_Qui traite des choses étranges qui arrivèrent dans la
SierraMoréna au vaillant chevalier de la Manche, et de la
pénitence qu'il fit à l'imitation du Beau-Ténébreux_
Don Quichotte, ayant fait ses adieux au chevrier, remonta sur
Rossinante, et donna ordre à Sancho de le suivre; lequel obéit,
mais de mauvaise grâce, forcé qu'il était d'aller à pied. Ils
pénétraient peu à peu dans le plus âpre de la montagne, et Sancho
mourait d'envie de deviser, tout en marchant, avec son maître,
mais il aurait voulu que celui-ci engageât la conversation, pour
ne pas contrevenir aux ordres qu'il en avait reçus. À la fin, ne
pouvant supporter un aussi long silence, il lui dit:
«Seigneur don Quichotte, que Votre Grâce veuille bien me donner sa
bénédiction et mon congé; je veux m'en aller d'ici, et retourner à
ma maison pour y trouver ma femme et mes enfants, avec lesquels je
pourrai du moins parler et converser tout à mon aise; car enfin,
prétendre que j'aille avec Votre Grâce à travers ces solitudes, de
jour et de nuit, sans que je puisse lui parler quand l'envie m'en
prend, c'est m'enterrer tout vif. Encore, si le sort voulait que
les animaux parlassent, comme au temps d'Isope, le mal ne serait
pas si grand, car je causerais avec mon âne[153] de tout ce qui me
passerait par l'esprit, et je prendrais ainsi mon mal en patience.
Mais c'est une rude chose, et qu'on ne peut bonnement supporter,
que de s'en aller cherchant des aventures toute sa vie, sans
trouver autre chose que des coups de poing, des coups de pied, des
coups de pierre et des sauts de couverture; et avec tout cela, il
faut se coudre la bouche, sans oser lâcher ce qu'on a sur le
coeur, comme si l'on était muet.
-- Je t'entends, Sancho, répondit don Quichotte: tu meurs d'envie
que je lève l'interdit que j'ai jeté sur ta langue. Eh bien!
tiens-le pour levé, et dis tout ce que tu voudras, mais à
condition que cette suspension de l'interdit ne durera pas au delà
du temps que nous passerons dans ces montagnes.
-- Soit, dit Sancho; pourvu que je parle maintenant, Dieu sait ce
qui viendra plus tard. Et pour commencer à jouir de ce sauf-
conduit, je vous demanderai à quel propos Votre Grâce s'avisait de
prendre le parti de cette reine Marcassine, ou comme elle
s'appelle? Et que diable vous importait que cet Élie l'abbé fût ou
non son bon ami? Je crois que si vous aviez laissé passer ce
point, dont vous n'étiez pas juge, le fou aurait passé plus avant
dans son histoire, et nous aurions évité, vous le caillou dans
l'estomac, moi plus de dix soufflets sur la face et autant de
coups de pied sur le ventre.
-- Par ma foi, Sancho, répondit don Quichotte, si tu savais aussi
bien que je le sais quelle noble et respectable dame fut cette
reine Madasime, je sais que tu dirais que ma patience a été grande
de ne pas briser la bouche d'où étaient sortis de tels blasphèmes,
et c'est un grand blasphème de dire ou de penser qu'une reine vive
en concubinage avec un chirurgien. La vérité de l'histoire est que
ce maître Élisabad dont le fou a parlé était un homme très-prudent
et de bon conseil, et qu'il servit autant de gouverneur que de
médecin à la reine; mais s'imaginer qu'elle était sa bonne amie,
c'est une insolence digne du plus sévère châtiment. Et d'ailleurs,
pour que tu conviennes que Cardénio ne savait ce qu'il disait, tu
dois observer que, lorsqu'il parlait ainsi, il était déjà retombé
dans ses accès.
-- C'est justement ce que je dis, reprit Sancho, et qu'il ne
fallait faire aucun cas des paroles d'un fou: car enfin, si votre
bonne étoile ne vous eût secouru, et si le caillou, au lieu de
s'acheminer à l'estomac, eût pris la route de la tête, nous
serions frais maintenant pour avoir voulu défendre cette belle
dame que Dieu a mise en pourriture.
-- Eh bien! Sancho, répliqua don Quichotte, mets-toi dans la tête
que sa folie même ne pouvait absoudre Cardénio. Contre les sages
et contre les fous, tout chevalier errant est obligé de prendre
parti pour l'honneur des femmes, quelles qu'elles puissent être; à
plus forte raison des princesses de haut étage, comme le fut la
reine Madasime, à laquelle je porte une affection toute
particulière pour ses rares qualités; car, outre qu'elle était
prodigieusement belle, elle se montra prudente, patiente et
courageuse dans les nombreux malheurs qui l'accablèrent. C'est
alors que les conseils et la société de maître Élisabad lui furent
d'un grand secours pour l'aider à supporter ses peines avec
prudence et fermeté. De là le vulgaire ignorant et malintentionné
prit occasion de dire et de croire qu'elle était sa maîtresse.
Mais ils en ont menti, dis-je encore, et ils en auront encore
menti deux cents autres fois, tous ceux qui oseront dire ou penser
telle chose.
-- Je ne le dis ni ne le pense, moi, répondit Sancho; et que ceux
qui mordent à ce conte le mangent avec leur pain. S'ils ont ou non
couché ensemble, c'est à Dieu qu'ils en auront rendu compte. Moi,
je viens de nos vignes, je ne sais rien de rien; et je n'aime pas
à m'enquérir de la vie d'autrui; et celui qui achète et ment, dans
sa bourse le sent. D'ailleurs, nu je suis né, nu je me trouve; je
ne perds ni ne gagne. Mais eussent-ils été bons amis, que
n'importe à moi? Bien des gens croient qu'il y a des quartiers de
lard où il n'y a pas seulement de crochets pour les pendre. Mais
qui peut mettre des portes aux champs? n'a-t-on pas glosé de Dieu
lui-même?
-- Ah! sainte Vierge, s'écria don Quichotte, combien de niaiseries
enfiles-tu, Sancho, les unes au bout des autres! Eh! quel rapport
y a-t-il entre l'objet qui nous occupe et les proverbes que tu
fais ainsi défiler? Par ta vie, Sancho, tais-toi une fois pour
toutes, et ne t'occupe désormais que de talonner ton âne, sans te
mêler de ce qui ne te regarde pas, et mets-toi bien dans la tête,
avec l'aide de chacun de tes cinq sens, que tout ce que je fis,
fais et ferai, est d'accord avec la droite raison, et parfaitement
conforme aux lois de la chevalerie, que je connais mieux que tous
les chevaliers qui en ont fait profession dans le monde.
-- Mais, seigneur, répondit Sancho, est-ce une bonne règle de
chevalerie que nous allions ainsi par ces montagnes comme des
enfants perdus, sans chemin ni sentier, et cherchant un fou,
auquel, dès que nous l'aurons trouvé, il pourrait bien prendre
envie de finir ce qu'il a commencé, non de son histoire, mais de
la tête de Votre Grâce et de mes côtes à moi, je veux dire
d'achever de nous les rompre?
-- Tais-toi, Sancho, je te le répète, reprit don Quichotte; car il
faut que tu saches que ce qui m'amène dans ces lieux déserts, ce
n'est pas seulement le désir de rencontrer le fou, mais bien aussi
celui que j'ai d'y faire une prouesse capable d'éterniser mon nom
et de répandre ma renommée sur toute la surface de la terre, telle
enfin qu'elle doit mettre le sceau à tous les mérites qui rendent
parfait et fameux un chevalier errant.
-- Et cette prouesse est-elle bien périlleuse? demanda Sancho.
-- Non, répondit le chevalier de la Triste-Figure, bien que le dé
puisse tourner de manière que nous ayons, au lieu de chance, du
guignon. Mais tout dépendra de ta diligence.
-- Comment, de ma diligence? reprit Sancho.
-- Oui, reprit don Quichotte: car si tu reviens vite d'où je vais
t'envoyer, vite finira ma peine et vite commencera ma gloire. Mais
comme il n'est pas juste que je te tienne davantage en suspens et
dans l'attente du sujet de mes propos, je veux que tu saches, ô
Sancho, que le fameux Amadis de Gaule fut un des plus parfaits
chevaliers errants: que dis-je? un des plus parfaits! le seul,
l'unique, le premier, le seigneur de tous les chevaliers qui
étaient au monde de son temps. J'en suis bien fâché pour don
Bélianis, et pour tous ceux qui disent qu'il l'égala en quelque
chose, car ils se trompent, sur ma foi. Je dis, d'un autre côté,
que, lorsqu'un peintre veut devenir célèbre dans son art, il
essaye d'imiter les originaux des meilleurs peintres qu'il
connaisse; et la même règle doit courir pour tous les métiers,
pour toutes les professions qui servent à la splendeur des
républiques. C'est encore ce que doit faire et ce que fait celui
qui veut gagner une réputation de prudence et de patience: il
imite Ulysse, dans la personne et les travaux duquel Homère nous a
tracé un portrait vivant de l'homme prudent et ferme dans le
malheur, de même que Virgile nous a montré, dans la personne
d'Énée, la valeur d'un fils pieux et la sagacité d'un vaillant
capitaine; les peignant tous deux, non tels qu'ils furent, mais
tels qu'ils devaient être, afin de laisser aux hommes à venir un
modèle achevé de leurs vertus. De la même manière, Amadis fut le
nord, l'étoile et le soleil des chevaliers vaillants et amoureux,
et c'est lui que nous devons imiter, nous tous qui sommes engagés
sous les bannières de l'amour et de la chevalerie. Cela donc étant
ainsi, il me paraît, Sancho, que le chevalier errant qui l'imitera
le mieux sera le plus près d'atteindre à la perfection de la
chevalerie. Or, l'une des choses où ce chevalier fit le plus
éclater sa prudence, sa valeur, sa fermeté, sa patience et son
amour, ce fut quand il se retira, dédaigné par sa dame Oriane,
pour faire pénitence sur la Roche-Pauvre, après avoir changé son
nom en celui du Beau-Ténébreux, nom significatif, à coup sûr, et
bien propre à la vie qu'il s'était volontairement imposée[154].
Ainsi, comme il m'est plus facile de l'imiter en cela qu'à
pourfendre des géants, à décapiter des andriaques[155], à défaire
des armées, à disperser des flottes et à détruire des
enchantements; comme, d'ailleurs, ces lieux sauvages sont
admirablement propres à de tels desseins, je n'ai pas envie de
laisser passer sans la saisir l'occasion qui m'offre si
commodément les mèches de ses cheveux.
-- En fin de compte, demanda Sancho, qu'est-ce que Votre Grâce
prétend faire dans cet endroit si écarté?
-- Ne t'ai-je pas dit, répondit don Quichotte, que je veux imiter
Amadis, faisant le désespéré, l'insensé, le furieux, afin d'imiter
en même temps le valeureux don Roland, quand il trouva sur les
arbres d'une fontaine les indices qu'Angélique la belle s'était
avilie dans les bras de Médor, ce qui lui donna tant de chagrin
qu'il en devint fou, et qu'il arracha des arbres, troubla l'eau
des claires fontaines, tua des bergers, détruisit des troupeaux,
incendia des chaumières, renversa des maisons, traîna sa jument,
et fit cent mille autres extravagances dignes d'éternelle
renommée[156]? Il est vrai que je ne pense pas imiter Roland, ou
Orland, ou Rotoland (car il avait ces trois noms à la fois) de
point en point, dans toutes les folies qu'il fit, dit ou pensa.
Mais j'ébaucherai du moins de mon mieux celles qui me sembleront
les plus essentielles. Peut-être même viendrai-je à me contenter
tout simplement de l'imitation d'Amadis, qui, sans faire de folies
d'éclat et de mal, mais seulement de pleurs et de désespoir,
obtint autant de gloire que personne.
-- Quant à moi, dit Sancho, il me semble que les chevaliers qui en
agirent de la sorte y furent provoqués, et qu'ils avaient des
raisons pour faire ces sottises et ces pénitences. Mais vous, mon
seigneur, quelle raison avez-vous de devenir fou? quelle dame vous
a rebuté? ou quels indices avez-vous trouvés qui fissent entendre
que ma dame Dulcinée du Toboso ait fait quelque enfantillage avec
More ou chrétien?
-- Eh! par Dieu, voilà le point, répondit don Quichotte; et c'est
là justement qu'est le fin de mon affaire. Qu'un chevalier errant
devienne fou quand il en a le motif, il n'y a là ni gré ni grâce;
le mérite est de perdre le jugement sans sujet, et de faire dire à
ma dame: «S'il fait de telles choses à froid, que ferait-il donc à
chaud?» D'ailleurs, n'ai-je pas un motif bien suffisant dans la
longue absence qui me sépare de ma dame et toujours maîtresse
Dulcinée du Toboso? car, ainsi que tu l'as entendu dire à ce
berger de l'autre jour, Ambroise: Qui est absent, tous les maux
craint ou ressent. Ainsi donc, ami Sancho, ne perds pas en vain le
temps à me conseiller que j'abandonne une imitation si rare, si
heureuse, si inouïe. Fou je suis, et fou je dois être jusqu'à ce
que tu reviennes avec la réponse d'une lettre que je pense te
faire porter à ma dame Dulcinée. Si cette réponse est telle que la
mérite ma foi, aussitôt cesseront ma folie et ma pénitence; si le
contraire arrive, alors je deviendrai fou tout de bon, et,
l'étant, je n'aurai plus nul sentiment. Ainsi, de quelque manière
qu'elle réponde, je sortirai de la confusion et du tourment où tu
m'auras laissé, jouissant du bien que tu m'apporteras, à la faveur
de ma raison, ou cessant de sentir le mal, à la faveur de ma
folie. Mais, dis-moi, Sancho, as-tu bien précieusement gardé
l'armet de Mambrin? J'ai vu que tu l'as relevé de terre quand cet
ingrat voulut le mettre en pièces, et ne put en venir à bout; ce
qui démontre bien clairement toute la finesse de sa trempe.»
À cela Sancho répondit:
«Vive Dieu! seigneur chevalier de la Triste-Figure, je ne puis
souffrir ni porter en patience certaines choses que dit Votre
Grâce. Elles me font imaginer à la fin que tout ce que vous me
dites d'aventures de chevalerie, de gagner des royaumes et des
empires, de donner des îles et de faire d'autres faveurs et
générosités à la mode des chevaliers errants, que tout cela, dis-
je, n'est que vent et mensonge, et autant de contes à dormir
debout. Car, enfin, quiconque entendrait dire à Votre Grâce qu'un
plat à barbe de barbier est l'armet de Mambrin, et ne vous verrait
pas sortir de cette erreur en plus de quatre jours, qu'est-ce
qu'il devrait penser, sinon que celui qui dit et affirme une telle
chose doit avoir le cerveau timbré? Le plat à barbe, je l'ai dans
mon bissac, tout aplati et tout bossué, et je l'emporte pour le
redresser à la maison, et m'y faire la barbe, si Dieu me fait
assez de grâce pour que je me retrouve un jour avec ma femme et
mes enfants.
-- Vois-tu, Sancho, reprit don Quichotte, par le même Dieu au nom
duquel tu viens de jurer, je te jure que tu as le plus étroit
entendement qu'écuyer eut jamais au monde. Est-il possible que,
depuis le temps que tu marches à ma suite, tu ne te sois pas
encore aperçu que toutes les choses des chevaliers errants
semblent autant de chimères, de billevesées et d'extravagances, et
qu'elles vont sans cesse au rebours des autres? Ce n'est point
parce qu'il en est ainsi, mais parce qu'au milieu de nous s'agite
incessamment une tourbe d'enchanteurs qui changent nos affaires,
les troquent, les dénaturent et les bouleversent à leur gré, selon
qu'ils ont envie de nous nuire ou de nous prêter faveur. Voilà
pourquoi cet objet, qui te paraît à toi un plat à barbe de
barbier, me paraît à moi l'armet de Mambrin, et à un autre
paraîtra toute autre chose. Et ce fut vraiment une rare précaution
du sage qui est de mon parti, de faire que tout le monde prît pour
un plat à barbe ce qui est bien réellement l'armet de Mambrin, car
cet objet étant de si grande valeur, tout le monde me poursuivrait
pour me l'enlever. Mais, comme on voit que ce n'est rien autre
chose qu'un bassin de barbier, personne ne s'en met en souci.
C'est ce qu'a bien prouvé celui qui voulait le rompre, et qui l'a
laissé par terre sans l'emporter; car, ma foi, s'il eût connu ce
que c'était, il ne serait pas parti les mains vides. Garde-le,
ami; à présent je n'en ai nul besoin, car je dois au contraire me
dépouiller de toutes ces armes, et rester nu comme lorsque je
sortis du ventre de ma mère, s'il me prend fantaisie d'imiter dans
ma pénitence plutôt Roland qu'Amadis.»
Ils arrivèrent, tout en causant ainsi, au pied d'une haute
montagne qui s'élevait seule, comme une roche taillée à pic, au
milieu de plusieurs autres dont elle était entourée. Sur son flanc
courait un ruisseau limpide, et tout alentour s'étendait une
prairie si verte et si molle qu'elle faisait plaisir aux yeux qui
la regardaient. Beaucoup d'arbres dispersés çà et là et quelques
fleurs des champs embellissaient encore cette douce retraite. Ce
fut le lieu que choisit le chevalier de la Triste-Figure pour
faire sa pénitence. Dès qu'il l'eut aperçu, il se mit à s'écrier à
haute voix comme s'il eût déjà perdu la raison:
«Voici l'endroit, ô ciel! que j'adopte et choisis pour pleurer
l'infortune où vous-même m'avez fait descendre; voici l'endroit où
les pleurs de mes yeux augmenteront les eaux de ce petit
ruisselet, où mes profonds et continuels soupirs agiteront
incessamment les feuilles de ces arbres sauvages, en signe et en
témoignage de l'affliction qui déchire mon coeur outragé. Ô vous,
qui que vous soyez, dieux rustiques, qui faites votre séjour dans
ces lieux inhabités, écoutez les plaintes de ce misérable amant
qu'une longue absence et d'imaginaires motifs de jalousie ont
réduit à venir se lamenter dans ces déserts, et à se plaindre des
rigueurs de cette belle ingrate, modèle et dernier terme de
l'humaine beauté. Ô vous! napées et dryades, qui habitez
d'ordinaire dans les profondeurs des montagnes, puissent les
légers et lascifs satyres dont vous êtes vainement adorées ne
troubler jamais votre doux repos, pourvu que vous m'aidiez à
déplorer mes infortunes, ou du moins que vous ne vous lassiez pas
d'entendre mes plaintes! Ô Dulcinée du Toboso, jour de mes nuits,
gloire de mes peines, nord de mes voyages, étoile de ma bonne
fortune, puisse le ciel te la donner toujours heureuse en tout ce
qu'il te plaira de lui demander, si tu daignes considérer en quels
lieux et en quel état m'a conduit ton absence, et répondre par un
heureux dénoûment à la constance de ma foi! Ô vous, arbres
solitaires, qui allez désormais tenir compagnie à ma solitude,
faites connaître par le doux bruissement de votre feuillage que ma
présence ne vous déplaît pas[157]. Et toi, ô mon écuyer, agréable et
fidèle compagnon de ma bonne et mauvaise fortune, retiens bien
dans ta mémoire ce qu'ici tu me verras faire, pour que tu le
transmettes et le racontes à celle qui en est la cause unique.»
En disant ces derniers mots, il mit pied à terre, se hâta d'ôter
le mors et la selle à Rossinante, et, le frappant doucement sur la
croupe avec la paume de la main:
«Reçois la liberté, lui dit-il, de celui qui l'a perdue, ô
coursier aussi excellent par tes oeuvres que malheureux par ton
sort; va-t'en, prends le chemin que tu voudras, car tu portes
écrit sur le front que nul ne t'a égalé en légèreté et en vigueur,
ni l'hippogriffe d'Astolphe, ni le renommé Frontin, qui coûta si
cher à Bradamante.[158]«
Sancho, voyant cela:
«Pardieu! s'écria-t-il, bien en a pris vraiment à celui qui nous a
ôté la peine de débâter le grison; on ne manquerait, par ma foi,
ni de caresses à lui faire, ni de belles choses à dire à sa
louange. Mais s'il était ici, je ne permettrais point que personne
le débâtât; car, à quoi bon? Il n'avait que voir aux noms
d'amoureux et de désespéré, puisque son maître n'était ni l'un ni
l'autre, lequel maître était moi, quand il plaisait à Dieu. En
vérité, seigneur chevalier de la Triste-Figure, si mon départ et
votre folie ne sont pas pour rire, mais tout de bon, il sera fort
à propos de resseller Rossinante, pour qu'il supplée au défaut du
grison; ce sera gagner du temps sur l'allée et le retour; car si
je fais à pied le chemin, je ne sais ni quand j'arriverai ni quand
je reviendrai, tant je suis pauvre marcheur.
-- Je dis, Sancho, répondit don Quichotte, que tu fasses comme tu
voudras, et que ton idée ne me semble pas mauvaise. Et j'ajoute
que tu partiras dans trois jours, afin que tu voies d'ici là tout
ce que je fais et dis pour elle, et que tu puisses le lui répéter.
-- Et qu'est-ce que j'ai à voir, reprit Sancho, de plus que je
n'ai vu?
-- Tu n'es pas au bout du compte, répondit don Quichotte. À
présent ne faut-il pas que je déchire mes vêtements, que je
disperse les pièces de mon armure, et que je fasse des culbutes la
tête en bas sur ces rochers, ainsi que d'autres choses de même
espèce qui vont exciter ton admiration?
-- Pour l'amour de Dieu, reprit Sancho, que Votre Grâce prenne
bien garde à la manière de faire ces culbutes; vous pourriez
tomber sur telle roche et en telle posture, qu'au premier saut se
terminerait toute la machine de cette pénitence. Moi, je suis
d'avis que, puisque Votre Grâce trouve ces culbutes tout à fait
nécessaires, et que l'oeuvre ne peut s'en passer, vous vous
contentiez, tout cela n'étant qu'une chose feinte et pour rire,
vous vous contentiez, dis-je, de les faire dans l'eau, ou sur
quelque chose de doux, comme du coton; et laissez-moi me charger
du reste: je saurai bien dire à ma dame Dulcinée que Votre Grâce
faisait ces culbutes sur une pointe de rocher plus dure que celle
d'un diamant.
-- Je suis reconnaissant de ta bonne intention, ami Sancho,
répondit don Quichotte; mais je veux te faire savoir que toutes
ces choses que je fais ici, loin d'être pour rire, sont très-
réelles et très-sérieuses: car, d'une autre manière, ce serait
contrevenir aux règlements de la chevalerie, qui nous défendent de
dire aucun mensonge, sous la peine des relaps; et faire une chose
pour une autre, c'est la même chose que mentir. Ainsi donc mes
culbutes doivent être franches, sincères et véritables, sans
mélange de sophistique ou de fantastique. Il sera même nécessaire
que tu me laisses quelques brins de charpie pour me panser,
puisque le sort a voulu que nous perdissions le baume.
-- Ça été bien pis de perdre l'âne, reprit Sancho, car avec lui
s'en est allée la charpie et toute la boutique. Et je supplie
Votre Grâce de ne plus se rappeler ce maudit breuvage; il suffit
que j'en entende le nom pour me mettre toute l'âme à l'envers, et
l'estomac sens dessus dessous. Je vous supplie, en outre, de tenir
pour passés les trois jours de délai que vous m'avez accordés afin
de voir quelles folies vous faites; je les donne pour dûment vues
et pour passées en force de chose jugée. J'en dirai des merveilles
à ma dame; mais écrivez la lettre, et dépêchez-moi vite, car j'ai
la meilleure envie de revenir tirer Votre Grâce de ce purgatoire
où je la laisse.
-- Purgatoire, dis-tu, Sancho? reprit don Quichotte. Tu ferais
mieux de l'appeler enfer, et pire encore s'il y a quelque chose de
pire.
-- Qui est en enfer, répliqua Sancho, _nulla est retentio__[159]_,
à ce que j'ai ouï dire.
-- Je n'entends pas ce que veut dire _retentio, _reprit don
Quichotte.
-- _Retentio _veut dire, repartit Sancho, que qui est en enfer
n'en sort plus jamais, et n'en peut plus sortir; ce qui sera tout
au rebours pour Votre Grâce, ou ma foi, je ne saurais plus jouer
des talons, au cas que je porte des éperons pour éveiller
Rossinante. Et plantez-moi une bonne fois pour toutes dans le
Toboso, et en présence de ma dame Dulcinée; je lui ferai un tel
récit des bêtises et des folies (c'est tout un) que Votre Grâce a
faites et qui lui restent encore à faire, que je finirai par la
rendre plus souple qu'un gant, dussé-je la trouver plus dure qu'un
tronc de liége. Avec cette réponse douce et mielleuse, je
reviendrai à travers les airs, comme un sorcier, et je tirerai
Votre Grâce de ce purgatoire, qui paraît un enfer, bien qu'il ne
le soit pas, puisqu'il y a grande espérance d'en sortir, ce que
n'ont pas, comme je l'ai dit, ceux qui sont en enfer; et je ne
crois pas que Votre Grâce dise autre chose.
-- Oui, c'est la vérité, répondit le chevalier de la Triste-
Figure; mais comment ferons-nous pour écrire la lettre?
-- Et puis aussi la lettre de change des ânons, ajouta Sancho.
-- Tout y sera compris, répondit don Quichotte. Et, puisque le
papier manque, il serait bon que nous l'écrivissions, comme
faisaient les anciens, sur des feuilles d'arbre, ou sur des
tablettes de cire, quoiqu'à vrai dire il ne serait pas plus facile
de trouver de la cire que du papier. Mais voilà qu'il me vient à
l'esprit où il sera bien et plus que bien de l'écrire: c'est sur
le livre de poche qu'a perdu Cardénio. Tu auras soin de la faire
transcrire sur une feuille de papier en bonne écriture, dans le
premier village où tu trouveras un maître d'école, ou sinon, le
premier sacristain venu te la transcrira; mais ne t'avise pas de
la faire transcrire par un notaire: ces gens-là ont une écriture
de chicane que Satan lui-même ne déchiffrerait pas.
-- Et que faut-il faire de la signature? demanda Sancho.
-- Jamais Amadis n'a signé ses lettres, répondit don Quichotte.
-- C'est très-bien, répliqua Sancho, mais la lettre de change doit
être signée forcément. Si je la fais transcrire, on dira que la
signature est fausse, et je resterai sans ânons.
-- La lettre de change, reprit don Quichotte, sera faite et signée
sur le livre de poche lui-même, et quand ma nièce la verra, elle
ne fera nulle difficulté d'y faire honneur. Quant à la lettre
d'amour, tu mettras pour signature: _À vous jusqu'à la mort, le
chevalier de la Triste-Figure._ Il importera peu qu'elle soit
écrite d'une main étrangère; car, si je m'en souviens bien,
Dulcinée ne sait ni lire ni écrire, et de toute sa vie n'a vu
lettre de ma main. En effet, mes amours et les siens ont toujours
été platoniques, sans s'étendre plus loin qu'à une honnête
oeillade, et encore tellement de loin en loin, que j'oserais jurer
d'une chose en toute sûreté de conscience: c'est que, depuis douze
ans au moins que je l'aime plus que la prunelle de ces yeux que
doivent manger un jour les vers de la terre, je ne l'ai pas vue
quatre fois; encore, sur ces quatre fois, n'y en a-t-il peut-être
pas une où elle ait remarqué que je la regardais, tant sont
grandes la réserve et la retraite où l'ont élevée son père Lorenzo
Corchuelo et sa mère Aldonza Nogalès.
-- Comment, comment! s'écria Sancho, c'est la fille de Lorenzo
Corchuelo qui est à cette heure ma dame Dulcinée du Toboso, celle
qu'on appelle, par autre nom, Aldonza Lorenzo?
-- C'est elle-même, répondit don Quichotte, celle qui mérite de
régner sur tout l'univers.
-- Oh! je la connais bien, reprit Sancho, et je puis dire qu'elle
jette aussi bien la barre que le plus vigoureux gars de tout le
village. Tudieu! c'est une fille de tête, faite et parfaite, et de
poil à l'estomac, propre à faire la barbe et le toupet à tout
chevalier errant qui la prendra pour dame. Peste! quelle voix elle
a, et quel creux de poitrine! Je puis dire qu'un jour elle monta
au clocher du village pour appeler des valets de ferme qui
travaillaient dans un champ de son père; et quoiqu'il y eût de là
plus d'une demi-lieue, ils l'entendirent aussi bien que s'ils
eussent été au pied de la tour. Et ce qu'elle a de mieux, c'est
qu'elle n'est pas du tout bégueule; elle a des façons de grande
dame; elle badine avec tout le monde, et fait la nique à tout
propos. À présent, seigneur chevalier de la Triste-Figure, je dis
que non-seulement Votre Grâce peut et doit faire des folies pour
elle, mais que vous pouvez à juste titre vous désespérer et vous
pendre, et que de ceux qui l'apprendront, il n'y a personne qui ne
dise que vous avez bien fait, dût le diable vous emporter. Oh! je
voudrais déjà me trouver en chemin, seulement pour le plaisir de
la revoir, car il y a longtemps que je l'ai vue; et vraiment elle
doit être bien changée. Rien ne gâte plus vite le teint des femmes
que d'être toujours à travers les champs, à l'air et au soleil. Il
faut pourtant que je confesse à Votre Grâce une vérité, seigneur
don Quichotte; car jusqu'à présent j'étais resté dans une grande
ignorance. Je pensais bien innocemment que ma dame Dulcinée devait
être quelque princesse dont Votre Grâce s'était éprise, ou quelque
personne de haut rang, et telle qu'elle méritât les riches
présents que vous lui avez envoyés, à savoir: celui du Biscayen
vaincu, ou celui des galériens délivrés, et beaucoup d'autres
encore, aussi nombreux que les victoires que doit avoir remportées
Votre Grâce dans le temps que je n'étais pas encore son écuyer.
Mais, tout bien considéré, que diable peut gagner ma dame Aldonza
Lorenzo, je veux dire ma dame Dulcinée du Toboso, à voir venir
s'agenouiller devant elle les vaincus que Votre Grâce lui envoie,
ou lui doit envoyer? Car il pourrait bien arriver qu'au moment où
ils paraîtraient, elle fût à peigner du chanvre ou à battre du blé
dans la grange, et qu'en la voyant, ces gens-là se missent en
colère, tandis qu'elle se moquerait ou se fâcherait aussi du
cadeau.
-- Je t'ai déjà dit bien des fois, Sancho, répondit don Quichotte,
que tu es un grand bavard, et qu'avec un esprit obtus et lourd tu
te mêles souvent de badiner et de faire des pointes. Mais pour que
tu reconnaisses combien tu es sot et combien je suis sage, je veux
que tu écoutes une petite histoire. Apprends donc qu'une jeune
veuve, belle, libre et riche, et surtout fort amie de la joie,
s'amouracha d'un frère lai, gros garçon, frais, réjoui et de large
encolure. Son aîné vint à le savoir, et dit un jour à la bonne
veuve, en manière de semonce fraternelle: Je suis étonné, madame,
et non sans raison, qu'une femme aussi noble, aussi belle, aussi
riche que Votre Grâce, aille s'amouracher d'un homme d'aussi bas
étage et d'aussi pauvre esprit qu'un tel, tandis qu'il y a dans la
même maison tant de docteurs, de maîtres et de théologiens, parmi
lesquels vous pourriez choisir comme au milieu d'un cent de
poires, et dire: «Celui-ci me convient, celui-là me déplaît.» Mais
la dame lui répondit avec beaucoup d'aisance et d'abandon: «Vous
êtes bien dans l'erreur, mon très-cher seigneur et frère, et vous
pensez à la vieille mode, si vous imaginez que j'ai fait un
mauvais choix en prenant un tel, quelque idiot qu'il vous
paraisse; car, pour ce que j'ai à faire de lui, il sait autant et
plus de philosophie qu'Aristote.» De la même manière, Sancho, pour
ce que j'ai à faire de Dulcinée, elle vaut autant que la plus
haute princesse de la terre. Il ne faut pas croire que tous les
poëtes qui chantent des dames sous des noms qu'ils leur donnent à
leur fantaisie les aient réellement pour maîtresses. Penses-tu que
les Amaryllis, les Philis, les Sylvies, les Dianes, les Galathées
et d'autres semblables, dont sont remplis les livres, les
romances, les boutiques de barbiers et les théâtres de comédie,
fussent de vraies créatures en chair et en os, et les dames de
ceux qui les ont célébrées? Non, vraiment; la plupart des poëtes
les imaginent pour donner un sujet à leurs vers, et pour qu'on les
croie amoureux, ou du moins capables de l'être[160]. Ainsi donc, il
me suffit de penser et de croire que la bonne Aldonza Lorenzo est
belle et sage. Quant à la naissance, elle importe peu; nous n'en
sommes pas à faire une enquête pour lui conférer l'habit de
chanoinesse, et je me persuade, moi, qu'elle est la plus haute
princesse du monde. Car il faut que tu saches, Sancho, si tu ne le
sais pas encore, que deux choses par-dessus tout excitent à
l'amour: ce sont la beauté et la bonne renommée. Or, ces deux
choses se trouvent dans Dulcinée au degré le plus éminent, car en
beauté personne ne l'égale, et en bonne renommée bien peu lui sont
comparables. Et pour tout dire en un mot, j'imagine qu'il en est
ainsi, sans qu'il faille rien ôter ni rien ajouter, et je la peins
dans mon imagination telle que je la désire, aussi bien pour la
noblesse que pour les attraits; à ce point, que nulle femme
n'approche d'elle, ni les Hélènes, ni les Lucrèces, ni toutes les
héroïnes des siècles passés, grecques, romaines ou barbares. Que
chacun en dise ce qu'il voudra; si je suis blâmé par les
ignorants, je ne serai pas du moins puni par les gens austères.
-- Et moi je dis, reprit Sancho, qu'en toutes choses Votre Grâce a
raison, et que je ne suis qu'un âne. Et je ne sais pourquoi ce nom
me vient à la bouche, car il ne faut point parler de corde dans la
maison d'un pendu. Mais donnez-moi la lettre, et que je déménage.»
Don Quichotte prit les tablettes de Cardénio, et, se mettant à
l'écart, il commença d'un grand sang-froid à écrire la lettre.
Quand il l'eut finie, il appela Sancho, et lui dit qu'il voulait
la lui lire pour qu'il l'apprît par coeur dans le cas où elle se
perdrait en route, car il fallait tout craindre de sa mauvaise
étoile.
«Votre Grâce ferait mieux, répondit Sancho, de l'écrire deux ou
trois fois, là, dans le livre, et de me le donner après: je saurai
bien le garder; mais penser que j'apprenne la lettre par coeur,
c'est une sottise. J'ai la mémoire si mauvaise, que j'oublie
souvent comment je m'appelle. Toutefois, lisez-la-moi, je serai
bien aise de l'entendre, car elle doit être faite comme en lettres
moulées.
-- Écoute donc, reprit don Quichotte; voici comment elle est
conçue: