Chiaja.
Chiaja n'est qu'une rue: elle ne peut donc offrir de curieux que ce
qu'offre toute rue, c'est-à-dire une longue file de bâtimens modernes
d'un goût plus ou moins mauvais. Au reste, Chiaja, comme la rue de
Rivoli, a sur ce point un avantage sur les autres rues: c'est de ne
présenter qu'une seule ligne de portes, de fenêtres et de pierres
plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La
ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la
Villa-Reale, de sorte qu'à partir du premier étage des maisons, ou
plutôt des palais de la rue de Chiaja, comme on les appelle à Naples,
on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l'autre le
château de l'Oeuf.
Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-même, elle
conduit à une partie des curiosités de Naples: c'est par elle qu'on
va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien, au lac d'Agnano, à
Pouzzoles, à Baïa, au lac d'Averne et aux Champs-Élysées.
De plus et surtout, c'est la rue où tous les jours, à trois heures de
l'après-midi pendant l'hiver, et à cinq heures de l'après-midi pendant
l'été, l'aristocratie napolitaine fait corso.
Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à
quelque honnête architecte qui nous prouvera que l'art de la bâtisse a
fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu'à nous, et nous allons
dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine.
Les nobles de Naples, comme ceux de Venise, n'indiquent jamais de date
à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin, mais
à coup sûr ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'époque
florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains; ils
citent tranquillement parmi leurs aïeux les Fabius, les Marcellus, les
Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu'au
douzième siècle sont de la petite noblesse, du fretin d'aristocratie.
Comme toutes les autres noblesses européennes, à quelques exceptions
près, la noblesse de Naples est ruinée. Quand je dis ruinée, il est
bien entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative,
c'est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce
qu'étaient leurs aïeux.
Il n'y a pas, au reste, à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq
cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et
cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Les revenus
ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs
a mille écus de rentes, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des
dettes.
Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut être prévenu de cette
différence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même
fortune.
Cela tient à ce qu'en général tout le monde vit dans sa voiture et
dans sa loge.
Or, comme, à part les équipages du duc d'Éboli, du prince de
Sant'Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le
monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou
moins vieux, une livrée plus ou moins fanée, il n'y a souvent, à la
première vue, qu'une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme.
Quant aux maisons, elles sont presque toutes hermétiquement closes aux
étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement
leurs galeries dans la journée, et fastueusement leurs salons le soir;
mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé
où comme Ferdinand Orsini, duc de Gravina, on écrivait au dessus de sa
porte: _Sibi, suisque, et amicis omnibus_; pour soi, pour les siens et
pour tous ses amis.
C'est qu'à part ces riches demeures, qui perpétuent à Naples
l'hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues
de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmodée,
lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un
tiers la gêne, et dans les deux autres la misère.
Grâce à la vie en voiture et en loge, on ne voit rien de tout cela. On
met sa carte au palais, mais on se rencontre au Corso, mais on fait
ses visites au Fondo ou à Saint-Charles. De cette façon, l'orgueil
est sauvé; comme François 1er on a tout perdu, mais du moins il reste
l'honneur.
Vous me direz qu'avec l'honneur on ne mange malheureusement pas, et
qu'il faut manger pour vivre. Or, il est évident que, lorsqu'on prend
sur mille écus de rente l'entretien d'une voiture, la nourriture de
deux chevaux, les gages d'un cocher et la location d'une loge au Fondo
ou à Saint-Charles, il ne doit pas rester grand'chose pour faire face
aux dépenses de la table. A cela je répondrai que Dieu est grand, la
mer profonde, le macaroni à deux sous la livre, et l'asprino d'Aversa
à deux liards le fiasco.
Pour l'instruction de nos lecteurs, qui ne savent probablement pas ce
que c'est que l'asprino d'Aversa, nous leur apprendrons que c'est un
joli petit vin qui tient le milieu entre la tisane de Champagne et le
cidre de Normandie. Or, avec du poisson, du macaroni et de l'asprino,
on fait chez soi un charmant dîner qui coûte quatre sous par personne.
Supposez que la famille se compose de cinq personnes, c'est vingt
sous.
Restent neuf francs pour soutenir l'honneur du nom.
--Mais le déjeûner?
--On ne déjeûne pas. Il est prouvé que rien n'est plus sain que de
faire un seul repas toutes les vingt-quatre heures. Seulement le repas
change de nom et d'heure selon la saison où on le prend. En hiver, on
dîne à deux heures, et moyennant ce dîner on en a jusqu'au lendemain
deux heures. En été, on soupe à minuit, et moyennant ce souper on en a
pour jusqu'au lendemain minuit.
Puis il y a encore les élégans, qui mangent du pain sans macaroni ou
du macaroni sans pain pour s'en aller prendre le soir à grand fracas
une glace chez Donzelli ou chez Benvenuti.
Il va sans dire que cette hygiène n'est adoptée que par les petites
bourses. Ceux qui ont cinq cent mille livres de rente ont un cuisinier
français dont la filiation de certificats est aussi en règle que la
généalogie d'un cheval arabe. Ceux-là font deux et quelquefois trois
repas par jour. Pour ceux-là il n'y a pas de pays: le paradis est
partout.
Le premier plaisir de l'aristocratie napolitaine est le jeu. Le matin
on va au Casino et l'on joue; l'après-midi on va à la promenade, et le
soir au spectacle. Après le spectacle, on revient au Casino et l'on
joue encore.
L'aristocratie n'a qu'une carrière ouverte: la diplomatie. Or, comme,
si étendues que soient ses relations avec les autres puissances, le
roi de Naples n'occupe pas dans ses ambassades et dans ses consulats
plus d'une soixantaine de personnes, il en résulte que les cinq
sixièmes des jeunes nobles ne savent que faire, et par conséquent ne
font rien.
Quant à la carrière militaire, elle est sans avenir. Quant à la
carrière commerciale, elle est sans considération.
Je ne parle pas des carrières littéraires ou scientifiques, elles
n'existent pas: il y a à Naples, comme partout, plus que partout
même, une certaine quantité de savans qui disputent sur la forme des
pincettes grecques et des pelles à feu romaines, qui s'injurient
à propos de la grande mosaïque de Pompéia ou des statues des deux
Balbus. Mais cela se passe en famille, et personne ne s'occupe de
pareilles puérilités.
La chose importante, c'est l'amour. Florence est le pays du plaisir:
Rome, celui de l'amour; Naples, celui de la sensation.
A Naples, le sort d'un amoureux est décidé tout de suite. A
la première vue il est sympathique ou antipathique. S'il est
antipathique, ni soins, ni cadeaux, ni persistance ne le feront aimer.
S'il est sympathique, on l'aime sans grand délai: la vie est courte,
et le temps qu'on perd ne se rattrape pas. L'amant préféré s'installe
au logis; on le reconnaît, malgré la distance respectueuse où il se
tient de la maîtresse de la maison, au laisser-aller avec lequel il
s'assied et à la manière facile avec laquelle il appuie sa tête contre
les fresques. En outre, c'est lui qui sonne les domestiques, qui
reconduit les visiteurs et qui ramasse les poissons rouges que les
bambins font tomber du bocal sur le parquet.
Quant à l'amant malheureux, il s'en va tout consolé, certain que son
infortune ne sera pas constante et qu'il trouvera bientôt à ramasser
des poissons rouges ailleurs.
L'aristocratie napolitaine est peu instruite: en général, son
éducation est négligée sous le rapport intellectuel: cela tient à
ce qu'il n'y a pas dans tout Naples un seul bon collége, celui des
jésuites excepté. En compensation, ceux qui savent savent bien: ils
ont appris avec des professeurs attachés à leur personne. J'ai vu des
femmes plus fortes en histoire, en philosophie et en politique que
certains historiens, que certains philosophes et que certains hommes
d'État de France. La famille du marquis de Gargallo, par exemple, est
quelque chose de merveilleux en ce genre. Le fils écrit notre langue
comme Charles Nodier, et les filles la parlent comme madame de
Sévigné.
Les exercices physiques sont, au contraire, fort suivis à
Naples: presque tous les hommes montent bien à cheval et tirent
remarquablement le fusil, l'épée et le pistolet. Leur réputation sur
ce point est même assez étendue et à peu près incontestée. Ce sont des
duellistes fort dangereux.
Cette dernière période de notre alinéa nous amène tout naturellement à
parler du courage chez les Napolitains.
La nation napolitaine, toute proportion gardée et en raison de l'état
politique de l'Italie actuelle, n'est ni une nation militaire comme
la Prusse, ni une nation guerrière comme la France: c'est une nation
passionnée. Le Napolitain, insulté dans son honneur, exalté par
son patriotisme, menacé dans sa religion, se bat avec un courage
admirable. A Naples, un duel est aussi vite et aussi bravement accepté
que partout ailleurs; et s'il varie sur les préliminaires, qui
appartiennent à des habitudes de localités, le dénouement en
est toujours mené à bout aussi vigoureusement qu'à Paris, à
Saint-Pétersbourg ou à Londres. Citons quelques faits.
Le comte de Rocca Romana, le Saint-Georges de Naples, se prend de
querelle avec un colonel; le rendez-vous est indiqué à Castellamare,
l'arme choisie est le sabre. Le colonel français se rend sur le
terrain à cheval; Rocca Romana prend un fiacre, arrive au lieu
désigné, où l'attend son adversaire; le colonel rappelle à Rocca
Romana qu'une des conditions du duel est qu'il aura lieu à
cheval.--C'est vrai, répond Rocca Romana, je l'avais oublié; mais qu'à
cela ne tienne, l'oubli est facile à réparer. Aussitôt il dételle un
des chevaux de son fiacre, saute sur le dos de l'animal, combat sans
selle et sans bride, et tue son adversaire.
A l'époque de la restauration, c'est-à-dire vers 1815, Ferdinand,
grand-père du roi actuel, de retour à Naples, qu'il avait quitté
depuis dix ou douze ans, voulut rétablir les gardes-du-corps. En
conséquence, on recruta cette troupe privilégiée dans les premières
familles des deux royaumes, et on les divisa en cinq compagnies, dont
trois napolitaines et deux siciliennes.
J'ai dit dans le _Speronare_, et à l'article de Palerme, quelle est
l'antipathie profonde qui sépare les deux peuples. On comprend donc
que les Siciliens et les Napolitains ne se trouvèrent pas plutôt en
contact, surtout à cette époque où les haines politiques étaient
encore toutes chaudes, que les querelles commencèrent d'éclater.
Quelques duels sans conséquence eurent lieu d'abord, mais bientôt on
résolut de confier en quelque sorte la cause des deux peuples à deux
champions choisis parmi leurs enfans: on y voulait voir non seulement
une haine accomplie, mais une superstitieuse révélation de l'avenir.
Le choix tomba sur le marquis de Crescimani, Sicilien, et sur
le prince Mirelli, Napolitain. Ce choix fait et accepté par les
adversaires, on décida qu'ils se battraient au pistolet à vingt pas,
et jusqu'à blessure grave de l'un ou de l'autre champion.
Un mot sur le prince Mirelli, dont nous allons nous occuper
particulièrement.
C'était un jeune homme de vingt-quatre ou vingt-cinq ans, prince de
Teora, marquis de Mirelli, comte de Conza, et qui descendait en droite
ligne du fameux condottiere Dudone dit Conza, dont parle le Tasse. Il
était riche, il était beau, il était poète; il avait par conséquent
reçu du ciel toutes les chances d'une vie heureuse; mais un mauvais
présage avait attristé son entrée dans la vie. Mirelli était né au
village de Sant'Antimo, fief de sa famille. A peine eut-on su que sa
mère était accouchée d'un fils, que l'ordre fut envoyé à la chapelle
d'un couvent de mettre les cloches en branle pour annoncer cet heureux
événement à toute la population. Le sacristain était absent; un moine
se chargea de ce soin, mais, inhabile à cet exercice, il se laissa
enlever par la volée de la corde, et au plus haut de son ascension,
perdant la tête, pris par un vertige, il lâcha son point d'appui,
tomba dans le choeur et se brisa les deux cuisses. Quoique mutilé
ainsi, le pauvre religieux ne se traîna pas moins du choeur à la
porte, où il appela au secours: on vint à son aide, on le transporta
dans sa cellule; mais, quelque soin qu'on prît de lui, il expira le
lendemain.
Cet événement avait fait une grande sensation dans la famille,
et cette histoire, souvent racontée au jeune Mirelli, s'était
profondément gravée dans son esprit. Cependant il en parlait rarement.
Voilà l'homme que les Napolitains avaient choisi pour leur champion.
Quant au marquis Crescimani, c'était un homme digne en tout point
d'être opposé à Mirelli, quoique les qualités qu'il avait reçues
du ciel fussent peut-être moins brillantes que celles de son jeune
adversaire.
Au jour et à l'heure dits, les deux champions se trouvèrent en
présence: ni l'un ni l'autre n'était animé d'aucune haine personnelle,
et ils avaient vécu jusque-là, au contraire, plutôt en amis qu'en
ennemis.
En arrivant au rendez-vous, ils marchèrent l'un à l'autre en souriant,
se serrèrent la main et se mirent à causer de choses indifférentes,
tandis que les témoins réglaient les conditions du combat.
Le moment arrivé, ils s'éloignèrent de vingt pas, reçurent leurs armes
toutes chargées, se saluèrent en souriant, puis, au signal donné,
tirèrent tous les deux l'un sur l'autre: aucun des deux coups ne
porta.
Pendant qu'on rechargeait les armes, Mirelli et Crescimani échangèrent
quelques paroles sur leur maladresse mutuelle, mais sans quitter leur
place. On leur remit les pistolets chargés de nouveau. Ils firent feu
une seconde fois, et, cette fois comme l'autre, ils se manquèrent tous
deux.
Enfin, à la troisième décharge, Mirelli tomba.
Une balle l'avait percé à jour au dessus des deux hanches; on le
crut mort, mais lorsqu'on s'approcha de lui on vit qu'il n'était que
blessé. Il est vrai que la blessure était terrible: la balle lui avait
traversé tout le corps, et avait en passant ouvert le tube intestinal.
On fit approcher une voiture pour transporter le blessé chez lui; on
voulut le soutenir pour l'aider à y monter; mais il écarta de la main
ceux qui lui offraient leurs secours, et, se relevant vivement par un
effort incroyable sur lui-même, il s'élança dans la voiture en disant:
«Allons donc! il ne sera pas dit que j'aie eu besoin d'être soutenu
pour monter, fût-ce dans mon corbillard!» A peine fut-il entré dans la
voiture que la douleur reprit le dessus, et il s'évanouit. Arrivé chez
lui, il voulut descendre comme il était monté; mais on ne le souffrit
point. Deux amis le prirent à bras et le portèrent sur son lit.
On envoya chercher le meilleur chirurgien de Naples, le docteur Penza;
c'était un homme qui s'était fait dans la science un nom européen.
Le docteur sonda la blessure et dit qu'il ne répondait de rien, mais
qu'en tout cas la cure serait longue et horriblement douloureuse.
--Faites ce que vous voudrez, docteur, dit Mirelli. Marius n'a pas
jeté un cri pendant qu'on lui disséquait la jambe, je serai muet comme
Marius.
--Oui, dit le docteur; mais lorsque le chirurgien en eut fini avec la
jambe droite, Marius ne voulut jamais lui donner la gauche. N'allez
pas me laisser entreprendre une opération et m'arrêter au milieu.
--Vous irez jusqu'au bout, docteur, soyez tranquille, répondit
Mirelli; mon corps vous appartient, et vous pouvez l'anatomiser tout à
votre aise.
Sur cette assurance, le docteur commença.
Mirelli tint sa parole; mais à mesure que la nuit s'approcha, il parut
plus agité, plus inquiet; il avait une fièvre terrible. Sa mère le
gardait avec deux de ses amis. Vers les onze heures il s'endormit,
mais au premier coup de minuit il se réveilla. Alors, sans paraître
voir ceux qui étaient là, il s'appuya sur son coude et parut écouter.
Il était pâle comme un mort, mais ses yeux étaient ardens de délire.
Peu à peu ses regards se fixèrent sur une porte qui donnait dans un
grand salon. Sa mère se leva alors et lui demanda s'il avait besoin de
quelque chose.
--Non, rien, répondit Mirelli. C'est lui qui vient.
--Qui, lui? demanda sa mère avec inquiétude.
--Entendez-vous le traînement de sa robe dans le salon? s'écria le
malade. L'entendez-vous? Tenez, il vient, il s'approche; voyez,
la porte s'ouvre... sans que personne la pousse... Le voilà... le
voilà!... il entre... il se traîne sur ses cuisses brisées... il vient
droit à mon lit. Lève ton froc, moine, lève ton froc, que je voie
ton visage. Que veux-tu?... parle... voyons!... viens-tu pour me
chercher?... d'où sors-tu?... de la terre... Tenez, voyez-vous?... il
lève les deux mains; il les frappe l'une contre l'autre; elles rendent
un son creux, comme si elles n'avaient plus de chair... Eh bien! oui,
je t'écoute, parle!...
Et Mirelli, au lieu de chercher à fuir la terrible vision,
s'approchait au bord de son lit comme pour entendre ses paroles; mais
au bout de quelques secondes d'attention, pendant lesquelles il resta
dans la pose d'un homme qui écoute, il poussa un profond soupir et
tomba sur son lit en murmurant:
--Le moine de Sant'Antimo!
C'est alors qu'on se rappela seulement cet événement arrivé le jour de
sa naissance, c'est-à-dire vingt-cinq ans auparavant, et qui, conservé
toujours vivant dans la pensée du jeune homme, prenait un corps au
milieu de son délire.
Le lendemain, soit que Mirelli eût oublié l'apparition, soit qu'il ne
voulût donner aucun détail, il répondit à toutes les questions qui lui
furent faites qu'il ignorait complètement ce qu'on voulait lui dire.
Pendant trois mois l'apparition infernale se renouvela chaque nuit,
détruisant ainsi en quelques minutes les progrès que le reste du temps
le blessé faisait vers la guérison. Mirelli ressemblait à un spectre
lui-même. Enfin, une nuit il demanda instamment à rester seul, avec
tant d'insistance, que sa mère et ses amis ne purent s'opposer à sa
volonté. A neuf heures, tout le monde ayant quitté sa chambre, il mit
son épée sous le chevet de son lit et attendit. Sans qu'il le sût, un
de ses amis était caché dans une chambre voisine, voyant par une porte
vitrée et prêt à porter secours au malade s'il en avait besoin. A dix
heures il s'endormit comme d'habitude, mais au premier coup de minuit
il s'éveilla. Aussitôt on le vit se soulever sur son lit et regarder
la porte de son regard fixe et ardent; un instant après il essuya son
front, d'où la sueur ruisselait; ses cheveux se dressèrent sur sa
tête, un sourire passa sur ses lèvres: puis saisissant son épée, il la
tira hors du fourreau, bondit hors de son lit, frappa deux fois comme
s'il eût voulu poignarder quelqu'un avec la pointe de sa lame, et,
jetant un cri, il tomba évanoui sur le plancher.
L'ami qui était en sentinelle accourut et porta Mirelli sur son lit;
celui-ci serrait si fortement la garde de son épée qu'on ne put la lui
arracher de la main.
Le lendemain, il fit venir le supérieur de Sant'Antimo et lui demanda,
dans le cas où il mourrait des suites de sa blessure, à être enterré
dans le cloître du couvent, réclamant la même faveur, en supposant
qu'il en échappât cette fois, pour l'époque où sa mort arriverait,
quelle que fût cette époque et en quelque lieu qu'il expirât. Puis il
raconta à ses amis qu'il avait résolu la veille de se débarrasser du
fantôme en luttant corps à corps, mais qu'ayant été vaincu, il lui
avait promis enfin de se faire enterrer dans son couvent: promesse
qu'il n'avait pas voulu lui accorder jusque-là, tant il lui répugnait
de paraître céder à une crainte, même religieuse et surnaturelle.
A partir de ce moment, la vision disparut, et neuf mois après Mirelli
était complètement guéri.
Nous avons raconté en détail cette anecdote, d'abord parce que de
pareilles légendes, surtout parmi les contemporains, sont rares en
Italie, le pays le moins fantastique de la terre; et ensuite parce
qu'elle nous a paru développer dans un seul homme trois courages bien
différens: le courage patriotique, qui consiste à risquer froidement
sa vie pour la cause de la patrie; le courage physique, qui consiste
à supporter stoïquement la douleur; et enfin le courage moral, qui
consiste à réagir contre l'invisible et à lutter contre l'inconnu.
Bayard eût certainement eu les deux premiers, mais il est douteux
qu'il eût eu le troisième.
Maintenant passons au courage civil.
Nous sommes en 99: les Français ont évacué la ville des délices. Le
cardinal Ruffo, parti de Palerme, descendu de la Calabre et soutenu
par les flottes turque, russe et anglaise, qui bloquent le fort,
a assiégé Naples, et, voyant l'impossibilité de prendre la ville
défendue du côté de la mer par Caracciolo, et du côté de la terre par
Manthony, Caraffa et Schiappani, a signé une capitulation qui assure
aux patriotes la vie et la fortune sauves: près de sa signature on
lit celle de Foote, commandant la flotte britannique; de Keraudy,
commandant la flotte russe; et de Bonnieu, commandant la flotte
ottomane. Mais, dans une nuit de débauche et d'orgie, Nelson a déchiré
le traité. Le lendemain, il déclare que la capitulation est nulle,
que Bonnieu, Keraudy et Foote ont outre-passé leurs pouvoirs en
transigeant avec les rebelles, et il livre à la haine de la cour, en
échange de l'amour de lady Hamilton, les troupeaux de victimes qu'on
lui demande. Alors il y eut spectacle et joie pour bien des jours, car
on avait à peu près vingt mille têtes à faire tomber. Eh bien! toutes
ces têtes tombèrent, et pas une seule ne tomba déshonorée par une
larme ou par un soupir.
Citons au hasard quelques exemples.
Cyrillo et Pagano sont condamnés à être pendus. Comme André Chénier et
Roucher, ils se rencontrent au pied de l'échafaud; là ils se disputent
à qui mourra le premier; et comme aucun des deux ne veut céder sa
place à l'autre, ils tirent à la courte paille. Pagano gagne, tend
la main à Cyrillo, met la courte paille entre ses dents, et monte
l'échelle infâme, le sourire sur les lèvres et la sérénité sur le
front.
Hector Caraffa, l'oncle du compositeur, est condamné à avoir la tête
tranchée; il arriva sur l'échafaud; on s'informe s'il n'a pas quelque
désir à exprimer.
--Oui, dit-il, je désire regarder le fer de la mandaja.
Et il est guillotiné couché sur le dos, au lieu d'être couché sur le
ventre.
Quoique cet article soit consacré à l'aristocratie, un mot sur le
courage religieux. Ce courage est celui du peuple.
Au moment où Championnet marchait sur Naples, proclamant la liberté
des peuples et créant des républiques sur son passage, les royalistes
répandirent le bruit dans la ville que les Français venaient pour
brûler les maisons, piller les églises, enlever les femmes et les
filles et transporter en France la statue de saint Janvier. A ces
accusations, d'autant plus accréditées qu'elles sont plus absurdes,
les lazzaroni, que les mots d'honneur, de patrie et de liberté
n'auraient pu tirer de leur sommeil, se lèvent des portiques des
palais dont ils ont fait leur demeure, encombrent les places
publiques, s'arment de pierres et de bâtons, et à moitié nus, sans
chefs, sans tactique militaire, avec l'instinct de bêtes fauves qui
gardent leur antre, leur femelle et leurs petits, aux cris de: Vive
saint Janvier! vive la sainte Foi! mort aux Jacobins! ils combattent
soixante heures les soldats qui avaient vaincu à Montenotte, passé le
pont de Lodi, pris Mantoue. Au bout de ce temps, Championnet n'était
encore parvenu qu'à la porte de Saint-Janvier, et sur tous les autres
points n'avait pas encore gagné un pouce de terrain.
A tout cela on m'objectera sans doute la révolution de 1820, le
passage des Abruzzes, abandonné presque sans combat. Je répondrai une
seule chose: c'est que les chefs qui commandaient cette armée, et
qui avaient en face d'eux les baïonnettes autrichiennes, voyaient se
relever derrière eux les bûchers, les échafauds et les potences de
99; c'est qu'ils se savaient trahis à Naples, tandis qu'eux venaient
mourir à la frontière; c'est qu'enfin c'était une guerre sociale que
Pépé et Carrascosa avaient entreprise à leurs risques et périls, et
que le peuple napolitain n'avait pas sanctionnée.
Lorsque nous traversons Naples avec nos idées libérales, puisées,
non pas dans l'étude individuelle des peuples, mais dans de simples
théories émises par des publicistes, et que nous jetons un coup d'oeil
léger à la surface de ce peuple que nous voyons couché presque nu sur
le seuil des palais et dans les angles des places où il mange, dort et
se réveille, notre coeur se serre à la vue de cette misère apparente,
et nous crions dans notre philanthropique élan: «Le peuple napolitain
est le peuple le plus malheureux de la terre.»
Nous nous trompons étrangement.
Non, le peuple napolitain n'est pas malheureux, car ses besoins sont
en harmonie avec ses désirs. Que lui faut-il pour manger? une pizza ou
une tranche de cocomero à mettre sous sa dent; que lui faut-il pour
dormir? une pierre à mettre sous sa tête. Sa nudité, que nous prenons
pour une douleur, est au contraire une jouissance dans ce climat
ardent où le soleil l'habille de sa chaleur. Quel dais plus magnifique
pourrait-il demander aux palais qui lui prêtent leur seuil que le
ciel de velours qui flamboie sur sa tête? Chacune des étoiles qui
scintillent à la voûte du firmament n'est-elle pas dans sa croyance
une lampe qui brûle au pied de la Madone? Avec deux grains par jour,
ne se procure-t-il pas le nécessaire, et de son superflu ne lui
reste-t-il pas encore de quoi payer largement l'improvisateur du môle
et le conducteur du corricolo?
Ce qui est malheureux à Naples, c'est l'aristocratie, qui, à peu
d'exceptions près, est ruinée, comme nous l'avons dit à propos de la
noblesse de Sicile, par l'abolition des majorats et des fidéicommis;
c'est la noblesse, qui porte un grand nom et qui n'a plus de quoi le
dorer, qui possède des palais et qui laisse vendre ses meubles.
Ce qui est malheureux à Naples, c'est la classe moyenne, qui n'a ni
commerce ni industrie, qui tient une plume et qui ne peut écrire,
qui a une voix et qui ne peut parler; c'est cette classe qui calcule
qu'elle aura le temps d'être morte de faim avant qu'elle réunisse à
elle assez de nobles philosophes et de lazzaroni intelligens pour se
faire une majorité constitutionnelle.
Nous reviendrons en temps et lieu sur le mezzo ceto et sur les
lazzaroni. Cet article nous a déjà entraîné trop loin, puisqu'il ne
devait être consacré qu'à la noblesse; mais de déduction en déduction
on fait le tour du monde. Que notre lecteur se rassure; nous nous
apercevons à temps de notre erreur, et nous nous arrêtons à Tolède.