LETTRE DE DON QUICHOTTE À DULCINÉE DU TOBOSO.

«Haute et souveraine dame,

«Le piqué au vif des pointes de l'absence, le blessé dans l'intime

région du coeur, dulcissime Dulcinée du Toboso, te souhaite la

bonne santé dont il ne jouit plus. Si ta beauté me dédaigne, si

tes mérites cessent d'être portés en ma faveur, et si tes rigueurs

entretiennent mes angoisses, bien que je sois passablement rompu à

la souffrance, mal pourrai-je me maintenir en une transe

semblable, qui n'est pas seulement forte, mais durable à

l'avenant. Mon bon écuyer Sancho te fera une relation complète, ô

belle ingrate, ô ennemie adorée, de l'état où je me trouve en ton

intention. S'il te plaît de me secourir, je suis à toi; sinon,

fais à ta fantaisie, car, en terminant mes jours, j'aurai

satisfait à mon désir et à ta cruauté.

«À toi jusqu'à la mort,

«Le chevalier de la TRISTE-FIGURE.»

-- Par la vie de mon père! s'écria Sancho, quand il eut entendu

lire cette lettre, voilà bien la plus haute et la plus

merveilleuse pièce que j'aie jamais entendue! Peste! comme Votre

Grâce lui dit bien là tout ce qu'elle veut lui dire! et comme vous

avez joliment enchâssé dans le parafe _le chevalier de la Triste-

Figure! _Je le dis en vérité, vous êtes le diable lui-même, il n'y

a rien que vous ne sachiez.

-- Tout est nécessaire, reprit don Quichotte, pour la profession

que j'exerce.

-- Or çà, reprit Sancho, mettez maintenant au revers de la page la

cédule pour les trois ânons, et signez-la très-clairement, pour

qu'en la voyant on reconnaisse votre écriture.

-- Volontiers,» dit don Quichotte.

Et, l'ayant écrite, il lui en lut ensuite le contenu:

«Veuillez, madame ma nièce, payer sur cette première d'ânons[161], à

Sancho Panza, mon écuyer, trois des cinq que j'ai laissés à la

maison, et qui sont confiés aux soins de Votre Grâce; lesquels

trois ânons je lui fais payer et délivrer pour un égal nombre

reçus ici comptant, et qui, sur cette lettre et sur sa quittance,

seront dûment acquittés. Fait dans les entrailles de la Sierra-

Moréna, le 27 août de la présente année.»

«C'est très-bien! s'écria Sancho, Votre Grâce n'a plus qu'à

signer.

-- Il n'est pas besoin de signature, répondit don Quichotte; je

vais mettre seulement mon parafe, ce qui vaudra tout autant que la

signature, non pour trois ânes, mais pour trois cents.

-- Je me fie en Votre Grâce, reprit Sancho. Laissez maintenant que

j'aille seller Rossinante, et préparez-vous à me donner votre

bénédiction; car je veux me mettre en route tout à l'heure, sans

voir les extravagances que vous avez à faire, et je saurai bien

dire que je vous en ai vu faire à bouche que veux-tu.

-- Pour le moins, je veux, Sancho, repartit don Quichotte, et

c'est tout à fait nécessaire, je veux, dis-je, que tu me voies

tout nu, sans autre habit que la peau, faire une ou deux douzaines

de folies. Ce sera fini en moins d'une demi-heure; mais quand tu

auras vu celles-là de tes propres yeux, tu pourras jurer en

conscience pour toutes celles qu'il te plaira d'ajouter, et je

t'assure bien que tu n'en diras pas autant que je pense en faire.

-- Par l'amour de Dieu, mon bon seigneur, s'écria Sancho, que je

ne voie pas la peau de Votre Grâce! j'en aurais trop de

compassion, et ne pourrais m'empêcher de pleurer; et pour avoir

pleuré hier soir le pauvre grison, j'ai la tête si malade que je

ne suis pas en état de me remettre à de nouveaux pleurs. Si Votre

Grâce veut à toute force que je voie quelques-unes de ses folies,

faites-les tout habillé, courtes et les premières venues.

D'ailleurs, quant à moi, rien de cela n'est nécessaire, et, comme

je vous l'ai dit, ce serait abréger le voyage et hâter mon retour,

qui doit vous rapporter d'aussi bonnes nouvelles que Votre Grâce

les désire et les mérite. Sinon, par ma foi, que ma dame Dulcinée

se tienne bon! Si elle ne répond pas comme la raison l'exige, je

fais voeu solennel à qui m'entend de lui arracher la bonne réponse

de l'estomac à coups de pied et à coups de poing. Car enfin qui

peut souffrir qu'un chevalier errant aussi fameux que Votre Grâce

aille devenir fou sans rime ni raison pour une... Que la bonne

dame ne me le fasse pas dire, car, au nom de Dieu, je lâche ma

langue et lui crache son fait à la figure. Ah! je suis bon,

vraiment, pour ces gentillesses! Elle ne me connaît guère, et, si

elle me connaissait, elle me jeûnerait comme la veille d'un

saint[162].

-- Par ma foi, Sancho, interrompit don Quichotte, à ce qu'il

paraît, tu n'es guère plus sage que moi.

-- Je ne suis pas si fou, reprit Sancho, mais je suis plus colère.

Maintenant, laissant cela de côté, qu'est-ce que Votre Grâce va

manger en attendant que je revienne? Allez-vous, comme Cardénio,

vous mettre en embuscade et prendre de force votre nourriture aux

bergers?

-- Que cela ne te donne pas de souci, répondit don Quichotte;

quand même j'aurais des vivres en abondance, je ne mangerais pas

autre chose que les herbes et les fruits que me fourniront cette

prairie et ces arbres. La fin de mon affaire est de ne pas manger

du tout, et de souffrir bien d'autres austérités.

-- À propos, dit Sancho, savez-vous ce que crains? c'est de ne

plus retrouver mon chemin pour revenir en cet endroit où je vous

laisse, tant il est désert et caché.

-- Prends-en bien toutes les enseignes, répondit don Quichotte; je

ferai en sorte de ne pas m'éloigner de ces alentours, et même

j'aurai soin de monter sur les plus hautes de ces roches, pour

voir si je te découvre quand tu reviendras. Mais, au reste, dans

la crainte que tu ne me manques et ne te perdes, ce qu'il y a de

mieux à faire, c'est que tu coupes des branches de ces genêts,

dont nous sommes entourés, et que tu les déposes de distance en

distance jusqu'à ce que tu arrives à la plaine. Ces branches te

serviront d'indices et de guides pour que tu me retrouves à ton

retour, à l'imitation du fil qu'employa Persée dans le

labyrinthe[163].

-- C'est ce que je vais faire,» répondit Sancho.

Et dès qu'il eut coupé quelques broussailles, il vint demander à

son seigneur sa bénédiction, et, non sans avoir beaucoup pleuré

tous deux, il prit congé de lui. Après être monté sur Rossinante,

que don Quichotte lui recommanda tendrement, l'engageant d'en

prendre soin comme de sa propre personne, Sancho se mit en route

pour la plaine, semant de loin en loin des branches de genêt,

comme son maître le lui avait conseillé, et bientôt s'éloigna, au

grand déplaisir de don Quichotte, qui aurait voulu lui faire voir

au moins une couple de folies. Mais Sancho n'avait pas encore fait

cent pas qu'il revint, et dit à son maître:

«Je dis, seigneur, que Votre Grâce avait raison; pour que je

puisse jurer en repos de conscience que je lui ai vu faire des

folies, il sera bon que j'en voie pour le moins une, bien que,

Dieu merci, j'en aie vu une assez grosse dans votre envie de

rester là.

-- Ne te l'avais-je pas dit? s'écria don Quichotte. Attends,

Sancho; en moins d'un _credo, _ce sera fait.»

Aussitôt, tirant ses chausses en toute hâte, il resta nu en pan de

chemise; puis, sans autre façon, il se donna du talon dans le

derrière, fit deux cabrioles en l'air et deux culbutes, la tête en

bas et les pieds en haut, découvrant de telles choses que, pour ne

les pas voir davantage, Sancho tourna bride, et se tint pour

satisfait de pouvoir jurer que son maître demeurait fou.

Maintenant nous le laisserons suivre son chemin jusqu'au retour,

qui ne fut pas long.

L'ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche - Tome I · 第 33 / 73 题