se précipitant vers elle, lui offrit la main pour

l'aider à se relever, repoussa-t-elle sa main avec une vivacité

qu'avait cessé de tempérer toute politesse, et, toute rougissante et

confuse, se sauva-t-elle dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma,

et d'où, quelques instances qu'on lui fît à la porte, elle ne voulut

plus sortir!

Veuf de la maîtresse de la maison, le bal ne pouvait plus continuer.

Aussi chacun se retira-t-il, maudissant le malencontreux invité qui

avait changé toute cette délicieuse fête en une série non interrompue

d'accidens. Le prince seul ne s'aperçut point des causes de cette

désertion prématurée; il resta le dernier, et s'obstinait encore à

essayer de faire reparaître madame de M***, lorsque les domestiques

vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui

empêchât qu'on n'éteignît les candélabres et qu'on ne fermât les

portes.

Le prince, qui au bout du compte était homme de bon goût, comprit

qu'un plus long séjour serait une inconvenance, et se retira chez

lui, enchanté de son début dans le monde, et ne doutant pas que son

amabilité n'eût produit sur le coeur de la comtesse le plus désastreux

effet pour sa tranquillité à venir.

On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une

immense sensation; on les attendait pour porter une opinion définitive

sur le prince de ***. A compter de ce moment, l'opinion fut donc

fixée.

Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit

quelques mots, arriva de ses voyages; il avait parcouru la France,

l'Angleterre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès.

C'était chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi

juste titre. C'était un excellent cavalier, un danseur merveilleux,

et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet,

supériorité qui avait été constatée par une douzaine de duels dans

lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il

eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule

était-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait

naturellement encore de la crainte qu'il inspirait.

L'entrevue entre les deux frères fut naturellement un peu froide; ils

ne s'étaient jamais vus, et le prince Hercule, tout en pardonnant à

son puîné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait point assez

de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins, le prince aîné

était si loyal, le prince cadet était si bon enfant, qu'au bout de

quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.

Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une

ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à

son frère cadet, sans attraper par-ci par-là quelques bribes de

conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en

résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à

l'endroit de son frère, et, prenant dans la Villa-Réal un jeune homme

en flagrant délit de narration, débuta dans son explication avec lui

par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre

réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour et heure

furent pris pour le lendemain; les témoins devaient régler les

conditions du combat.

Une provocation aussi publique fit grand bruit par la ville. Si c'eût

été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il

serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris

ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu; mais le régime avait fort

changé: la république parthénopéenne était décrétée de Gaëte à

Reggio, et elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté

individuelle d'empêcher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle

protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc

les choses suivre naturellement leur cours.

Or, il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que

son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer

la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez son

aîné pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui

venait de parvenir jusqu'à lui; le prince Hercule lui avoua alors

qu'il devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta

qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme, il ne pouvait

mettre personne dans le secret de cette future rencontre, pas même lui

qui était son frère.

Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse, mais

il exigea de son frère qu'il lui permît d'être son témoin. Celui-ci

refusa d'abord, mais le principino insista tellement que le prince

Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait, à cette condition

cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle,

ni ne consentirait à aucun arrangement.

Quant au choix des armes; le prince Hercule le laissait entièrement à

la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier

que l'épée, _et vice versa_.

Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre

explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain,

à six heures du matin, au lac d'Agnano, et que l'arme à laquelle ils

se battraient était l'épée.

Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité,

qu'il fallut que le lendemain, à cinq heures, son frère le réveillât.

Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin,

qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires

qui serait blessé.

A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils

avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se

saluèrent, puis on s'enfonça sous la grotte. Dix minutes après on

était sur les rives du lac d'Agnano.

Les adversaires et les témoins mirent pied à terre: chacun avait

apporté des épées. On tira au sort afin de savoir desquelles on devait

se servir. Le sort décida qu'on se servirait de celles du prince

Hercule.

Les deux jeunes gens mirent le fer à la main. La disproportion était

inouïe. A peine si l'adversaire du prince Hercule avait touché un

fleuret trois fois dans sa vie; tandis que le prince Hercule, qui

avait fait de l'escrime son délassement favori, maniait son épée avec

une grâce et une précision qui ne permettaient pas de douter un seul

instant que toutes les chances ne fussent en sa faveur.

Mais, à la première passe et contre toute attente, le prince Hercule

fut enfilé de part en part, et tomba sans même jeter un cri.

Le médecin accourut: le prince était mort; l'épée de son adversaire

lui avait traversé le coeur.

Le jeune prince voulut continuer le combat; il arracha l'épée des

mains de son frère et somma son meurtrier de croiser le fer à son tour

avec lui; mais le docteur et le second témoin se jetèrent entre eux,

déclarant qu'ils ne permettraient pas une pareille infraction aux lois

du duel, si bien que force fut au principino de se rendre à leurs

raisons, quelque envie qu'il eût de venger son frère.

On le ramena chez lui désespéré, quoique ce fatal événement doublât sa

fortune.

Le vieux prince, qui vivait fort retiré dans son château de la

Capitanate, apprit la mort de son fils aîné le lendemain du jour où

il avait expiré. Comme il l'avait toujours fort aimé et que cette

nouvelle lui avait été annoncée sans précaution aucune, elle le frappa

d'un coup aussi douloureux qu'inattendu. Le même jour il se mit au

lit; le surlendemain il était mort.

Le principino se trouva donc le chef de la famille, et maître, à

vingt-un ans, d'une fortune de huit millions.

Le corricolo · 第 22 / 61 题