IV

Toledo.

Toledo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurans, des

cafés, des boutiques; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les

quartiers de la ville; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les

torrens de la foule. L'aristocratie y passe en voiture, la bourgeoisie

y vend ses étoffes, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est

une promenade; pour le marchand, un bazar; pour le lazzarone, un

domicile.

Toledo est aussi le premier pas fait par Naples vers la civilisation

moderne, telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui

réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain

neutre où l'on peut suivre d'un oeil curieux les restes de l'ancien

monde qui s'en va et les envahissemens du nouveau monde qui arrive.

A côté de la classique osteria aux vieux rideaux tachetés par les

mouches, un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et

ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquités à l'usage

de messieurs les Anglais se pavane un marchand d'allumettes chimiques.

Au dessus d'un bureau de loterie s'élève un brillant salon de

coiffure; enfin, pour dernier trait caractéristique de la fusion

qui s'opère, la rue de Toledo est pavée en lave comme Herculanum et

Pompéia, et éclairée au gaz comme Londres et Paris.

Tout est à voir dans la rue de Toledo; mais comme il est impossible de

tout décrire, il faut se borner à trois palais, qui sont ce qu'elle

offre de plus saillant et de plus remarquable: le palais du roi à une

extrémité, le palais de la ville à l'autre extrémité, et au milieu le

palais de Barbaja.

Quant au palais du roi de Naples, l'occasion se présentera de nous en

occuper. Passons à la ville. La ville se compose: 1. d'un carrosse

à douze places, peint et doré dans le plus beau style espagnol du

dix-septième siècle; 2. de douze magistrats, élus moitié parmi les

nobles, moitié parmi les bourgeois napolitains, portant fièrement

la cape et l'épée, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés

d'énormes perruques à la Louis XIV; 3. de six chevaux harnachés,

empanachés, caparaçonnés avec la plus grande magnificence. Voici

maintenant les fonctions respectives de tout le personnel de la ville;

le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise, les

douze magistrats sont chargés de s'asseoir dans le carrosse, et les

six chevaux sont obligés de traîner le tout d'un bout de Toledo à

l'autre, le plus lentement possible. Tout le monde s'acquitte à

merveille de ses devoirs.

Reste donc à expliquer à mes lecteurs ce que c'est, ou plutôt ce que

c'était que Barbaja; car, hélas! au moment où j'écris ces lignes, ce

grand homme a disparu, cette grande gloire s'est évanouie, ce grand

astre s'est éteint.

Domenico Barbaja était le véritable type de l'impresario italien. En

France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire

du roi, le caissier, les contrôleurs, nous ne connaissons pas

l'impresario. L'impresario est tout cela à la fois, mais il est plus

encore. Nos théâtres sont régis constitutionnellement, nos directeurs

règnent et ne gouvernent pas, suivant la célèbre maxime parlementaire.

L'impresario italien est un despote, un czar, un sultan, régnant par

le droit divin dans son théâtre, n'ayant, comme les rois les plus

légitimes, d'autres règles que sa propre volonté, et ne devant compte

de son administration qu'à Dieu et à sa conscience.

Il est à la fois pour les artistes un exploiteur habile et un père

indulgent, un maître absolu et un ami fidèle, un guide éclairé et un

juge incorruptible.

C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte et en

disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soit au monde le

droit de visite sur ses planches, couvrant sa marchandise de son

pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité

tout américaine.

Au reste, l'impresario n'a pas seulement le droit pour lui, il a aussi

la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie et un peloton

d'infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place, des

sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en

prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le

public qui oserait siffler sans raison.

Domenico Barbaja 1er a donc régné d'une manière aussi complète et

aussi absolue pendant l'espace de quarante ans. C'était un homme de

taille moyenne, mais bâti en Hercule, la poitrine large, les épaules

carrées, le poignet de fer. Sa tête était assez commune, et ses traits

ne se piquaient pas d'une grande régularité; mais ses yeux pétillaient

d'esprit, d'intelligence et de malice.

Goldoni l'avait prévu en écrivant _le Bourru bienfaisant_. Excellent

coeur, mais les manières les plus brusques, le caractère le plus

violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire

dans aucune langue le dictionnaire d'injures et de gros mots dont il

se servait à l'égard des artistes de son théâtre. Mais il n'en est

pas un qui lui ait gardé rancune, tant ils étaient sûrs qu'au moindre

succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion, à la

moindre chute pour les consoler avec délicatesse, à la moindre maladie

pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévoûment

paternels.

Parti d'un café de Milan, où il servait en qualité de garçon, il était

arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la

Scala et de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur

le public italien et sur le public allemand, c'est-à-dire sur deux

publics dont l'un passe pour être le plus capricieux et l'autre pour

être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa

fortune, Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en

généreux bienfaits. Il avait un palais pour loger les artistes, une

villa pour traiter ses amis, des jeux publics pour amuser tout le

monde. Génie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su

écrire une lettre ni déchiffrer une note, et traçant avec un parfait

bon sens aux poètes le plan de leurs libretti, aux compositeurs le

choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plus criarde

et la plus dissonante, et formant par ses conseils les premiers

chanteurs, de l'Italie; ne parlant que son patois milanais, et se

faisant comprendre à merveille par les rois et par les empereurs avec

lesquels il traitait de puissance à puissance.

Aussi prenait-il ses engagemens sur parole et sans jamais accepter la

moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il

avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement et de

quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle

accommodante à l'endroit des décors, un public encourageait-il les

débutans avec cette bienveillance qui triple les moyens d'un artiste,

un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention? ville,

public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de

l'impresario; il leur envoyait Rubini, la Pasta, Lablache, l'élite de

sa troupe. Mais si une autre ville, au contraire, se montrait par trop

exigeante, si un autre public abusait de son droit de siffler acheté

à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions

excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses

_chiens_, comme il les appelait par une expression énergique; leur

faisait écorcher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait

les plaintes et les sifflets des patiens avec le même sang-froid qu'un

empereur romain assistant au spectacle du cirque.

Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge

d'avant-scène, en face du roi, un soir de première représentation,

grave, impassible, se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le

public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à

l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un: «_Can

de Dio_!» qui faisait trembler la salle. Si, au contraire, c'était le

public qui avait tort, Barbaja se redressait comme une vipère, et lui

lançait à pleine voix un: «_Fioli d'una vacea_, voulez-vous vous taire

vous ne méritez que de la canaille!» Si c'était le roi par hasard qui

manquait d'applaudir à temps, Barbaja se contentait de hausser les

épaules et sortait en grommelant de sa loge.

Barbaja ne se fiait à personne du soin de former sa troupe; il avait

pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce

qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître,

et qu'avec des talens célèbres il y avait plus à perdre qu'à gagner.

Il aimait mieux les créer lui-même, et commençait d'ordinaire ses

expériences _in anima vili_.

Voici sa manière de procéder:

Il sortait par une belle matinée de mai ou de septembre, et se faisait

conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la

campagne, il descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et

s'acheminait seul et à pied à la recherche de l'_ut_ de poitrine. S'il

rencontrait un paysan assez beau, assez bien tourné et assez paresseux

pour faire un ténor, il s'approchait de lui amicalement, lui posait

la main sur l'épaule, et engageait la conversation à peu près en ces

termes:

--Eh bien! mon ami, le travail nous fatigue un peu, n'est-ce pas? Nous

n'avons pas la force de lever la bêche?

--Je me reposais, eccellenza.

--Connu! connu! le paysan napolitain se repose toujours.

--C'est qu'il fait une chaleur étouffante. Et puis la terre est si

dure!

--Je parie que tu dois avoir une belle voix; je ne connais rien qui

soulage et qui donne des forces comme un peu de musique; si tu me

chantais une chanson?

--Moi, monsieur! Je n'ai jamais chanté de ma vie.

--Raison de plus; tu auras la voix plus fraîche.

--Vous voulez plaisanter!

--Non, je veux t'entendre.

--Et qu'est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous?

--Mais peut-être que si ta voix me plaît tu ne travailleras plus, je

te prendrai avec moi.

--Pour domestique?

--Mieux que cela.

--Pour cuisinier?

--Mieux, te dis-je.

--Et pourquoi donc? demandait alors le paysan avec quelque défiance.

--Qu'est-ce que ça te fait? chante toujours.

--Bien fort?

--De tous tes poumons, et surtout ouvre bien la bouche.

Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton ou de basse-taille,

l'impresario tournait lestement sur ses talons en lui laissant quelque

maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie

champêtre; mais s'il était assez heureux dans sa journée pour mettre

la main sur un ténor, il l'emmenait avec lui et le faisait monter...

derrière sa voiture.

Il ne gâtait pas les artistes, celui-là.

S'agissait-il d'engager un homme:--Qu'est-ce qu'il te faut, mon

garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque et de son ton bourru;

tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer. Des

souliers pour te chausser, un habit pour te couvrir, du macaroni pour

te régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, et

ensuite tu me feras la loi comme je te la fais maintenant. Hélas! ce

temps ne viendra que trop tôt; tu as une belle voix, et la preuve

c'est que je t'ai engagé; tu as de l'intelligence et la preuve c'est

que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien te viendra

en chantant. Si je te donnais beaucoup d'argent tout de suite, tu

ferais le beau, tu te griserais tous les jours, et tu perdrais ta voix

au bout de trois semaines.

Avec les femmes, le raisonnement était beaucoup plus court et plus

simple:

--Chère enfant, je ne te donnerai pas un sou; c'est toi, au contraire,

qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce

que tu possèdes d'agrémens naturels. Tu es jolie; si tu as du talent,

tu arriveras bien vite; si tu n'en as pas, tu arriveras plus vite

encore. Crois-moi, tu m'en remercieras plus tard lorsque tu auras

acquis un peu plus d'expérience. Si tu étais déjà riche à tes débuts,

tu épouserais un choriste qui te battrait ou un prince qui te

réduirait à la misère.

Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes

s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus

souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs

à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison,

payait leurs dettes, et le compte était soldé.

Pendant mon séjour à Naples, on racontait plusieurs anecdotes sur le

grand impresario, qui peignent l'homme tout entier et donnent une

exacte mesure de ses connaissances en musique.

Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence était grande

à la cour, lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le

théâtre la vocation la plus décidée et annonçant le plus bel avenir.

Barbaja fit une moue très significative et enfonça ses deux mains

dans les poches de sa veste de nankin, attitude qu'il prenait

habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa

colère.

--Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance

qui échauffait de plus en plus la bile du terrible impresario, c'est

un véritable prodige!

--Bien, bien! qu'elle vienne demain à midi.

Le lendemain, à l'heure dite, la débutante met sa plus belle robe,

prend ses cahiers, et, flanquée de l'éternelle mère que vous

connaissez, se présente au palais de Barbaja.

Le directeur de l'orchestre était déjà au piano, Barbaja se promenait

de long en large dans son salon.

--Signor impresario, dit la vieille femme après une profonde

révérence, il est du devoir d'une mère, devoir religieux et sacré, de

vous avertir que cette pauvre enfant, étant pure comme le cristal, et

timide comme une colombe...

--Nous commençons mal, interrompit brusquement Barbaja; au théâtre il

faut être effrontée.

--Ce n'est pas cependant que je veuille entendre, reprend la mère de

sa voix la plus mielleuse...

Mais l'impresario, lui tournant le dos, s'approcha de la jeune fille

et lui dit d'un ton passablement impatienté:--Voyons, ma chère, que

veux-tu me chanter?

Il aurait tutoyé la reine en personne.

--Monsieur, balbutie la débutante, devenue rouge jusqu'au blanc des

yeux, j'ai la prière de _Norma_...

--Comment, malheureuse! s'écrie Barbaja d'une voix tonnante; après la

Ronzi, oserais-tu aborder la prière de _Norma_? Quelle audace!

--Je chanterai, si vous le préférez, la cavatine du _Barbier_.

--La cavatine du _Barbier_! après la Fodor! Quelle indignité!

--Pardon, monsieur, dit la jeune fille en tremblant; j'essaierai la

romance du _Saule_.

--La romance du _Saule_! après la Malibran! Quelle profanation!

--Alors il ne me reste plus que des solféges, reprend la pauvre

débutante presque en sanglotant.

--A la bonne heure! Va pour les solféges!

La jeune fille essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un

mot de consolation, l'accompagnateur l'encourage; bref, elle s'en tire

à merveille. Jamais solféges n'avaient été mieux exécutés.

La physionomie de Barbaja s'éclaircit, son front se déride, un sourire

de satisfaction erre sur ses lèvres.

--Eh bien, monsieur! s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que

pensez-vous de ma fille?

--Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu

comprendre un seul mot.

Une autre fois (on était en plein hiver) on répétait un opéra nouveau,

et les chanteurs chargés des premiers rôles, désolés de quitter leur

édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la

veille de mettre à l'amende le premier qui ne se trouverait pas à

l'heure, fût-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un

exemple.

La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une

coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent,

l'orchestre s'arrête, on attend quelqu'un.

--Qu'y a-t-il? s'écrie l'impresario en se précipitant vers la rampe.

--Rien, monsieur, répond le premier violon.

--Qu'est-ce qui manque? Je veux le savoir.

--Il manque un _ré_.

--A l'amende.

Tout cela n'empêche pas que Domenico Barbaja n'ait créé Lablache,

Tamburini, Rubini, Donzelli, la Colbron, la Pasta, la Fodor,

Donizetti, Bellini, Rossini lui-même; oui, le grand Rossini.

Les plus grands chefs-d'oeuvre du maître souverain ont été composés

pour Barbaja, et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre

impresario de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail

le génie le plus libre, le plus insouciant et le plus heureux qui ait

jamais plané sur le beau ciel de l'Italie.

J'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario et

le compositeur.

V

Otello.

Rossini venait d'arriver à Naples, précédé déjà par une grande

réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant de

voiture fut, comme on s'en doute bien, l'impresario de Saint-Charles.

Barbaja alla au devant du maestro les bras et le coeur ouverts, et,

sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole:

--Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, et j'espère que tu ne

refuseras aucune des trois.

--J'écoute, répondit Rossini avec ce fin sourire que vous savez.

--Je t'offre mon hôtel pour toi et pour tes gens.

--J'accepte.

--Je t'offre ma table pour toi et pour tes amis.

--J'accepte.

--Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre.

--Je n'accepte plus.

--Comment! tu refuses de travailler pour moi?

--Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.

--Tu es fou, mon cher.

--C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

--Et que viens-tu faire à Naples?

--Je viens manger des macaroni et prendre des glaces. C'est ma

passion.

--Je te ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui est le

premier de Toledo, et je te ferai moi-même des macaroni dont tu me

diras des nouvelles.

--Diable! cela devient grave.

--Mais tu me donneras un opéra en échange.

--Nous verrons.

--Prends un mois, deux mois, six mois, tout le temps que tu désires.

--Va pour six mois.

--C'est convenu.

--Allons souper.

Dès le soir même, le palais de Barbaja fut mis à la disposition de

Rossini; le propriétaire s'éclipsa complètement, et le célèbre maestro

put se regarder comme étant chez lui, dans la plus stricte acception

du mot. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il

rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de

Barbaja, dont Rossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite.

Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez

d'amis pour les convier aux festins de son hôte: à peine s'il avait

pu en réunir, malgré toutes les avances du monde, douze ou quinze.

C'étaient les mauvais jours.

Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, il

inventait tous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les

plus anciennes de sa cave, et fêtait tous les inconnus qu'il plaisait

à Rossini de lui amener, comme s'ils avaient été les meilleurs amis de

son père. Seulement, vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une

adresse infinie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire

et le fromage quelques mots sur l'opéra qu'il s'était fait promettre

et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer.

Mais, quelque précaution oratoire qu'employât l'honnête impresario

pour rappeler à son hôte la dette qu'il avait contractée, ce peu de

mots tombés du bout de ses lèvres produisait sur le maestro le même

effet que les trois paroles terribles du festin de Balthazar. C'est

pourquoi Barbaja, dont la présence avait été tolérée jusque alors, fut

prié poliment par Rossini de ne plus paraître au dessert.

Cependant les mois s'écoulaient, le libretto était fini depuis

long-temps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fût

décidé à se mettre à l'ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades,

aux promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche,

l'équitation se partageaient les loisirs du noble maître; mais il

n'était pas question de la moindre note. Barbaja éprouvait vingt fois

par jour des accès de fureur, des crispations nerveuses, des envies

irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins, car

personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de

Rossini.

Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus

exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant

qu'il n'y avait plus de temps à perdre ni de ménagemens à garder, il

tira le maestro à l'écart et entama l'entretien suivant:

--Ah ça! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours

pour l'époque fixée?

--Quelle époque? dit Rossini avec l'ébahissement d'un homme à qui on

adresserait une question incompréhensible en le prenant pour un autre.

--Le 30 mai.

--Le 30 mai!

Même pantomime.

--Ne m'as-tu pas promis un opéra nouveau qu'on doit jouer ce jour-là?

--Ah! j'ai promis?

--Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné! s'écria l'impresario, dont

la patience est à bout; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur

ton génie et sur l'extrême facilité de travail que Dieu t'a accordée.

Maintenant il m'est impossible de plus attendre: il me faut mon opéra.

--Ne pourrait-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le

titre?

--Y penses-tu? Et les artistes qui sont engagés exprès pour jouer dans

un opéra nouveau?

--Vous les mettrez à l'amende.

--Et le public?

--Vous fermerez le théâtre.

--Et le roi?

--Vous donnerez votre démission.

--Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les

artistes, ni le public, ni le roi lui-même ne peuvent me forcer à

tenir ma promesse, j'ai donné ma parole, monsieur, et Domenico Barbaja

n'a jamais manqué à sa parole d'honneur.

--Alors c'est différent.

--Ainsi, tu me promets de commencer demain.

--Demain, c'est impossible, j'ai une partie de pêche au Fusaro.

--C'est bien, dit Barbaja, enfonçant ses mains dans ses poches, n'en

parlons plus. Je verrai quel parti il me reste à prendre.

Et il s'éloigna sans ajouter un mot.

Le soir, Rossini soupa de bon appétit, et fit honneur à la table de

l'impresario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion

du matin. En se retirant, il recommanda bien à son domestique de le

réveiller au point du jour et de lui tenir prête une barque pour le

Fusaro. Après quoi il s'endormit du sommeil du juste.

Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la

bienheureuse ville de Naples, et le domestique de Rossini n'était pas

encore monté chez son maître; le soleil dardait ses rayons à travers

les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant,

se frotta les yeux et sonna: le cordon de la sonnette resta dans sa

main.

Il appela par la croisée qui donnait sur la cour: le palais demeura

muet comme un sérail.

Il secoua la porte de sa chambre: la porte résista à ses secousses,

elle était murée au dehors!

Alors Rossini, revenant à la croisée, se mit à hurler au secours, à la

trahison, au guet-apens! Il n'eut pas même la consolation que l'écho

répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le

plus sourd qui existe sur le globe.

Il ne lui restait qu'une ressource, c'était de sauter du quatrième

étage; mais il faut dire, à la louange de Rossini, que cette idée ne

lui vint pas un instant à la tête.

Au bout d'une bonne heure, Barbaja montra son bonnet de coton à une

croisée du troisième. Rossini, qui n'avait pas quitté sa fenêtre,

eut envie de lui lancer une tuile; il se contenta de l'accabler

d'imprécations.

--Désirez-vous quelque chose? lui demanda l'impresario d'un ton

patelin.

--Je veux sortir à l'instant même.

--Vous sortirez quand votre opéra sera fini.

--Mais c'est une séquestration arbitraire.

--Arbitraire tant que vous voudrez; mais il me faut mon opéra.

--Je m'en plaindrai à tous les artistes, et nous verrons.

--Je les mettrai à l'amende.

--J'en informerai le public.

--Je fermerai le théâtre.

--J'irai jusqu'au roi.

--Je donnerai ma démission.

Rossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres filets. Aussi,

en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières,

demanda-t-il d'une voix calme:

--J'accepte la plaisanterie, et je ne m'en fâche pas; mais puis-je

savoir quand me sera rendue ma liberté?

--Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise, répondit Barbaja

en ôtant son bonnet.

--C'est bien: envoyez ce soir chercher l'ouverture.

Le soir, on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur

lequel était écrit en grandes lettres: _Ouverture d'Otello_.

Le salon de Barbaja était rempli de célébrités musicales au moment où

il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ

au piano, on déchiffra le nouveau chef-d'oeuvre, et on conclut que

Rossini n'était pas un homme, et que, semblable à Dieu, il créait sans

travail et sans effort, par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que

le bonheur rendait presque fou, arracha le morceau des mains des

admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain il reçut un

nouveau cahier sur lequel on lisait: _Le premier acte d'Otello_; ce

nouveau cahier fut envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient

de leur devoir avec cette obéissance muette et passive à laquelle

Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours, la partition

d'_Otello_ avait été livrée et copiée.

L'impresario ne se possédait pas de joie; il se jeta au cou de

Rossini, lui fit les excuses les plus touchantes et les plus sincères

pour le stratagème qu'il avait été forcé d'employer, et le pria

d'achever son oeuvre en assistant aux répétitions.

--Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Rossini d'un ton

dégagé, et je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de

l'orchestre, j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi!

--Eh bien! mon cher, tu peux t'entendre avec eux. Ma présence n'est

pas nécessaire, et j'admirerai ton chef-d'oeuvre à la répétition

générale. Encore une fois, je te prie de me pardonner la manière dont

j'ai agi.

--Pas un mot de plus sur cela, ou je me fâche.

--Ainsi, à la répétition générale?

--A la répétition générale.

Le jour de la répétition générale arriva enfin: c'était la veille

de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja.

Les chanteurs étaient à leur poste, les musiciens prirent place à

l'orchestre, Rossini s'assit au piano.

Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les

loges d'avant-scène. Barbaja, radieux et triomphant, se frottait les

mains et se promenait en sifflotant sur son théâtre.

On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissemens frénétiques

ébranlèrent les voûtes de Saint-Charles. Rossini se leva et salua.

--Bravo! cria Barbaja. Passons à la cavatine du ténor.

Rossini se rassit à son piano, tout le monde fit silence, le premier

violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mêmes

applaudissemens, plus enthousiastes encore, s'il était possible,

éclatèrent à la fin du morceau.

Rossini se leva et salua.

--Bravo! bravo! répéta Barbaja. Passons maintenant à la cavatine.

L'orchestre se mit à jouer pour la troisième fois l'ouverture.

--Ah ça! s'écria Barbaja exaspéré, tout cela est charmant, mais

nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à demain. Arrivez à la

cavatine.

Mais, malgré l'injonction de l'imprésario, l'orchestre n'en continuât

pas moins la même ouverture. Barbaja s'élança sur le premier violon,

et, le prenant au collet, lui cria à l'oreille:

--Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une

heure?

--Dame! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un

Allemand, nous jouons ce qu'on nous a donné.

--Mais tournez donc le feuillet, imbéciles!

--Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture.

--Comment! il n'y a que l'ouverture! s'écria l'impresario en

pâlissant: c'est donc une atroce mystification?

Rossini se leva et salua.

Mais Barbaja était retombé sur un fauteuil sans mouvement. La prima

donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment

on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.

Rossini, désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse,

s'approche de lui avec une réelle inquiétude.

Mais à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de

plus belle.

--Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte à quelque excès!

--Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-t-il pas quelque

remède?

--Quel remède, bourreau! C'est demain le jour de la première

représentation.

--Si la prima donna se trouvait indisposée? murmura Rossini tout bas à

l'oreille de l'impresario.

--Impossible, lui répondit celui-ci du même ton; elle ne voudra jamais

attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.

--Si vous vouliez la prier un peu?

--Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron.

--Je vous croyais au mieux avec elle.

--Raison de plus.

--Voulez-vous me permettre d'essayer, moi?

--Fais tout ce que tu voudras; mais je t'avertis que c'est du temps

perdu.

--Peut-être.

Le jour suivant, on lisait sur l'affiche de Saint-Charles que la

première représentation d'_Otello_ était remise par l'indisposition de

la prima donna.

Huit jours après on jouait _Otello_.

Le monde entier connaît aujourd'hui cet opéra; nous n'avons rien à

ajouter. Huit jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le

chef-d'oeuvre de Shakespeare.

Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'émotion, cherchait

partout le maître pour le presser sur son coeur; mais Rossini, cédant

sans doute à cette modestie qui va si bien aux triomphateurs, s'était

dérobé à l'ovation de la foule.

Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait

auprès de lui les fonctions de valet de chambre, impatient qu'il

était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations

de la veille.

Le souffleur entra.

--Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.

--Rossini est parti, répondit le souffleur.

--Comment! parti?

--Parti pour Bologne au point du jour.

--Parti sans rien me dire!

--Si fait, monsieur, il vous a laissé ses adieux.

--Alors va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle.

--La Colbron?

--Oui, la Colbron; es-tu sourd ce matin?

--Faites excuse, mais la Colbron est partie.

--Impossible!

--Ils sont partis dans la même voiture.

--La malheureuse! elle me quitte pour devenir la maîtresse de Rossini.

--Pardon, monsieur, elle est sa femme.

--Je suis vengé! dit Barbaja.

Le corricolo · 第 7 / 61 题