L'oasis.
En s'éloignant du camp le couple fugitif dut prendre quelques
précautions. Rien n'est plus sonore que le désert: aucun de ses bruits
n'échappe à l'oreille des Arabes. Il fallut donc mettre les juments au
pas; et ces bêtes intelligentes, comme pour s'associer à la pensée de
leurs cavaliers, semblaient poser à peine leurs pieds; sur le sable. Au
bout d'une heure seulement elles prirent le galop et les emportèrent à
travers ces solitudes avec la rapidité de la brise.
Fatmé avait une grande expérience de la vie nomade; elle connaissait
mieux que son complice les dangers qu'ils allaient courir. Le plus grand
était celui de laisser après eux une trace qui les dénonçât et qui pût
servir à les poursuivre. Le sabot de leurs montures imprimait ses
vestiges sur le sol, et quoique à dessein ils prissent de loin en loin
leur direction dans des chemins rocailleux, certains indices les
trahissaient toujours. Fatmé avait son plan: elle voulait, on saura
pourquoi, se rapprocher de la grande oasis et gagner Syouah, qui n'était
qu'à deux journées de marche; elle courut d'abord tout droit à l'est,
comme si elle eût voulu rejoindre le Nil. Habituée depuis six ans à
voyager dans ces espaces, elle n'ignorait rien des ressources qu'elles
offrent, des difficultés sans nombre dont ils sont semés. Les puits, les
lieux de halte, les moyens de reconnaissance soit de nuit, soit de jour,
lui étaient familiers. Aussi n'hésitait-elle pas dans son itinéraire; et
si sa mémoire s'était trouvée en défaut, l'instinct seul des montures
eût suffi pour retrouver la route.
Quand le jour se fit ils avaient déjà franchi quinze lieues, mais cet
intervalle ne la rassurait pas. Elle comprenait que dans le camp arabe
son évasion venait d'être découverte et qu'on était déjà sur ses traces.
La journée promettait d'être lourde: le soleil s'était levé au milieu de
vapeurs qui le dépouillaient de ses rayons et lui donnaient l'aspect
d'un disque rougi au feu. La respiration devenait difficile, les poumons
respiraient un air embrasé. Fatmé, habituée à cette température ardente,
n'en paraissait pas incommodée, mais son compagnon de route commençait à
se plaindre. Six heures de galop avaient ébranlé son moral et fortement
secoué toute son économie. Il ne pouvait se défendre de penser que sa
bonne fortune n'avait rien de bien riant dans ses débuts. Ce galop sans
trêve, contre un vent chaud qui lui fouettait le visage eut bientôt
épuisé ses forces; et quand midi arriva il demanda grâce, haletant et à
demi mort. Une halte exposait le couple à un danger certain; mais l'état
où se trouvait le Français la rendait nécessaire. On s'arrêta sous un
palmier pendant une heure, et quelques vivres ranimèrent le pauvre fifre
qui jouait un singulier rôle. La course recommença ensuite jusqu'au soir
dans une atmosphère de plus en plus étouffée et au milieu de tourbillons
de poussière, précurseurs du vent du désert. Quand le soleil se coucha,
le _simoun_ commençait à envoyer ses rafales, et le frissonnement des
sables donnait à ces solitudes l'aspect d'une mer émue. Fatmé observait
avec inquiétude ces symptômes qui lui étaient familiers, et en même
temps elle tenait son oeil attaché sur les profondeurs de l'horizon.
Tout à coup un cri sourd s'échappe de sa poitrine:
En effet, dans les clartés du couchant, on pouvait distinguer le bois de
leurs piques; ils étaient lancés à toute bride, ils arrivaient. Le seul
espoir de Fatmé était que l'un des deux périls annulât l'autre. Le
_simoun_ devenait à chaque instant plus impétueux, et par intervalles le
sable se soulevait de manière à former un rideau entre les fugitifs et
les hommes envoyés à leur poursuite. Ces tourbillons duraient longtemps
et effaçaient toutes les empreintes laissées sur le sol. Cette
circonstance décida la belle Arabe à user, comme dernier moyen, d'un
stratagème singulier. Au moment où ses ennemis croyaient la tenir et
fondaient déjà sur elle avec des cris sauvages, elle profita d'un de ces
nuages de poussière pour changer brusquement de direction. Rebroussant
chemin, elle passa à côté des Arabes, presque à les toucher, sans qu'au
milieu du bruit de la tempête et du soulèvement des sables ils pussent
l'apercevoir; puis elle disparut derrière un mamelon, tandis, que les
émissaires du cheik continuaient leur poursuite dans le même sens et
couraient toujours vers le Nil. La manoeuvre avait réussi: les chasseurs
avaient perdu la piste. Dans ce mouvement, le rôle de notre héros avait
été purement passif; il s'était abandonné machinalement à l'impulsion
donnée par l'amazone; son admirable monture avait fait le reste; ils
étaient sauvés.
La tempête durait encore; mais c'était son dernier effort. Au bout de
deux heures d'une course combinée de manière à tromper toutes les
recherches, le vent s'était calmé, le ciel avait repris un peu de
sérénité. Ainsi ce _simoun,_ ordinairement si malfaisant, n'avait eu
cette fois qu'une influence heureuse. Avec un air plus frais. Roquet
avait recouvré le sentiment de ses forces et de sa dignité. Tant
qu'avait duré le péril, il avait eu le plus petit rôle: il n'enlevait
pas sa belle, c'était elle qui l'enlevait. Cette situation l'humiliait,
il voulut s'en relever en faisant le galant auprès de sa conquête. Fatmé
résista d'abord; mais l'artiste se montra pressant, tendre, persuasif;
elle capitula. A la nuit close, un petit vallon se trouva sur leur
route: ils s'y arrêtèrent pour le repas du soir. Un palmier fournit les
dattes, une source la provision d'eau. Quelques brins d'herbe
qu'entretenait l'humidité du terrain formaient une pelouse naturelle.
Roquet y reposa voluptueusement ses membres brisés par une course
forcée.
L'atmosphère avait recouvré sa limpidité, les étoiles baignaient dans un
ciel transparent. De ce bouleversement météorologique, il n'était resté
qu'une grande tiédeur dans l'air, et des odeurs pénétrantes,
transportées des lieux cultivés jusque dans ces solitudes arides. Tout
invitait les sens à la langueur, et le souvenir des dangers courus
ajoutait encore au plaisir de se sentir libre. Loin de l'oeil du maître,
les femmes de l'Orient ont peu de scrupules; elles saisissent les
occasions au vol. De leur côté, les Français conduisent rondement les
choses, et ne remettent rien au lendemain. Le couple fugitif s'oublia
donc pendant quelques heures, et cette halte dans le désert paya notre
artiste de toutes ses infortunes.
Fatmé, au milieu de cet abandon, raconta son histoire à son amant. Elle
était chrétienne. Fille du prince qui gouvernait l'oasis de Syouah, elle
s'était vu enlever à l'âge de treize ans par le cheik des Hennadis, et
depuis lors elle avait vécu dans le désert sans que son père pût savoir
ce qu'elle était, devenue. Cette vie lui était odieuse: à tout prix elle
voulait en sortir, et pourtant son esclavage avait duré huit ans. Dès
qu'elle avait vu le Français, elle avait jeté les yeux sur lui pour sa
délivrance. Elle l'aimait ainsi à un double titre. Maintenant ils
allaient regagner l'oasis, qui n'était plus qu'à une journée de
distance; et là le père, enchanté de revoir son enfant, bénirait leur
union. Les tribus de Syouah étaient nombreuses, elles pouvaient se
défendre contre tous les cavaliers hennadis. Roquet devait d'ailleurs
être le plus heureux des hommes. Il aurait des dattes et du riz à
discrétion, une belle maison, des chevaux, des troupeaux, et, à la mort
du prince, il régnerait sur les peuplades de l'oasis.
Notre héros écoutait ce récit avec une satisfaction mêlée d'orgueil. Il
lui en coûtait sans doute de renoncer à la France et à la
soixante-neuvième demi-brigade, qu'il appelait sa patrie; mais être
prince du désert, époux d'une princesse dont il avait apprécié les
charmes; avoir tout en abondance, vivres, et chevaux; passer du grade de
fifre à celui de gouvernement: tout cela formait une perspective capable
d'adoucir bien des regrets et d'opérer une diversion puissante à l'amour
du sol natal. Roquet n'y résista pas: les fumées du commandement lui
montèrent à la tête; et pour récompenser la belle Fatmé du sort qu'elle
lui faisait, il lui prodigua les métaphores orientales accompagnées de
témoignages moins équivoques de sa satisfaction. On fit des plans pour
l'avenir. Roquet voulait que ses sujets fussent heureux, et il se
promettait déjà de les constituer en république une et indivisible.
Fatmé le laissait déraisonner tout à son aise et riait comme une folle
quand elle ne le comprenait pas.
Cependant il fallait partir et profiter de quelques heures de nuit pour
se rapprocher du terme du voyage. Notre héros s'y résigna, et bientôt le
sable fut de nouveau soulevé par le galop de leurs montures. Le
lendemain la chaleur était encore vive, mais tolérable. Le vent avait
passé au nord; il tempérait les ardeurs du soleil. Malgré toute la
vitesse de la marche, ce fut seulement vers le soir qu'ils aperçurent la
forêt d'oliviers qui marque la limite de l'oasis de Syouah. On ne
saurait se faire une idée du contraste qu'offre cette verdure avec la
partie aride du désert; Les yeux fatigués, de la monotonie des
perspectives, se reposent avec douceur sur ces massifs d'arbres qui
attestent le retour de la vie végétale. Les animaux, eux-mêmes
reconnaissent de loin la brise qui traverse les archipels féconds que la
nature a semés sur cette mer de sables. A mesure que l'oasis se
rapprochait des deux fugitifs, les cimes de ses bois, se découpaient
mieux sur l'horizon et tranchaient d'une manière plus vive avec l'azur
du ciel. Roquet était dans l'enthousiasme; il se voyait roi de cet Éden
et trouvait que, vu à cette distance, son royaume avait un fort bel
aspect.
Le retour de la fille du prince ou émir de Syouah produisit dans l'oasis
une sorte de révolution. Depuis longtemps on la croyait morte. On lui
fit donc une réception magnifique, et Roquet en partagea les honneurs.
Vingt moutons furent tués, et plusieurs saluts de mousqueterie
témoignèrent de la joie publique. Quoique la poudre soit un objet rare
dans ces déserts, la tribu se piqua, d'honneur. Le vieux père de Fatmé
voulait que les choses se fissent dans toutes les règles. Quand sa fille
lui parla de ses amours avec l'artiste français et des circonstances de
leur fuite, l'émir commença par trouver que l'aventure avait été
conduite d'une manière un peu leste; mais, en père de comédie, il finit
par s'apaiser. Il était cophte, chrétien par conséquent: la religion
n'était pas un obstacle à cette alliance. Seulement il voulut que la
cérémonie nuptiale légitimât ce qu'elle n'avait pu précéder. Il fut
convenu que, dans la semaine suivante, le mariage serait célébré dans
une chapelle bâtie sur les ruines mêmes du temple de Jupiter Ammon, et
près de la source connue dans l'antiquité sons le nom de: _source du
Soleil._
Au jour désigné, toute la population de l'oasis, au nombre de deux mille
âmes, se trouvait réunie dans l'enceinte de ces ruines imposantes,
désignées dans le pays sous le nom d'_Omm-Beydah_. Une portion seulement
de l'ancien temple est encore debout; mais il est facile de reconnaître
la double enceinte qui l'enveloppait dans une étendue de trois cents
mètres. Le style du monument est égyptien, et les débris qui jonchent le
sol ont aussi ce caractère. On y rencontre des restes de chapiteaux en
forme de lotus, et plusieurs tronçons de ces colonnes à cannelures qui
abondent dans les temples de l'Égypte moyenne. Toutes les décorations
qui ornent ces décombres, sculptures, revêtements, rinceaux, frises,
entablements, peintures, l'ordre et la disposition des constructions, la
nature des matériaux, rappellent les édifices de la vallée du Nil et
accusent la même origine. Seulement le temple de Jupiter Ammon, assis
sur un plateau de calcaire coquillier, semble avoir beaucoup plus
souffert que les autres de l'action du temps. La base friable sur
laquelle il repose a compromis sa conservation. Que de souvenirs se
rattachent pourtant à son existence! C'est en marchant vers ce temple,
si célèbre alors, et au moment de s'emparer des richesses qu'il
renfermait, que l'armée de Cambyse fut dévorée tout entière par le vent
du désert et abandonnée par ses guides à la colère des dieux. C'est dans
ce temple qu'Alexandre vint en personne faire constater sa généalogie et
arracher aux prêtres du lieu la déclaration solennelle qu'il était fils
de Jupiter. Roquet allait figurer dans la même enceinte, à la suite
d'Alexandre et de Cambyse, sans avoir ni l'ambition de l'un ni la
cupidité de l'autre. Son histoire devait aussi faire moins de bruit que
la leur.
Quand il parut avec sa brune fiancée, des cris de joie s'élevèrent de
toutes parts. Roquet était naturellement bon prince: il répondit de son
mieux aux effusions de ses sujets. L'émir était vieux: son gendre devait
naturellement lui succéder, et le fifre, français préludait à son
pouvoir futur. Quelques ablutions avec l'eau de la source du Soleil
servirent de prélude à la cérémonie. Elle fut achevée dans la chapelle,
où officia, d'après le rite local, un prêtre cophte à demi aveugle. Un
voile jeté sur la tête des deux époux marqua le moment de leur union,
qui fut célébrée par de nouveaux cris. Un repas, aussi somptueux que le
permettaient les ressources de la localité, acheva de donner à la fête
le caractère le plus brillant elle plus inouï. Le pilaw de riz fut
prodigué; des distributions gratuites de dattes répandirent l'abondance
dans toute la population, et Roquet monta ce jour-là sur un trône
entouré de l'affection unanime. Il réservait cependant une surprise à
ses sujets. Quand le soir fut venu et que l'ombre eut répandu quelque
fraîcheur, il demanda le silence à la foule, tira son fifre de sa poche
et se mit à exécuter une composition musicale tempérée par des mélodies
expressives. Il faut renoncer à décrire l'effet produit par le magique
instrument; l'enthousiasme était au comble, l'ivresse n'eut plus de
bornes. Séance tenante, le vieil émir abdiqua en faveur de son fils
d'adoption, et l'artiste put s'intituler Roquet Ier, prince de l'oasis
de Syouah.
Fatmé et lui régnèrent dès lors, et non sans gloire. Il fallut d'abord
se défendre contre la tribu des Hennadis, qui voulait tirer vengeance du
rapt fait à son cheik. Syouah, heureusement, est une ville fortifiée.
Située sur un rocher conique, elle est en outre, fermée par un mur de
cinquante pieds de hauteur dans lequel, douze portes ont été pratiquées.
Pour des troupes pourvues d'artillerie, ce n'était sans doute pas là un
obstacle; contre les cavaliers du désert ce rempart suffit. Les Hennadis
vinrent chevaucher autour de Syouah en poussant leurs cris habituels;
mais quand ils virent Roquet et ses guerriers prêts à les coucher en
joue du haut de leurs parapets, ils comprirent, que le jeu avait quelque
danger et transigèrent. On parla alors d'une rançon pour Fatmé, et les
plénipotentiaires la fixèrent à dix chameaux et trente moutons. Roquet
ne voulait entendre à rien; heureusement, le vieil émir lui persuada que
ce n'était pas payer trop cher, l'avantage d'être à l'abri de toute
surprise. Le pacte fat donc conclu et l'indemnité acquittée. Il ne
restait plus aux deux époux qu'à couler des jours sans nuages.
Faut-il le dire? A peine Roquet eut-il assuré sa situation, que le mal
du pays le gagna. Souverain à Syouah, il se prit à regretter le temps où
il n'était que simple fifre dans la soixante-neuvième. L'ingrat! Sa
femme lui avait pourtant apporté en dot l'une des sept merveilles du
monde, le temple de Jupiter Ammon; il avait de paisibles sujets qu'il
conduisait au fifre, et qui ne lui demandaient pas d'autres droits; ses
greniers regorgeaient de dattes et de riz, ses jarres étaient toujours
pleines d'huile. Que demandait-il donc, cet infatigable ambitieux?
Hélas! la patrie, même au prix de la misère. Roquet avait de bons
sentiments; il chassa d'abord cette pensée. Pour se distraire, il voulut
se livrer à des réformes et donner à ses sujets une foule de libertés
politiques. Personne ne le comprit, et tout marcha comme d'habitude.
Roquet insista: il avait vu des clubs en France; il tenait à importer ce
bienfait dans l'oasis. Pour obtenir que les notables se réunissent sous
sa présidence, il attacha comme prime une ration de dattes à leur
présence dans l'assemblée. On y vint pour manger la prime; mais ce fut
tout. Battu de ce côté, notre prince-troubadour chercha d'autres
délassements. L'oasis comptait quelques jolies femmes. Comme souverain
et comme Français, Roquet crut leur devoir ses hommages. Mais là il
rencontra une lionne. Fatmé était jalouse, et le moindre soupçon
d'infidélité amenait des tempêtes dans le ménage. Pendant quelques
années, notre héros prit patience; mais de jour en jour, l'oasis, sa
femme, sa royauté, l'ordinaire des dattes et du riz lui pesaient
davantage. Enfin l'explosion eut lieu:
--Ah! c'est de ça qu'il retourne, se dit-il un matin. Je veux rendre mes
sujets libres, et ils préfèrent demeurer de vils esclaves. Je veux
inculquer à mes sujettes les principes de la galanterie française, et
mon démon de femme s'avise de trouver cela mauvais. Au diable la patrie
des chameaux et des dromadaires; j'en ai suffisamment. Un peu qu'un
fifre de mon talent se laissera mettre en disponibilité! Roquer, mon
ami, il est temps de quitter ce pays de crocodiles! La France
l'appelle, mon garçon, la belle France, pays des arts et du riquiqui. En
marche et vivement!
Vers les derniers jours de juillet 1801, la garnison du Caire, à la
suite de la capitulation signée entre le général Belliard et le général
anglais Hutchinson, se disposait à s'embarquer sur le Nil. Des bâtiments
attendaient ces troupes dans la rade d'Aboukir, pour les transporter en
France. Après une lutte héroïque, attaqués d'un côté par une armée
d'Anglo-Cipayes, de l'autre par des flots de cavalerie turque conduite
par le grand vizir, décimés par une peste affreuse, sans communication
avec Menou, qui occupait Alexandrie, les Français avaient du cesser une
lutte inégale et inutile, pour accepter les conditions honorables qui
leur étaient offertes.
Cependant la tristesse régnait dans les rangs, et un morne silence
présidait à cette évacuation. La soixante-neuvième, commandée par le
général. Lagrange, était au nombre des troupes capitulées, et des
bateaux amarrés le long des berges de Boulaq étaient préparés pour la
recevoir. Le premier bataillon venait de s'ébranler, et le corps de
musique effectuait le même mouvement, quand on vit accourir, à fond de
train, un cavalier vêtu d'un bournous, et que ses traits bronzés firent
prendre pour un Arabe. Arrivé devant le bataillon, il arrêta court,
descendit de cheval, tira un fifre de sa poche, et se mit à exécuter la
marche des Tartares.
Allons, mes belles,
Allons, mes belles, suivez-nous.
--Tiens, c'est le fifre Roquet! s'écria le chef de musique.
On l'entoura, on lui fit raconter ses aventures. Pendant plusieurs
jours, ce fut la distraction de la demi-brigade. Cependant Roquet ne
perdait pas son affaire de vue. Il se fit réintégrer dans son poste de
premier fifre et demanda que, sur ses états de service, on justifiât ses
trente mois d'absence par ces mots; _En congé dans le désert._