_De l'étrange manière dont fut enchanté don Quichotte de la
Manche, avec d'autres fameux événements__[268]_
Lorsque don Quichotte se vit engagé de cette façon et hissé sur la
charrette, il se mit à dire:
«J'ai lu bien des histoires de chevaliers errants, de bien graves
et de bien authentiques; mais jamais je n'ai lu, ni vu, ni ouï
dire qu'on emmenât ainsi les chevaliers enchantés, avec la lenteur
que promet le pas de ces paresseux et tardifs animaux. En effet,
on a toujours coutume de les emporter par les airs avec une
excessive rapidité, enfermés dans quelque nuage obscur, ou portés
sur un char de feu, ou montés sur quelque hippogriffe. Mais me
voir maintenant emmené sur une charrette à boeufs, vive Dieu! j'en
suis tout confus. Néanmoins, peut-être que la chevalerie et les
enchantements de nos temps modernes suivent une autre voie que
ceux des temps anciens; peut-être aussi, comme je suis nouveau
chevalier dans le monde, et le premier qui ait ressuscité la
profession déjà oubliée de la chevalerie aventurière, a-t-on
nouvellement inventé d'autres espèces d'enchantements et d'autres
manières de conduire les enchantés. Que t'en semble, mon fils
Sancho?
-- Je ne sais trop ce qu'il m'en semble, répondit Sancho, car je
n'ai pas tant lu que Votre Grâce dans les écritures errantes;
mais, cependant, j'oserais affirmer et jurer que toutes ces
visions qui vont et viennent ici autour ne sont pas entièrement
catholiques.
-- Catholiques, bon Dieu! s'écria don Quichotte; comment seraient-
elles catholiques, puisque ce sont autant de démons qui ont pris
des corps fantastiques pour venir faire cette belle oeuvre, et me
mettre dans ce bel état? Et si tu veux t'assurer de cette vérité,
touche-les, palpe-les, et tu verras qu'ils n'ont d'autres corps
que l'air, et qu'ils ne consistent qu'en l'apparence.
-- Pardieu, seigneur, repartit Sancho, je les ai déjà touchés;
tenez, ce diable-là, qui se trémousse tant, a le teint frais comme
une rose, et une autre propriété bien différente de celle qu'ont
les démons: car, à ce que j'ai ouï dire, ils sentent tous la
pierre de soufre et d'autres mauvaises odeurs; mais celui-ci sent
l'ambre à une demi-lieue.»
Sancho disait cela de don Fernand, qui, en qualité de grand
seigneur, devait sentir comme il le disait.
«Que cela ne t'étonne point, ami Sancho, répondit don Quichotte,
car je t'avertis que les diables en savent long, et, bien qu'ils
portent des odeurs avec eux, par eux-mêmes ils ne sentent rien,
car ce sont des esprits, et s'ils sentent, ce ne peut être que de
puantes exhalaisons. La raison en est simple: comme, quelque part
qu'ils aillent, ils portent l'enfer avec eux, et ne peuvent
trouver aucun soulagement à leur supplice; comme, d'un autre côté,
une bonne odeur délecte et satisfait, il est impossible qu'ils
sentent jamais bon. Et s'il semble, à toi, que ce démon dont tu
parles sent l'ambre, c'est que tu te trompes, ou qu'il veut te
tromper pour que tu ne le croies pas un démon.»
Tout cet entretien se passait entre le maître et le serviteur.
Mais don Fernand et Cardénio, craignant que Sancho ne finît par
dépister entièrement leur invention, qu'il flairait déjà de fort
près, résolurent de hâter le départ. Appelant à part l'hôtelier,
ils lui ordonnèrent de seller Rossinante et de bâter le grison, ce
qu'il fit avec diligence. En même temps, le curé faisait marché
avec les archers de la Sainte-Hermandad pour qu'ils
l'accompagnassent jusqu'à son village, en leur donnant tant par
jour. Cardénio attacha aux arçons de la selle de Rossinante, d'un
côté l'écu de don Quichotte, et de l'autre son plat à barbe; il
ordonna par signes à Sancho de monter sur son âne et de prendre
Rossinante par la bride, puis il plaça de chaque côté de la
charrette les deux archers avec leurs arquebuses. Mais avant que
la charrette se mît en mouvement, l'hôtesse sortit du logis, avec
sa fille et Maritornes, pour prendre congé de don Quichotte, dont
elles feignaient de pleurer amèrement la disgrâce. Don Quichotte
leur dit:
«Ne pleurez pas, mes excellentes dames; tous ces malheurs sont
attachés à la profession que j'exerce, et si telles calamités ne
m'arrivaient point, je ne me tiendrais pas pour un fameux
chevalier errant. En effet, aux chevaliers de faible renom, jamais
rien de semblable n'arrive, et il n'y a personne au monde qui se
souvienne d'eux; c'est le lot des plus renommés, dont la vertu et
la vaillance excitent l'envie de beaucoup de princes et d'autres
chevaliers qui s'efforcent, par de mauvaises voies, de perdre les
bons. Et cependant la vertu est si puissante, que, par elle seule,
et malgré toute la magie qu'a pu savoir son premier inventeur
Zoroastre, elle sortira victorieuse de la lutte, et répandra sa
lumière dans le monde, comme le soleil la répand dans les cieux.
Pardonnez-moi, tout aimables dames, si, par négligence ou par
oubli, je vous ai fait quelque offense; car, volontairement et en
connaissance de cause, jamais je n'offensai personne. Priez Dieu
qu'il me tire de cette prison où m'a enfermé quelque enchanteur
malintentionné. Si je me vois libre un jour, je ne laisserai pas
sortir de ma mémoire les grâces que vous m'avez faites dans ce
château, voulant les reconnaître et les payer de retour comme
elles le méritent.»
Pendant que cette scène se passait entre don Quichotte et les
dames du château, le curé et le barbier prirent congé de don
Fernand et de ses compagnons, du capitaine et de son frère
auditeur, et de toutes ces dames, à présent si contentes,
notamment de Dorothée et de Luscinde. Ils s'embrassèrent tous, et
promirent de se donner mutuellement de leurs nouvelles. Don
Fernand indiqua au curé où il devait lui écrire pour l'informer de
ce que deviendrait don Quichotte, affirmant que rien ne lui ferait
plus de plaisir que de le savoir. Il s'engagea, de son côté, à le
tenir au courant de tout ce qu'il croirait devoir lui être
agréable, tant de son mariage que du baptême de Zoraïde, de
l'aventure de don Luis et du retour de Luscinde chez ses parents.
Le curé s'offrit à faire tout ce qui lui était demandé, avec une
ponctuelle exactitude. Ils s'embrassèrent de nouveau, et de
nouveau échangèrent des offres et des promesses de service.
L'hôte s'approcha du curé, et lui remit quelques papiers qu'il
avait, disait-il, trouvés dans la doublure de la malle où s'était
rencontrée la nouvelle du _Curieux malavisé._
«Leur maître, ajouta-t-il, n'ayant plus reparu, vous pouvez les
emporter tous; puisque je ne sais pas lire, ils ne me servent à
rien.»
Le curé le remercia, et les ayant aussitôt déroulés, il vit qu'en
tête se trouvait écrit le titre suivant: _Nouvelle de Rinconété et
Cortadillo, _d'où il comprit que ce devrait être quelque nouvelle;
et, comme celle du _Curieux malavisé _lui avait semblé bonne, il
imagina que celle-ci ne le serait pas moins, car il se pouvait
qu'elle fût du même auteur[269]. Il la conserva donc dans le dessein
de la lire dès qu'il en aurait l'occasion.
Montant à cheval, ainsi que son ami le barbier, tous deux avec
leur masque sur la figure, pour n'être point immédiatement
reconnus de don Quichotte, ils se mirent en route à la suite du
char à boeufs, dans l'ordre suivant: au premier rang marchait la
charrette, conduite par le charretier; de chaque côté, comme on
l'a dit, les archers avec leurs arquebuses; Sancho suivait, monté
sur son âne, et tirant Rossinante par la bride; enfin, derrière le
cortége, venaient le curé et le barbier sur leurs puissantes
mules, le visage masqué, la démarche lente et grave, ne cheminant
pas plus vite que ne le permettait la tardive allure des boeufs.
Don Quichotte se laissait aller, assis dans la cage, les pieds
étendus, le dos appuyé sur les barreaux, gardant le même silence
et la même immobilité que s'il eût été, non point un homme de
chair et d'os, mais une statue de pierre.
Ayant fait environ deux lieues de chemin, avec cette lenteur et
dans ce silence ininterrompu, ils arrivèrent à un vallon qui parut
au bouvier un endroit convenable pour donner à ses boeufs un peu
de repos et de pâture. Il en avertit le curé; mais le barbier fut
d'avis qu'on allât un peu plus loin, parce qu'il savait qu'au
détour d'une colline qui s'offrait à leurs yeux, il y avait un
autre vallon plus frais et mieux pourvu d'herbe que celui où l'on
voulait faire halte. On suivit le conseil du barbier, et toute la
caravane se remit en marche. À ce moment le curé tourna la tête et
vit venir, derrière eux, six à sept hommes à cheval, fort bien
équipés. Ceux-ci les eurent bientôt rejoints, car ils cheminaient,
non point avec le flegme et la lenteur des boeufs, mais comme gens
montés sur des mules de chanoines, et talonnés par le désir
d'aller promptement faire la sieste dans une hôtellerie qui se
montrait à moins d'une lieue de là.
Les diligents rattrapèrent donc les paresseux, et, en s'abordant,
ils se saluèrent avec courtoisie. Mais un des nouveaux venus, qui
était finalement chanoine de Tolède, et le maître de ceux qui
l'accompagnaient, ne put voir cette régulière procession de la
charrette, des archers, de Sancho, de Rossinante, du curé et du
barbier, et surtout don Quichotte emprisonné dans sa cage, sans
demander ce que cela signifiait, et pourquoi l'on emmenait cet
homme d'une telle façon. Cependant il s'était imaginé déjà, en
voyant les insignes des archers, que ce devait être quelque
brigand de grands chemins, ou quelque autre criminel dont le
châtiment appartenait à la Sainte-Hermandad. Un des archers, à qui
la question fut faite, répondit de la sorte:
«Seigneur, ce que signifie la manière dont voyage ce gentilhomme,
qu'il vous le dise lui-même, car nous ne le savons pas.»
Don Quichotte entendit la conversation:
«Est-ce que par hasard, dit-il, Vos Grâces sont instruites et
versées dans ce qu'on appelle la chevalerie errante? En ce cas, je
vous confierai mes disgrâces; sinon, il est inutile que je me
fatigue à les conter.»
En ce moment, le curé et le barbier étaient accourus, voyant que
la conversation s'engageait entre les voyageurs et don Quichotte,
pour répondre de façon que leur artifice ne fût pas découvert. Le
chanoine avait répondu à don Quichotte:
«En vérité, frère, je sais un peu plus des livres de chevalerie
que des éléments de logique du docteur Villalpando[270]. Si donc il
ne faut pas autre chose, vous pouvez me confier tout ce qu'il vous
plaira.
-- À la grâce de Dieu, répliqua don Quichotte. Eh bien! sachez
donc, seigneur chevalier, que je suis enchanté dans cette cage par
envie et par surprise de méchants enchanteurs; car la vertu est
encore plus persécutée des méchants que chérie des bons. Je suis
chevalier errant, et non pas de ceux dont jamais la renommée ne
s'est rappelé les noms pour les éterniser dans sa mémoire, mais
bien de ceux desquels, en dépit de l'envie même, en dépit de tous
les mages de la Perse, de tous les brahmanes de l'Inde, de tous
les gymnosophistes de l'Éthiopie[271], elle doit graver les noms
dans le temple de l'immortalité, afin qu'ils servent d'exemples et
de modèles aux siècles futurs, et que les chevaliers errants des
âges à venir y voient le chemin qu'ils doivent suivre pour arriver
au faîte de la gloire militaire.
-- Le seigneur don Quichotte dit parfaitement vrai, interrompit en
ce moment le curé. Il marche enchanté sur cette charrette, non par
sa faute et ses péchés, mais par la mauvaise intention de ceux
qu'offusque la vertu et que fâche la vaillance. C'est en un mot,
seigneur, le _chevalier de la Triste-Figure, _si déjà vous ne
l'avez entendu nommer quelque part, dont les valeureuses prouesses
et les grands exploits seront gravés sur le bronze impérissable et
sur le marbre d'éternelle durée, quelques efforts que fassent
l'envie pour les obscurcir et la malice pour les cacher.»
Quand le chanoine entendit parler en un semblable style l'homme en
prison et l'homme en liberté, il fut sur le point de se signer de
surprise; il ne pouvait deviner ce qui lui arrivait, et tous ceux
dont il était accompagné tombèrent dans le même étonnement. En cet
instant, Sancho Panza, qui s'était approché pour entendre la
conversation, ajouta pour tout raccommoder:
«Ma foi, seigneur, qu'on me veuille bien, qu'on me veuille mal
pour ce que je vais dire, le cas est que mon seigneur don
Quichotte est enchanté comme ma mère. Il a tout son jugement, il
boit, il mange, il fait ses nécessités aussi bien que les autres
hommes, et comme il les faisait hier avant qu'on le mît en cage.
Et puisqu'il en est ainsi, comment veut-on me faire croire à moi
qu'il est enchanté? J'ai ouï dire à bien des personnes que les
enchantés ne peuvent ni manger, ni dormir, ni parler, et mon
maître, si on ne lui ferme la bouche, parlera plus que trente
procureurs.»
Puis, tournant les yeux sur le curé, Sancho ajouta:
«Ah! monsieur le curé, monsieur le curé, est-ce que Votre Grâce
s'imagine que je ne la connais pas? Est-ce que vous pensez que je
ne démêle et ne devine pas fort bien où tendent ces nouveaux
enchantements? Eh bien! sachez que je vous connais, si bien que
vous vous cachiez le visage, et sachez que je vous comprends, si
bien que vous dissimuliez vos fourberies. Enfin, où règne l'envie,
la vertu ne peut vivre, ni la libéralité à côté de l'avarice. En
dépit du diable, si Votre Révérence ne s'était mise à la traverse,
à cette heure-ci mon maître serait déjà marié avec l'infante
Micomicona, et je serais comte pour le moins, puisqu'on ne pouvait
attendre autre chose, tant de la bonté de mon seigneur _de la
Triste-Figure, _que de la grandeur de mes services. Mais je vois
bien qu'il n'y a rien de plus vrai que ce qu'on dit dans mon pays,
que la roue de la fortune tourne plus vite qu'une roue de moulin,
et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans
la poussière. Ce qui me fâche, ce sont ma femme et mes enfants:
car, lorsqu'ils pouvaient et devaient espérer de voir entrer leur
père par les portes de sa maison, devenu gouverneur de quelque île
ou vice-roi de quelque royaume, ils le verront revenir
palefrenier. Tout ce que je viens de dire, seigneur curé, c'est
seulement pour faire entendre à Votre Paternité qu'elle se fasse
conscience des mauvais traitements qu'endure mon bon seigneur.
Prenez garde qu'un jour, dans l'autre vie, Dieu ne vous demande
compte de cet emprisonnement de mon maître, et qu'il ne mette à
votre charge tous les secours et tous les bienfaits que mon
seigneur don Quichotte manque de donner aux malheureux, tout le
temps qu'il est en prison.
-- Allons, remettez-moi cette jambe! s'écria en ce moment le
barbier. Comment, Sancho, vous êtes aussi de la confrérie de votre
maître? Vive Dieu! je vois que vous avez besoin de lui faire
compagnie dans la cage, et qu'il faut vous tenir enchanté comme
lui, puisque vous tenez aussi de son humeur chevaleresque. À la
male heure vous vous êtes laissé engrosser de ses promesses, et
fourrer dans la cervelle cette île que vous convoitez, et qui doit
avorter.
-- Je ne suis gros de personne, répondit Sancho, et ne suis pas
homme à me laisser engrosser, même par un roi; et quoique pauvre,
je suis vieux chrétien; et je ne dois rien à âme qui vive; et si
je convoite des îles, d'autres convoitent de pires choses; et
chacun est fils de ses oeuvres; et puisque je suis un homme, je
peux devenir pape, à plus forte raison gouverneur d'une île, et
surtout lorsque mon seigneur en peut gagner tant qu'il ne sache à
qui les donner. Prenez garde comment vous parlez, seigneur
barbier; il y a quelque différence de pierre à Pierre. Je dis cela
parce que nous nous connaissons tous, et ce n'est pas à moi qu'il
faut jeter un dé pipé. Quant à l'enchantement de mon maître, Dieu
sait ce qui en est; et laissons l'ordure en son coin, car il ne
fait pas bon la remuer.»
Le barbier ne voulut plus répondre à Sancho, de peur que celui-ci
ne découvrît par ses balourdises ce que le curé et lui faisaient
tant d'efforts pour tenir caché.
Dans ce même sentiment de crainte, le curé avait dit au chanoine
de marcher un peu en avant, et qu'il lui dirait le mystère de cet
homme en cage, avec d'autres choses qui le divertiraient. Le
chanoine, en effet, prit les devants avec lui, suivi de ses
serviteurs, et écouta fort attentivement tout ce qu'il plut au
curé de lui dire sur la qualité, la vie, les moeurs et la folie de
don Quichotte. Le curé conta succinctement le principe et la cause
de sa démence, et tout le cours de ses aventures jusqu'à sa mise
en cage, ainsi que le dessein qu'ils avaient de l'emmener de force
dans son pays, pour essayer de trouver là quelque remède à sa
folie.
Le chanoine et ses domestiques redoublèrent de surprise en
écoutant l'étrange histoire de don Quichotte, et quand il eut
achevé d'en entendre le récit:
«Véritablement, seigneur curé, dit le chanoine, je trouve, pour
mon compte, que ces livres qu'on appelle de chevalerie sont un
vrai fléau dans l'État. Bien que l'oisiveté et leur faux attrait
m'aient fait lire le commencement de presque tous ceux qui ont été
jusqu'à ce jour imprimés, jamais je n'ai pu me décider à en lire
un seul d'un bout à l'autre, parce qu'il me semble que, tantôt
plus, tantôt moins, ils sont tous la même chose; que celui-ci n'a
rien de plus que celui-là, ni le dernier que le premier. Il me
semble encore que cette espèce d'écrit et de composition rentre
dans le genre des anciennes fables milésiennes, c'est-à-dire de
contes extravagants, qui avaient pour objet d'amuser et non
d'instruire, au rebours des fables apologues, qui devaient amuser
et instruire tout à la fois. Maintenant, si le but principal de
semblables livres est d'amuser, je ne sais, en vérité, comment ils
peuvent y parvenir, remplis comme ils le sont de si nombreuses et
si énormes extravagances. La satisfaction, le délice que l'âme
éprouve doivent provenir de la beauté et de l'harmonie qu'elle
voit, qu'elle admire, dans les choses que lui présente la vue ou
l'imagination, et toute autre chose qui réunit en soi laideur et
dérèglement ne peut causer aucun plaisir. Eh bien! quelle beauté
peut-il y avoir, ou quelle proportion de l'ensemble aux parties et
des parties à l'ensemble, dans un livre, ou bien dans une fable,
si l'on veut, où un damoiseau de seize ans donne un coup d'épée à
un géant haut comme une tour, et le coupe en deux comme s'il était
fait de pâte à massepains? Et qu'arrive-t-il quand on veut nous
décrire une bataille, après avoir dit qu'il y a dans l'armée
ennemie un million de combattants? Pourvu que le héros du livre
soit contre eux, il faut, bon gré, mal gré, nous résigner à ce que
ce chevalier remporte la victoire par la seule valeur et la seule
force de son bras. Que dirons-nous de la facilité avec laquelle
une reine ou une impératrice héréditaire se laisse aller dans les
bras d'un chevalier errant et inconnu? Quel esprit, s'il n'est
entièrement inculte et barbare, peut s'amuser en lisant qu'une
grande tour pleine de chevaliers glisse et chemine sur la mer
comme un navire avec le bon vent; que le soir elle quitte les
côtes de Lombardie, et que le matin elle aborde aux terres du
Preste-Jean des Indes ou en d'autres pays que n'a jamais décrits
Ptolomée, ni vus Marco-Polo[272]? Si l'on me répondait que ceux qui
composent de tels livres les écrivent comme des choses d'invention
et de mensonge, et que dès lors ils ne sont pas obligés de
regarder de si près aux délicatesses de la vérité, je
répliquerais, moi, que le mensonge est d'autant meilleur qu'il
semble moins mensonger, et qu'il plaît d'autant plus qu'il
s'approche davantage du vraisemblable et du possible. Il faut que
les fables inventées épousent en quelque sorte l'entendement de
ceux qui les lisent; il faut qu'elles soient écrites de telle
façon que, rendant l'impossible croyable, et aplanissant les
monstruosités, elles tiennent l'esprit en suspens, qu'elles
l'étonnent, l'émeuvent, le ravissent, et lui donnent à la fois la
surprise et la satisfaction. Or, toutes ces choses ne pourront se
trouver sous la plume de celui qui fuit la vraisemblance et
l'imitation de la nature, en quoi consiste la perfection d'un
récit. Je n'ai jamais vu de livre de chevalerie qui formât un
corps de fable entier, avec tous ses membres, de manière que le
milieu répondît au commencement, et la fin au commencement et au
milieu. Les auteurs les composent, au contraire, de tant de
membres dépareillés, qu'on dirait qu'ils ont eu plutôt l'intention
de fabriquer une chimère, un monstre, que de faire une figure
proportionnée. Outre cela, ils sont durs et grossiers dans le
style, incroyables dans les prouesses, impudiques dans les amours,
malséants dans les courtoisies, longs et lourds dans les
batailles, niais dans les dialogues, extravagants dans les
voyages, finalement dépourvus de tact, d'art et d'intelligente
invention, et dignes, par tous ces motifs, d'être exilés de la
république chrétienne comme gens désoeuvrés et dangereux.»
Notre curé, qui avait écouté fort attentivement le chanoine, le
tint pour homme de bon entendement, et trouva qu'il avait raison
en tout ce qu'il disait. Aussi lui répondit-il qu'ayant la même
opinion, et portant la même haine aux livres de chevalerie, il
avait brûlé tous ceux de don Quichotte, dont le nombre était
grand. Alors il lui raconta l'enquête qu'il avait faite contre
eux, ceux qu'il avait condamnés au feu, ceux auxquels il avait
fait grâce de la vie, ce qui divertit singulièrement le chanoine.
Celui-ci, reprenant son propos, ajouta que, malgré tout le mal
qu'il avait dit de ces livres, il y trouvait pourtant une bonne
chose, à savoir, le canevas qu'ils offraient pour qu'une bonne
intelligence pût se montrer et se déployer tout à l'aise.
«En effet, dit-il, il ouvre une longue et spacieuse carrière, où,
sans nul obstacle, la plume peut librement courir, peut décrire
des naufrages, des tempêtes, des rencontres, des batailles; peut
peindre un vaillant capitaine, avec toutes les qualités qu'exige
une telle renommée, habile et prudent, déjouant les ruses de
l'ennemi, éloquent orateur pour persuader ou dissuader ses
soldats, mûr dans le conseil, rapide dans l'exécution, aussi
patient dans l'attente que brave dans l'attaque. L'auteur
racontera, tantôt une lamentable et tragique aventure, tantôt un
événement joyeux et imprévu: là, il peindra une noble dame, belle,
honnête, spirituelle; ici, un gentilhomme, chrétien, vaillant et
de belles manières; d'un côté, un impertinent et barbare fanfaron;
de l'autre, un prince courtois, affable et valeureux; il
représentera la loyauté de fidèles vassaux, les largesses de
généreux seigneurs; il peut se montrer tantôt astronome, tantôt
géographe, tantôt homme d'État, et même, s'il en a l'envie,
l'occasion ne lui manquera pas de se montrer nécromant[273]. Il peut
successivement offrir les ruses d'Ulysse, la piété d'Énée, la
valeur d'Achille, les infortunes d'Hector, les trahisons de Sinon,
l'amitié d'Euryale, la libéralité d'Alexandre, la bravoure de
César, la clémence de Trajan, la fidélité de Zopire, la prudence
de Caton, et finalement toutes les actions qui peuvent faire un
héros parfait, soit qu'il les réunisse sur un seul homme, soit
qu'il les divise sur plusieurs. Si cela est écrit d'un style pur,
facile, agréable, et composé avec un art ingénieux, qui rapproche
autant que possible l'invention de la vérité, alors l'auteur aura
tissé sa toile de fils variés et précieux, et son ouvrage, une
fois achevé, offrira tant de beauté, tant de perfection, qu'il
atteindra le dernier terme auquel puissent tendre les écrits,
celui d'instruire en amusant. En effet, la libre allure de ces
livres permet à l'auteur de s'y montrer tour à tour épique,
lyrique, tragique, comique, et d'y réunir toutes les qualités que
renferment en soi les douces et agréables sciences de l'éloquence
et de la poésie, car l'épopée peut aussi bien s'écrire en prose
qu'en vers.[274]«