_De la notable aventure des archers de la Sainte-Hermandad, et de
la grande férocité de notre bon ami don Quichotte__[266]_
Tandis que don Quichotte débitait cette harangue, le curé
s'occupait à faire entendre aux archers que don Quichotte avait
l'esprit à l'envers, comme ils le voyaient bien à ses paroles et à
ses oeuvres, et qu'ainsi rien ne les obligeait à pousser plus loin
l'affaire, puisque, parvinssent-ils à le prendre et à l'emmener,
il faudrait bien incontinent le relâcher en qualité de fou. Mais
l'homme au mandat répondit que ce n'était point à lui à juger de
la folie de don Quichotte; qu'il devait seulement exécuter ce que
lui commandaient ses supérieurs, et que, le fou une fois arrêté,
on pourrait le relâcher trois cents autres fois.
«Néanmoins, reprit le curé, ce n'est pas cette fois-ci que vous
devez l'emmener, et, si je ne me trompe, il n'est pas d'humeur à
se laisser faire.»
Finalement, le curé sut leur parler et les persuader si bien, et
don Quichotte sut faire tant d'extravagances, que les archers
auraient été plus fous que lui s'ils n'eussent reconnu sa folie.
Ils prirent donc le parti de s'apaiser, et se firent même
médiateurs entre le barbier et Sancho Panza, qui continuaient
encore leur querelle avec une implacable rancune. À la fin, comme
membres de la justice, ils arrangèrent le procès en amiables
compositeurs, de telle façon que les deux parties restèrent
satisfaites, sinon complètement, du moins en quelque chose, car il
fut décidé que l'échange des bâts aurait lieu, mais non celui des
sangles et des licous. Quant à l'affaire de l'armet de Mambrin, le
curé, en grande cachette et sans que don Quichotte s'en aperçût,
donna huit réaux du plat à barbe, et le barbier lui en fit un
récépissé en bonne forme, par lequel il promettait de renoncer à
toute réclamation, pour le présent et dans les siècles des
siècles, amen.
Une fois ces deux querelles apaisées (c'étaient les plus
envenimées et les plus importantes), il ne restait plus qu'à
obtenir des valets de don Luis que trois d'entre eux s'en
retournassent, et que l'autre demeurât pour accompagner leur
maître où don Fernand voudrait l'emmener. Mais le destin moins
rigoureux et la fortune plus propice, ayant commencé de prendre
parti pour les amants et les braves de l'hôtellerie, voulurent
mener la chose à bonne fin. Les valets de don Luis se résignèrent
à tout ce qu'il voulut, ce qui donna tant de joie à doña Clara,
que personne ne l'aurait alors regardée au visage sans y lire
l'allégresse de son âme. Zoraïde, sans comprendre parfaitement
tous les événements qui se passaient sous ses yeux, s'attristait
ou se réjouissait suivant ce qu'elle observait sur les traits de
chacun, et notamment de son capitaine espagnol, sur qui elle avait
les yeux fixés et l'âme attachée. Pour l'hôtelier, auquel
n'avaient point échappé le cadeau et la récompense qu'avait reçus
le barbier, il réclama l'écot de don Quichotte, ainsi que le
dommage de ses outres et la perte de son vin, jurant que ni
Rossinante ni l'âne de Sancho ne sortiraient de l'hôtellerie qu'on
ne lui eût tout payé, jusqu'à la dernière obole. Tout cela fut
encore arrangé par le curé, et payé par don Fernand, bien que
l'auditeur en eût aussi offert le payement de fort bonne grâce.
Enfin la paix et la tranquillité furent si complètement rétablies,
que l'hôtellerie ne ressemblait plus, comme l'avait dit don
Quichotte, à la discorde du camp d'Agramant, mais à la paix
universelle du règne d'Octavien, et la commune opinion fut qu'il
fallait en rendre grâces aux bonnes intentions du curé, secondées
par sa haute éloquence, ainsi qu'à l'incomparable libéralité de
don Fernand.
Quand don Quichotte se vit ainsi libre et débarrassé de toutes ces
querelles, tant de son écuyer que des siennes propres, il lui
sembla qu'il était temps de poursuivre son voyage et de mettre fin
à cette grande aventure, pour laquelle il fut appelé et élu. Il
alla donc, avec une ferme résolution, plier les genoux devant
Dorothée, qui ne voulut pas lui laisser dire un mot jusqu'à ce
qu'il se fût relevé. Pour lui obéir, il se tint debout et lui dit:
«C'est un commun adage, ô belle princesse, que la diligence est la
mère de la bonne fortune; et l'expérience a montré, en des cas
nombreux et graves, que l'empressement du plaideur mène à bonne
fin le procès douteux. Mais en aucune chose cette vérité n'éclate
mieux que dans celle de la guerre, où la célérité et la
promptitude, prévenant les desseins de l'ennemi, remportent la
victoire, avant même qu'il se soit mis en défense. Tout ce que je
dis là, haute et précieuse dame, c'est parce qu'il me semble que
notre séjour dans ce château n'est plus d'aucune utilité, tandis
qu'il pourrait nous devenir si nuisible, que nous eussions quelque
jour à nous en repentir; car, enfin, qui sait si, par le moyen
d'habiles espions, votre ennemi le géant n'aura point appris que
je vais l'exterminer, et s'il n'aura pu, favorisé par le temps que
nous lui laissons, se fortifier dans quelque citadelle
inexpugnable, contre laquelle ne prévaudront ni mes poursuites ni
la force de mon infatigable bras? Ainsi donc, princesse,
prévenons, comme je l'ai dit, ses desseins par notre diligence, et
partons incontinent à la bonne aventure, car Votre Grandeur ne
tardera pas plus à l'avoir telle qu'elle la désire, que je ne
tarderai à me trouver en face de votre ennemi.»
Don Quichotte se tut à ces mots, et attendit gravement la réponse
de la belle infante. Celle-ci, prenant des airs de princesse
accommodés au style de don Quichotte, lui répondit en ces termes:
«Je vous rends grâces, seigneur chevalier, du désir que vous
montrez de me prêter faveur en ma grande affliction; c'est agir en
chevalier auquel il appartient de protéger les orphelins et de
secourir les nécessiteux. Et plaise au ciel que notre commun
souhait s'accomplisse, pour que vous confessiez qu'il y a dans le
monde des femmes reconnaissantes! Quant à mon départ, qu'il ait
lieu, sur-le-champ, car je n'ai de volonté que la vôtre. Disposez
de moi selon votre bon plaisir; celle qui vous a remis une fois la
défense de sa personne, et qui a confié à votre bras la
restauration de ses droits royaux, ne peut vouloir aller contre ce
qu'ordonne votre prudence.
-- À la main de Dieu! s'écria don Quichotte; puisqu'une princesse
s'humilie devant moi, je ne veux pas perdre l'occasion de la
relever, et de la remettre sur son trône héréditaire. Partons sur-
le-champ, car le désir et l'éloignement m'éperonnent, et, comme on
dit, le péril est dans le retard. Et puisque le ciel n'a pu créer,
ni l'enfer vomir aucun être qui m'épouvante ou m'intimide, selle
vite, Sancho, selle Rossinante, ton âne et le palefroi de la
reine; prenons congé du châtelain et de ces seigneurs, et quittons
ces lieux au plus vite.»
Sancho, qui était présent à toute la scène, s'écria, en hochant la
tête de droite et de gauche:
«Ah! seigneur, seigneur, il y a plus de mal au hameau que n'en
imagine le bedeau, soit dit sans offenser les honnêtes coiffes.
-- Quel mal, interrompit don Quichotte, peut-il y avoir en aucun
hameau et dans toutes les villes du monde réunies, qui puisse
atteindre ma réputation, manant que tu es?
-- Si Votre Grâce se fâche, dit Sancho, je me tairai et me
dispenserai de dire ce que je dois lui révéler en bon écuyer, ce
que tout bon serviteur doit dire à son maître.
-- Dis ce que tu voudras, répondit don Quichotte, pourvu que tes
paroles n'aient point pour objet de m'intimider; si tu as peur,
fais comme qui tu es: moi, qui suis sans crainte, je ferai comme
qui je suis.
-- Ce n'est pas cela, par les péchés que j'ai commis devant Dieu!
repartit Sancho; ce qu'il y a, c'est que je tiens pour certain et
pour dûment vérifié que cette dame, qui se dit être reine du grand
royaume de Micomicon, ne l'est pas plus que ma mère. Car si elle
était ce qu'elle dit, elle n'irait pas se becquetant avec
quelqu'un de la compagnie dès qu'on tourne la tête, et à chaque
coin de mur.»
À ce propos de Sancho, Dorothée rougit jusqu'au blanc des yeux:
car il était bien vrai que, maintes fois en cachette, son époux
don Fernand avait touché avec les lèvres un acompte sur le prix
que méritaient ses désirs. Sancho l'avait surprise, et il lui
avait paru qu'une telle familiarité était plutôt d'une courtisane
que de la reine d'un si grand royaume. Dorothée ne trouva pas un
mot à lui répondre, et le laissa continuer:
«Je vous dis cela, seigneur, ajouta-t-il, parce que, à la fin des
fins, quand nous aurons fait tant de voyages, quand nous aurons
passé de mauvaises nuits et de pires journées, si ce gaillard qui
se divertit dans cette hôtellerie vient cueillir le fruit de nos
travaux, pour quoi faire, ma foi, me tant dépêcher à seller
Rossinante, à bâter le grison et à brider le palefroi? Il vaut
mieux rester tranquilles, et que chaque femelle file sa
quenouille, et allons-nous-en dîner.»
Miséricorde! quelle effroyable colère ressentit don Quichotte
quand il entendit les insolentes paroles de son écuyer! elle fut
telle que, lançant des flammes par les yeux, il s'écria d'une voix
précipitée et d'une langue que faisait bégayer la rage:
«Ô manant, ô brutal, effronté, impudent, téméraire, calomniateur
et blasphémateur! Comment oses-tu prononcer de telles paroles en
ma présence et devant ces illustres dames? Comment oses-tu mettre
de telles infamies dans ta stupide imagination? Va-t'en loin de
moi, monstre de nature, dépositaire de mensonges, réceptacle de
fourberies, inventeur de méchancetés, publicateur de sottises,
ennemi du respect qu'on doit aux royales personnes; va-t'en, ne
parais plus devant moi, sous peine de ma colère.»
En disant cela, il fronça les sourcils, enfla les joues, regarda
de travers, frappa la terre du pied droit, signes évidents de la
rage qui lui rongeait les entrailles. À ces paroles, à ces gestes
furieux, Sancho demeura si atterré, si tremblant, qu'il aurait
voulu qu'en cet instant même la terre se fût ouverte sous ses
pieds pour l'engloutir. Il ne sut faire autre chose que se
retourner bien vite, et s'éloigner de la présence de son courroucé
seigneur. Mais la discrète Dorothée, qui connaissait si bien
maintenant l'humeur de don Quichotte, dit aussitôt pour calmer sa
colère:
«Ne vous fâchez point, seigneur chevalier de la Triste-Figure, des
impertinences qu'a dites votre bon écuyer; peut-être ne les a-t-il
pas dites sans motif, et l'on ne peut soupçonner sa conscience
chrétienne d'avoir porté faux témoignage contre personne. Il faut
donc croire, sans conserver le moindre doute à ce sujet, que,
puisqu'en ce château, comme vous le dites, seigneur chevalier,
toutes choses vont et se passent à la façon des enchantements, il
peut bien arriver que Sancho ait vu par cette voie diabolique ce
qu'il dit avoir vu de si contraire et de si offensant à ma vertu.
-- Par le Dieu tout-puissant! s'écria don Quichotte, je jure que
Votre Grandeur a touché le but. Oui, c'est quelque mauvaise vision
qui est arrivée à ce pécheur de Sancho, pour lui faire voir ce
qu'il était impossible qu'il vît autrement que par des sortilèges.
Je connais trop bien la bonté et l'innocence de ce malheureux pour
croire qu'il sache porter faux témoignage contre personne.
-- Voilà ce qui est et ce qui sera, reprit don Fernand; dès lors,
seigneur don Quichotte, vous devez lui pardonner et le rappeler au
giron de Votre Grâce, _sicut erat in principio, _avant que ses
maudites visions lui eussent tourné l'esprit.»
Don Quichotte ayant répondu qu'il lui pardonnait, le curé alla
quérir Sancho, lequel vint humblement se mettre à genoux devant
son maître et lui demander sa main. L'autre se la laissa prendre
et baiser, puis il lui donna sa bénédiction, et lui dit:
«Maintenant, mon fils Sancho, tu achèveras de reconnaître à quel
point était vrai ce que je t'ai dit mainte et mainte fois, que
toutes les choses de ce château arrivent par voie d'enchantement.
-- Je le crois sans peine, répondit Sancho, excepté toutefois
l'histoire de la couverture, qui est réellement arrivée par voie
ordinaire.
-- N'en crois rien, répliqua don Quichotte; s'il en était ainsi,
je t'aurais alors vengé et je te vengerais encore à présent. Mais
ni alors, ni à présent, je n'ai pu voir sur qui tirer vengeance de
ton outrage.»
Tous les assistants voulurent savoir ce que c'était que cette
histoire de la couverture, et l'hôtelier leur conta de point en
point les voyages aériens de Sancho Panza, ce qui les fit beaucoup
rire, et ce qui n'aurait pas moins fâché Sancho, si son maître ne
lui eût affirmé de nouveau que c'était un pur enchantement.
Toutefois la simplicité de Sancho n'alla jamais jusqu'au point de
douter que ce ne fût une vérité démontrée, sans mélange d'aucune
supercherie, qu'il avait été bien et dûment berné par des
personnages de chair et d'os, et non par des fantômes de rêve et
d'imagination, comme le croyait et l'affirmait son seigneur.
Il y avait déjà deux jours que tous les membres de cette illustre
société habitaient l'hôtellerie, et, comme il leur parut qu'il
était bien temps de partir, ils cherchèrent un moyen pour que,
sans que Dorothée et don Fernand prissent la peine d'accompagner
don Quichotte jusqu'à son village en continuant la délivrance de
la reine Micomicona, le curé et le barbier pussent l'y conduire,
comme ils le désiraient, et tenter la guérison de sa folie. Ce
qu'on arrêta d'un commun accord, ce fut de faire prix avec le
charretier d'une charrette à boeufs, que le hasard fit passer par
là, pour qu'il l'emmenât de la manière suivante: On fit une espèce
de cage avec des bâtons entrelacés, où don Quichotte pût tenir à
l'aise; puis aussitôt, sur l'avis du curé, don Fernand avec ses
compagnons, les valets de don Luis, et les archers réunis à
l'hôte, se couvrirent tous le visage, et se déguisèrent, celui-ci
d'une façon, celui-là d'une autre, de manière qu'ils parussent à
don Quichotte d'autres gens que ceux qu'il avait vus dans ce
château. Cela fait, ils entrèrent en grand silence dans la chambre
où il était couché, se reposant des alertes passées. Ils
s'approchèrent du pauvre chevalier, qui dormait paisiblement, sans
méfiance d'une telle aventure, et, le saisissant tous ensemble,
ils lui lièrent si bien les mains et les pieds, que, lorsqu'il
s'éveilla en sursaut, il ne put ni remuer, ni faire autre chose
que de s'étonner et de s'extasier en voyant devant lui de si
étranges figures. Il tomba sur-le-champ dans la croyance que son
extravagante imagination lui rappelait sans cesse: il se persuada
que tous ces personnages étaient des fantômes de ce château
enchanté, et que, sans nul doute, il était enchanté lui-même,
puisqu'il ne pouvait ni bouger ni se défendre. C'était justement
ainsi que le curé, inventeur de la ruse et de la machination,
avait pensé que la chose arriverait.
De tous les assistants, le seul Sancho avait conservé son même bon
sens et sa même figure; et, quoiqu'il s'en fallût de fort peu
qu'il ne partageât la maladie de son maître, il ne laissa pourtant
pas de reconnaître qui étaient tous ces personnages contrefaits.
Mais il n'osa pas découdre les lèvres avant d'avoir vu comment se
termineraient cet assaut et cette arrestation de son seigneur,
lequel n'avait pas plus envie de dire mot, dans l'attente du
résultat qu'aurait sa disgrâce. Ce résultat fut qu'on apporta la
cage auprès de son lit, qu'on l'enferma dedans, et qu'on cloua les
madriers si solidement qu'il aurait fallu plus de deux tours de
reins pour les briser. On le prit ensuite à dos d'homme, et,
lorsqu'il sortait de l'appartement, on entendit une voix
effroyable, autant du moins que put la faire le barbier, non celui
du bât, mais l'autre, qui parlait de la sorte:
«Ô chevalier de la Triste-Figure, n'éprouve aucun déconfort de la
prison où l'on t'emporte; il doit en être ainsi pour que tu
achèves plus promptement l'aventure que ton grand coeur t'a fait
entreprendre, laquelle aventure se terminera quand le terrible
lion manchois et la blanche colombe tobosine gîteront dans le même
nid, après avoir courbé leurs fronts superbes sous le joug léger
d'un doux hyménée. De cette union inouïe sortiront, aux regards du
monde étonné, les vaillants lionceaux qui hériteront des griffes
rapaces d'un père valeureux. Cela doit arriver avant que le dieu
qui poursuit la nymphe fugitive ait, dans son cours rapide et
naturel, rendu deux fois visite aux brillantes images du Zodiaque.
Et toi, ô le plus noble et le plus obéissant écuyer qui eût jamais
l'épée à la ceinture, la barbe au menton et l'odorat aux narines,
ne te laisse pas troubler et évanouir en voyant enlever sous tes
yeux mêmes la fleur de la chevalerie errante. Bientôt, s'il plaît
au grand harmonisateur des mondes, tu te verras emporté si haut,
que tu ne pourras plus te reconnaître, et qu'ainsi seront
accomplies les promesses de ton bon seigneur. Je t'assure même, au
nom de la sage Mentironiana, que tes gages te seront payés, comme
tu le verras à l'oeuvre. Suis donc les traces du vaillant et
enchanté chevalier, car il convient que tu ailles jusqu'à
l'endroit où vous ferez halte ensemble, et, puisqu'il ne m'est pas
permis d'en dire davantage, que la grâce de Dieu reste avec vous;
je m'en retourne où seul je le sais.»
À la fin de la prédiction, le prophète éleva la voix en fausset,
puis la baissa peu à peu avec une si touchante modulation, que
ceux même qui étaient au fait de la plaisanterie furent sur le
point de croire à ce qu'ils avaient entendu.
Don Quichotte se sentit consolé en écoutant la prophétie, car il
en démêla de point en point le sens et la portée. Il comprit qu'on
lui promettait de se voir engagé dans les liens d'un saint et
légitime mariage avec sa bien-aimée Dulcinée du Toboso, dont les
flancs heureux mettraient bas les lionceaux, ses fils, pour
l'éternelle gloire de la Manche. Plein d'une ferme croyance à ce
qu'il venait d'entendre, il s'écria en poussant un profond soupir:
«Ô toi, qui que tu sois, qui m'as prédit tant de bonheur, je t'en
supplie, demande de ma part au sage enchanteur qui s'est chargé du
soin de mes affaires, qu'il ne me laisse point périr en cette
prison où l'on m'emporte à présent, jusqu'à ce que je voie
s'accomplir d'aussi joyeuses, d'aussi incomparables promesses.
Qu'il en soit ainsi, et je tiendrai pour célestes jouissances les
peines de ma prison, pour soulagement les chaînes qui
m'enveloppent, et ce lit de planches sur lequel on m'étend, loin
de me sembler un dur champ de bataille, sera pour moi la plus
douce et la plus heureuse couche nuptiale. Quant à la consolation
que doit m'offrir la compagnie de Sancho Panza, mon écuyer, j'ai
trop de confiance en sa droiture et en sa bonté pour craindre
qu'il ne m'abandonne en la bonne ou en la mauvaise fortune; car,
s'il arrivait, par la faute de son étoile ou de la mienne, que je
ne pusse lui donner cette île tant promise, ou autre chose
équivalente, ses gages, du moins, ne seront pas perdus, puisque,
dans mon testament, qui est déjà fait, j'ai déclaré par écrit ce
qu'on doit lui donner, non suivant ses nombreux et loyaux
services, mais suivant mes faibles moyens.»
À ces mots, Sancho Panza lui fit une révérence fort courtoise, et
lui baisa les deux mains, car lui en baiser une n'était pas
possible, puisqu'elles étaient attachées ensemble. Ensuite les
fantômes prirent la cage sur leurs épaules, et la chargèrent sur
la charrette à boeufs[267].