Chapitre XLVII

_De l'étrange manière dont fut enchanté don Quichotte de la

Manche, avec d'autres fameux événements__[268]_

Lorsque don Quichotte se vit engagé de cette façon et hissé sur la

charrette, il se mit à dire:

«J'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, de bien graves

et de bien authentiques; mais jamais je n'ai lu, ni vu, ni ouï

dire qu'on emmenât ainsi les chevaliers enchantés, avec la lenteur

que promet le pas de ces paresseux et tardifs animaux. En effet,

on a toujours coutume de les emporter par les airs avec une

excessive rapidité, enfermés dans quelque nuage obscur, ou portés

sur un char de feu, ou montés sur quelque hippogriffe. Mais me

voir maintenant emmené sur une charrette à boeufs, vive Dieu! j'en

suis tout confus. Néanmoins, peut-être que la chevalerie et les

enchantements de nos temps modernes suivent une autre voie que

ceux des temps anciens; peut-être aussi, comme je suis nouveau

chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité la

profession déjà oubliée de la chevalerie aventurière, a-t-on

nouvellement inventé d'autres espèces d'enchantements et d'autres

manières de conduire les enchantés. Que t'en semble, mon fils

Sancho?

-- Je ne sais trop ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je

n'ai pas tant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes;

mais, cependant, j'oserais affirmer et jurer que toutes ces

visions qui vont et viennent ici autour ne sont pas entièrement

catholiques.

-- Catholiques, bon Dieu! s'écria don Quichotte; comment seraient-

elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris

des corps fantastiques pour venir faire cette belle oeuvre, et me

mettre dans ce bel état? Et si tu veux t'assurer de cette vérité,

touche-les, palpe-les, et tu verras qu'ils n'ont d'autres corps

que l'air, et qu'ils ne consistent qu'en l'apparence.

-- Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà touchés;

tenez, ce diable-là, qui se trémousse tant, a le teint frais comme

une rose, et une autre propriété bien différente de celle qu'ont

les démons: car, à ce que j'ai ouï dire, ils sentent tous la

pierre de soufre et d'autres mauvaises odeurs; mais celui-ci sent

l'ambre à une demi-lieue.»

Sancho disait cela de don Fernand, qui, en qualité de grand

seigneur, devait sentir comme il le disait.

«Que cela ne t'étonne point, ami Sancho, répondit don Quichotte,

car je t'avertis que les diables en savent long, et, bien qu'ils

portent des odeurs avec eux, par eux-mêmes ils ne sentent rien,

car ce sont des esprits, et s'ils sentent, ce ne peut être que de

puantes exhalaisons. La raison en est simple: comme, quelque part

qu'ils aillent, ils portent l'enfer avec eux, et ne peuvent

trouver aucun soulagement à leur supplice; comme, d'un autre côté,

une bonne odeur délecte et satisfait, il est impossible qu'ils

sentent jamais bon. Et s'il semble, à toi, que ce démon dont tu

parles sent l'ambre, c'est que tu te trompes, ou qu'il veut te

tromper pour que tu ne le croies pas un démon.»

Tout cet entretien se passait entre le maître et le serviteur.

Mais don Fernand et Cardénio, craignant que Sancho ne finît par

dépister entièrement leur invention, qu'il flairait déjà de fort

près, résolurent de hâter le départ. Appelant à part l'hôtelier,

ils lui ordonnèrent de seller Rossinante et de bâter le grison, ce

qu'il fit avec diligence. En même temps, le curé faisait marché

avec les archers de la Sainte-Hermandad pour qu'ils

l'accompagnassent jusqu'à son village, en leur donnant tant par

jour. Cardénio attacha aux arçons de la selle de Rossinante, d'un

côté l'écu de don Quichotte, et de l'autre son plat à barbe; il

ordonna par signes à Sancho de monter sur son âne et de prendre

Rossinante par la bride, puis il plaça de chaque côté de la

charrette les deux archers avec leurs arquebuses. Mais avant que

la charrette se mît en mouvement, l'hôtesse sortit du logis, avec

sa fille et Maritornes, pour prendre congé de don Quichotte, dont

elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce. Don Quichotte

leur dit:

«Ne pleurez pas, mes excellentes dames; tous ces malheurs sont

attachés à la profession que j'exerce, et si telles calamités ne

m'arrivaient point, je ne me tiendrais pas pour un fameux

chevalier errant. En effet, aux chevaliers de faible renom, jamais

rien de semblable n'arrive, et il n'y a personne au monde qui se

souvienne d'eux; c'est le lot des plus renommés, dont la vertu et

la vaillance excitent l'envie de beaucoup de princes et d'autres

chevaliers qui s'efforcent, par de mauvaises voies, de perdre les

bons. Et cependant la vertu est si puissante, que, par elle seule,

et malgré toute la magie qu'a pu savoir son premier inventeur

Zoroastre, elle sortira victorieuse de la lutte, et répandra sa

lumière dans le monde, comme le soleil la répand dans les cieux.

Pardonnez-moi, tout aimables dames, si, par négligence ou par

oubli, je vous ai fait quelque offense; car, volontairement et en

connaissance de cause, jamais je n'offensai personne. Priez Dieu

qu'il me tire de cette prison où m'a enfermé quelque enchanteur

malintentionné. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas

sortir de ma mémoire les grâces que vous m'avez faites dans ce

château, voulant les reconnaître et les payer de retour comme

elles le méritent.»

Pendant que cette scène se passait entre don Quichotte et les

dames du château, le curé et le barbier prirent congé de don

Fernand et de ses compagnons, du capitaine et de son frère

auditeur, et de toutes ces dames, à présent si contentes,

notamment de Dorothée et de Luscinde. Ils s'embrassèrent tous, et

promirent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don

Fernand indiqua au curé où il devait lui écrire pour l'informer de

ce que deviendrait don Quichotte, affirmant que rien ne lui ferait

plus de plaisir que de le savoir. Il s'engagea, de son côté, à le

tenir au courant de tout ce qu'il croirait devoir lui être

agréable, tant de son mariage que du baptême de Zoraïde, de

l'aventure de don Luis et du retour de Luscinde chez ses parents.

Le curé s'offrit à faire tout ce qui lui était demandé, avec une

ponctuelle exactitude. Ils s'embrassèrent de nouveau, et de

nouveau échangèrent des offres et des promesses de service.

L'hôte s'approcha du curé, et lui remit quelques papiers qu'il

avait, disait-il, trouvés dans la doublure de la malle où s'était

rencontrée la nouvelle du _Curieux malavisé._

«Leur maître, ajouta-t-il, n'ayant plus reparu, vous pouvez les

emporter tous; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent à

rien.»

Le curé le remercia, et les ayant aussitôt déroulés, il vit qu'en

tête se trouvait écrit le titre suivant: _Nouvelle de Rinconété et

Cortadillo, _d'où il comprit que ce devrait être quelque nouvelle;

et, comme celle du _Curieux malavisé _lui avait semblé bonne, il

imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait

qu'elle fût du même auteur[269]. Il la conserva donc dans le dessein

de la lire dès qu'il en aurait l'occasion.

Montant à cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec

leur masque sur la figure, pour n'être point immédiatement

reconnus de don Quichotte, ils se mirent en route à la suite du

char à boeufs, dans l'ordre suivant: au premier rang marchait la

charrette, conduite par le charretier; de chaque côté, comme on

l'a dit, les archers avec leurs arquebuses; Sancho suivait, monté

sur son âne, et tirant Rossinante par la bride; enfin, derrière le

cortége, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes

mules, le visage masqué, la démarche lente et grave, ne cheminant

pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des boeufs.

Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les pieds

étendus, le dos appuyé sur les barreaux, gardant le même silence

et la même immobilité que s'il eût été, non point un homme de

chair et d'os, mais une statue de pierre.

Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et

dans ce silence ininterrompu, ils arrivèrent à un vallon qui parut

au bouvier un endroit convenable pour donner à ses boeufs un peu

de repos et de pâture. Il en avertit le curé; mais le barbier fut

d'avis qu'on allât un peu plus loin, parce qu'il savait qu'au

détour d'une colline qui s'offrait à leurs yeux, il y avait un

autre vallon plus frais et mieux pourvu d'herbe que celui où l'on

voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la

caravane se remit en marche. À ce moment le curé tourna la tête et

vit venir, derrière eux, six à sept hommes à cheval, fort bien

équipés. Ceux-ci les eurent bientôt rejoints, car ils cheminaient,

non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens

montés sur des mules de chanoines, et talonnés par le désir

d'aller promptement faire la sieste dans une hôtellerie qui se

montrait à moins d'une lieue de là.

Les diligents rattrapèrent donc les paresseux, et, en s'abordant,

ils se saluèrent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui

était finalement chanoine de Tolède, et le maître de ceux qui

l'accompagnaient, ne put voir cette régulière procession de la

charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du curé et du

barbier, et surtout don Quichotte emprisonné dans sa cage, sans

demander ce que cela signifiait, et pourquoi l'on emmenait cet

homme d'une telle façon. Cependant il s'était imaginé déjà, en

voyant les insignes des archers, que ce devait être quelque

brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le

châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad. Un des archers, à qui

la question fut faite, répondit de la sorte:

«Seigneur, ce que signifie la manière dont voyage ce gentilhomme,

qu'il vous le dise lui-même, car nous ne le savons pas.»

Don Quichotte entendit la conversation:

«Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces sont instruites et

versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je

vous confierai mes disgrâces; sinon, il est inutile que je me

fatigue à les conter.»

En ce moment, le curé et le barbier étaient accourus, voyant que

la conversation s'engageait entre les voyageurs et don Quichotte,

pour répondre de façon que leur artifice ne fût pas découvert. Le

chanoine avait répondu à don Quichotte:

«En vérité, frère, je sais un peu plus des livres de chevalerie

que des éléments de logique du docteur Villalpando[270]. Si donc il

ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu'il vous

plaira.

-- À la grâce de Dieu, répliqua don Quichotte. Eh bien! sachez

donc, seigneur chevalier, que je suis enchanté dans cette cage par

envie et par surprise de méchants enchanteurs; car la vertu est

encore plus persécutée des méchants que chérie des bons. Je suis

chevalier errant, et non pas de ceux dont jamais la renommée ne

s'est rappelé les noms pour les éterniser dans sa mémoire, mais

bien de ceux desquels, en dépit de l'envie même, en dépit de tous

les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde, de tous

les gymnosophistes de l'Éthiopie[271], elle doit graver les noms

dans le temple de l'immortalité, afin qu'ils servent d'exemples et

de modèles aux siècles futurs, et que les chevaliers errants des

âges à venir y voient le chemin qu'ils doivent suivre pour arriver

au faîte de la gloire militaire.

-- Le seigneur don Quichotte dit parfaitement vrai, interrompit en

ce moment le curé. Il marche enchanté sur cette charrette, non par

sa faute et ses péchés, mais par la mauvaise intention de ceux

qu'offusque la vertu et que fâche la vaillance. C'est en un mot,

seigneur, le _chevalier de la Triste-Figure, _si déjà vous ne

l'avez entendu nommer quelque part, dont les valeureuses prouesses

et les grands exploits seront gravés sur le bronze impérissable et

sur le marbre d'éternelle durée, quelques efforts que fassent

l'envie pour les obscurcir et la malice pour les cacher.»

Quand le chanoine entendit parler en un semblable style l'homme en

prison et l'homme en liberté, il fut sur le point de se signer de

surprise; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous ceux

dont il était accompagné tombèrent dans le même étonnement. En cet

instant, Sancho Panza, qui s'était approché pour entendre la

conversation, ajouta pour tout raccommoder:

«Ma foi, seigneur, qu'on me veuille bien, qu'on me veuille mal

pour ce que je vais dire, le cas est que mon seigneur don

Quichotte est enchanté comme ma mère. Il a tout son jugement, il

boit, il mange, il fait ses nécessités aussi bien que les autres

hommes, et comme il les faisait hier avant qu'on le mît en cage.

Et puisqu'il en est ainsi, comment veut-on me faire croire à moi

qu'il est enchanté? J'ai ouï dire à bien des personnes que les

enchantés ne peuvent ni manger, ni dormir, ni parler, et mon

maître, si on ne lui ferme la bouche, parlera plus que trente

procureurs.»

Puis, tournant les yeux sur le curé, Sancho ajouta:

«Ah! monsieur le curé, monsieur le curé, est-ce que Votre Grâce

s'imagine que je ne la connais pas? Est-ce que vous pensez que je

ne démêle et ne devine pas fort bien où tendent ces nouveaux

enchantements? Eh bien! sachez que je vous connais, si bien que

vous vous cachiez le visage, et sachez que je vous comprends, si

bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, où règne l'envie,

la vertu ne peut vivre, ni la libéralité à côté de l'avarice. En

dépit du diable, si Votre Révérence ne s'était mise à la traverse,

à cette heure-ci mon maître serait déjà marié avec l'infante

Micomicona, et je serais comte pour le moins, puisqu'on ne pouvait

attendre autre chose, tant de la bonté de mon seigneur _de la

Triste-Figure, _que de la grandeur de mes services. Mais je vois

bien qu'il n'y a rien de plus vrai que ce qu'on dit dans mon pays,

que la roue de la fortune tourne plus vite qu'une roue de moulin,

et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans

la poussière. Ce qui me fâche, ce sont ma femme et mes enfants:

car, lorsqu'ils pouvaient et devaient espérer de voir entrer leur

père par les portes de sa maison, devenu gouverneur de quelque île

ou vice-roi de quelque royaume, ils le verront revenir

palefrenier. Tout ce que je viens de dire, seigneur curé, c'est

seulement pour faire entendre à Votre Paternité qu'elle se fasse

conscience des mauvais traitements qu'endure mon bon seigneur.

Prenez garde qu'un jour, dans l'autre vie, Dieu ne vous demande

compte de cet emprisonnement de mon maître, et qu'il ne mette à

votre charge tous les secours et tous les bienfaits que mon

seigneur don Quichotte manque de donner aux malheureux, tout le

temps qu'il est en prison.

-- Allons, remettez-moi cette jambe! s'écria en ce moment le

barbier. Comment, Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre

maître? Vive Dieu! je vois que vous avez besoin de lui faire

compagnie dans la cage, et qu'il faut vous tenir enchanté comme

lui, puisque vous tenez aussi de son humeur chevaleresque. À la

male heure vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses, et

fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez, et qui doit

avorter.

-- Je ne suis gros de personne, répondit Sancho, et ne suis pas

homme à me laisser engrosser, même par un roi; et quoique pauvre,

je suis vieux chrétien; et je ne dois rien à âme qui vive; et si

je convoite des îles, d'autres convoitent de pires choses; et

chacun est fils de ses oeuvres; et puisque je suis un homme, je

peux devenir pape, à plus forte raison gouverneur d'une île, et

surtout lorsque mon seigneur en peut gagner tant qu'il ne sache à

qui les donner. Prenez garde comment vous parlez, seigneur

barbier; il y a quelque différence de pierre à Pierre. Je dis cela

parce que nous nous connaissons tous, et ce n'est pas à moi qu'il

faut jeter un dé pipé. Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu

sait ce qui en est; et laissons l'ordure en son coin, car il ne

fait pas bon la remuer.»

Le barbier ne voulut plus répondre à Sancho, de peur que celui-ci

ne découvrît par ses balourdises ce que le curé et lui faisaient

tant d'efforts pour tenir caché.

Dans ce même sentiment de crainte, le curé avait dit au chanoine

de marcher un peu en avant, et qu'il lui dirait le mystère de cet

homme en cage, avec d'autres choses qui le divertiraient. Le

chanoine, en effet, prit les devants avec lui, suivi de ses

serviteurs, et écouta fort attentivement tout ce qu'il plut au

curé de lui dire sur la qualité, la vie, les moeurs et la folie de

don Quichotte. Le curé conta succinctement le principe et la cause

de sa démence, et tout le cours de ses aventures jusqu'à sa mise

en cage, ainsi que le dessein qu'ils avaient de l'emmener de force

dans son pays, pour essayer de trouver là quelque remède à sa

folie.

Le chanoine et ses domestiques redoublèrent de surprise en

écoutant l'étrange histoire de don Quichotte, et quand il eut

achevé d'en entendre le récit:

«Véritablement, seigneur curé, dit le chanoine, je trouve, pour

mon compte, que ces livres qu'on appelle de chevalerie sont un

vrai fléau dans l'État. Bien que l'oisiveté et leur faux attrait

m'aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont été

jusqu'à ce jour imprimés, jamais je n'ai pu me décider à en lire

un seul d'un bout à l'autre, parce qu'il me semble que, tantôt

plus, tantôt moins, ils sont tous la même chose; que celui-ci n'a

rien de plus que celui-là, ni le dernier que le premier. Il me

semble encore que cette espèce d'écrit et de composition rentre

dans le genre des anciennes fables milésiennes, c'est-à-dire de

contes extravagants, qui avaient pour objet d'amuser et non

d'instruire, au rebours des fables apologues, qui devaient amuser

et instruire tout à la fois. Maintenant, si le but principal de

semblables livres est d'amuser, je ne sais, en vérité, comment ils

peuvent y parvenir, remplis comme ils le sont de si nombreuses et

si énormes extravagances. La satisfaction, le délice que l'âme

éprouve doivent provenir de la beauté et de l'harmonie qu'elle

voit, qu'elle admire, dans les choses que lui présente la vue ou

l'imagination, et toute autre chose qui réunit en soi laideur et

dérèglement ne peut causer aucun plaisir. Eh bien! quelle beauté

peut-il y avoir, ou quelle proportion de l'ensemble aux parties et

des parties à l'ensemble, dans un livre, ou bien dans une fable,

si l'on veut, où un damoiseau de seize ans donne un coup d'épée à

un géant haut comme une tour, et le coupe en deux comme s'il était

fait de pâte à massepains? Et qu'arrive-t-il quand on veut nous

décrire une bataille, après avoir dit qu'il y a dans l'armée

ennemie un million de combattants? Pourvu que le héros du livre

soit contre eux, il faut, bon gré, mal gré, nous résigner à ce que

ce chevalier remporte la victoire par la seule valeur et la seule

force de son bras. Que dirons-nous de la facilité avec laquelle

une reine ou une impératrice héréditaire se laisse aller dans les

bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, s'il n'est

entièrement inculte et barbare, peut s'amuser en lisant qu'une

grande tour pleine de chevaliers glisse et chemine sur la mer

comme un navire avec le bon vent; que le soir elle quitte les

côtes de Lombardie, et que le matin elle aborde aux terres du

Preste-Jean des Indes ou en d'autres pays que n'a jamais décrits

Ptolomée, ni vus Marco-Polo[272]? Si l'on me répondait que ceux qui

composent de tels livres les écrivent comme des choses d'invention

et de mensonge, et que dès lors ils ne sont pas obligés de

regarder de si près aux délicatesses de la vérité, je

répliquerais, moi, que le mensonge est d'autant meilleur qu'il

semble moins mensonger, et qu'il plaît d'autant plus qu'il

s'approche davantage du vraisemblable et du possible. Il faut que

les fables inventées épousent en quelque sorte l'entendement de

ceux qui les lisent; il faut qu'elles soient écrites de telle

façon que, rendant l'impossible croyable, et aplanissant les

monstruosités, elles tiennent l'esprit en suspens, qu'elles

l'étonnent, l'émeuvent, le ravissent, et lui donnent à la fois la

surprise et la satisfaction. Or, toutes ces choses ne pourront se

trouver sous la plume de celui qui fuit la vraisemblance et

l'imitation de la nature, en quoi consiste la perfection d'un

récit. Je n'ai jamais vu de livre de chevalerie qui formât un

corps de fable entier, avec tous ses membres, de manière que le

milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au

milieu. Les auteurs les composent, au contraire, de tant de

membres dépareillés, qu'on dirait qu'ils ont eu plutôt l'intention

de fabriquer une chimère, un monstre, que de faire une figure

proportionnée. Outre cela, ils sont durs et grossiers dans le

style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours,

malséants dans les courtoisies, longs et lourds dans les

batailles, niais dans les dialogues, extravagants dans les

voyages, finalement dépourvus de tact, d'art et d'intelligente

invention, et dignes, par tous ces motifs, d'être exilés de la

république chrétienne comme gens désoeuvrés et dangereux.»

Notre curé, qui avait écouté fort attentivement le chanoine, le

tint pour homme de bon entendement, et trouva qu'il avait raison

en tout ce qu'il disait. Aussi lui répondit-il qu'ayant la même

opinion, et portant la même haine aux livres de chevalerie, il

avait brûlé tous ceux de don Quichotte, dont le nombre était

grand. Alors il lui raconta l'enquête qu'il avait faite contre

eux, ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait

fait grâce de la vie, ce qui divertit singulièrement le chanoine.

Celui-ci, reprenant son propos, ajouta que, malgré tout le mal

qu'il avait dit de ces livres, il y trouvait pourtant une bonne

chose, à savoir, le canevas qu'ils offraient pour qu'une bonne

intelligence pût se montrer et se déployer tout à l'aise.

«En effet, dit-il, il ouvre une longue et spacieuse carrière, où,

sans nul obstacle, la plume peut librement courir, peut décrire

des naufrages, des tempêtes, des rencontres, des batailles; peut

peindre un vaillant capitaine, avec toutes les qualités qu'exige

une telle renommée, habile et prudent, déjouant les ruses de

l'ennemi, éloquent orateur pour persuader ou dissuader ses

soldats, mûr dans le conseil, rapide dans l'exécution, aussi

patient dans l'attente que brave dans l'attaque. L'auteur

racontera, tantôt une lamentable et tragique aventure, tantôt un

événement joyeux et imprévu: là, il peindra une noble dame, belle,

honnête, spirituelle; ici, un gentilhomme, chrétien, vaillant et

de belles manières; d'un côté, un impertinent et barbare fanfaron;

de l'autre, un prince courtois, affable et valeureux; il

représentera la loyauté de fidèles vassaux, les largesses de

généreux seigneurs; il peut se montrer tantôt astronome, tantôt

géographe, tantôt homme d'État, et même, s'il en a l'envie,

l'occasion ne lui manquera pas de se montrer nécromant[273]. Il peut

successivement offrir les ruses d'Ulysse, la piété d'Énée, la

valeur d'Achille, les infortunes d'Hector, les trahisons de Sinon,

l'amitié d'Euryale, la libéralité d'Alexandre, la bravoure de

César, la clémence de Trajan, la fidélité de Zopire, la prudence

de Caton, et finalement toutes les actions qui peuvent faire un

héros parfait, soit qu'il les réunisse sur un seul homme, soit

qu'il les divise sur plusieurs. Si cela est écrit d'un style pur,

facile, agréable, et composé avec un art ingénieux, qui rapproche

autant que possible l'invention de la vérité, alors l'auteur aura

tissé sa toile de fils variés et précieux, et son ouvrage, une

fois achevé, offrira tant de beauté, tant de perfection, qu'il

atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les écrits,

celui d'instruire en amusant. En effet, la libre allure de ces

livres permet à l'auteur de s'y montrer tour à tour épique,

lyrique, tragique, comique, et d'y réunir toutes les qualités que

renferment en soi les douces et agréables sciences de l'éloquence

et de la poésie, car l'épopée peut aussi bien s'écrire en prose

qu'en vers.[274]«

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 61 / 73 题