_Où l'on raconte l'entretien qu'eurent Sancho Panza et son
seigneur don Quichotte, avec d'autres aventures bien dignes d'être
rapportées_
Sancho rejoignit son maître, si abattu, si affaissé, qu'il ne
pouvait plus seulement talonner son âne. Quand don Quichotte le
vit en cet état:
«Pour le coup, bon Sancho, lui dit-il, j'achève de croire que ce
château, ou hôtellerie si tu veux, est enchanté sans aucun doute.
Car enfin ceux qui se sont si atrocement joués de toi, que
pouvaient-ils être, sinon des fantômes et des gens de l'autre
monde? Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que, tandis que
je regardais les actes de ta déplorable tragédie par-dessus
l'enceinte de la cour, il ne me fut possible ni de monter sur les
murs, ni de les franchir, ni même de descendre de cheval. Sans
doute ils me tenaient moi-même enchanté; car je te jure, par la
foi d'un homme tel que je suis, que si j'avais pu monter au mur ou
mettre pied à terre, je t'aurais si bien vengé de ces félons et
mauvais garnements, qu'ils auraient à tout jamais gardé le
souvenir de leur méchant tour, quand bien même j'eusse dû, pour
les châtier, contrevenir aux lois de la chevalerie, qui ne
permettent pas, comme je te l'ai déjà dit maintes fois, qu'un
chevalier porte la main sur celui qui ne l'est pas, sinon pour la
défense de sa propre vie et en cas d'urgente nécessité.
-- Chevalier ou non, répondit Sancho, je me serais, pardieu! bien
vengé moi-même, si j'avais pu, mais le mal est que je ne pouvais
pas. Et pourtant je jurerais bien que ces gens-là qui se sont
divertis à mes dépens n'étaient ni fantômes ni hommes enchantés,
comme dit Votre Grâce, mais bien de vrais hommes de chair et d'os
tout comme nous; et je le sais bien, puisque je les entendais
s'appeler l'un l'autre pendant qu'ils me faisaient voltiger, et
que chacun d'eux avait son nom. L'un s'appelait Pedro Martinez;
l'autre, Tenorio Fernandez, et l'hôtelier, Jean Palomèque le
gaucher. Ainsi donc, seigneur, si vous n'avez pu sauter la
muraille, ni seulement mettre pied à terre, cela venait d'autre
chose que d'un enchantement. Quant à moi, ce que je tire au clair
de tout ceci, c'est que ces aventures que nous allons cherchant
nous mèneront à la fin des fins à de telles mésaventures, que nous
ne saurons plus reconnaître quel est notre pied droit. Ce qu'il y
a de mieux à faire et de plus raisonnable, selon mon faible
entendement, ce serait de nous en retourner au pays, maintenant
que c'est le temps de la moisson, et de nous occuper de nos
affaires, au lieu de nous en aller, comme on dit, de fièvre en
chaud mal, et de l'alguazil au corregidor.
-- Que tu sais peu de chose, Sancho, répondit don Quichotte, en
fait de chevalerie errante! Tais-toi, et prends patience: un jour
viendra où tu verras par la vue de tes yeux quelle grande et noble
chose est l'exercice de cette profession. Sinon, dis-moi, quelle
plus grande joie, quel plus doux ravissement peut-il y avoir dans
ce monde, que celui de remporter une victoire et de triompher de
son ennemi? Aucun, sans doute.
-- Cela peut bien être, repartit Sancho, encore que je n'en sache
rien; mais tout ce que je sais, c'est que, depuis que nous sommes
chevaliers errants, ou Votre Grâce du moins, car je ne mérite pas
de me compter en si honorable confrérie, nous n'avons jamais
remporté de victoire, si ce n'est pourtant contre le Biscayen:
encore Votre Grâce en est-elle sortie en y laissant une moitié
d'oreille et une moitié de salade. Depuis lors, tout a été pour
nous coups de poing sur coups de bâton, et coups de bâton sur
coups de poing; mais j'ai reçu, pardessus le marché, les honneurs
du bernement, et encore de gens enchantés, dont je ne pourrais
tirer vengeance pour savoir jusqu'où s'étend, comme dit Votre
Grâce, le plaisir de vaincre son ennemi.
-- C'est bien la peine que je ressens, répondit don Quichotte, et
celle que tu dois ressentir aussi. Mais sois tranquille; je vais
dorénavant faire en sorte d'avoir aux mains une épée forgée avec
tant d'art, que celui qui la porte soit à l'abri de toute espèce
d'enchantement. Il se pourrait même bien que la fortune me fît
présent de celle que portait Amadis quand il s'appelait le
_chevalier de l'Ardente-Épée__[111]__, _laquelle fut une des
meilleures lames que chevalier posséda jamais au monde; car, outre
qu'elle avait la vertu dont je viens de parler, elle coupait comme
un rasoir, et nulle armure, quelque forte ou enchantée qu'elle
fût, ne résistait à son tranchant.
-- Je suis si chanceux, moi, reprit l'écuyer, que, quand même ce
bonheur vous arriverait, et qu'une semblable épée tomberait en vos
mains, elle ne pourrait servir et profiter qu'aux chevaliers
dûment armés tels, tout de même que le baume; et quant aux
écuyers, bernique.
-- N'aie pas cette crainte, Sancho, reprit don Quichotte; le ciel
en agira mieux avec toi.»
Les deux aventuriers s'entretenaient ainsi, quand, sur le chemin
qu'ils suivaient, don Quichotte aperçut un épais nuage de
poussière qui se dirigeait de leur côté. Dès qu'il le vit, il se
tourna vers Sancho, et lui dit:
«Voici le jour, ô Sancho, où l'on va voir enfin la haute destinée
que me réserve la fortune; voici le jour, dis-je encore, où doit
se montrer, autant qu'en nul autre, la valeur de mon bras; où je
dois faire des prouesses qui demeureront écrites dans le livre de
la Renommée pour l'admiration de tous les siècles à venir. Tu vois
bien, Sancho, ce tourbillon de poussière? eh bien! il est soulevé
par une immense armée qui s'avance de ce côté, formée
d'innombrables et diverses nations.
-- En ce cas, reprit Sancho, il doit y en avoir deux; car voilà
que, du côté opposé, s'élève un autre tourbillon.»
Don Quichotte se retourna tout empressé, et, voyant que Sancho
disait vrai, il sentit une joie extrême, car il s'imagina sur-le-
champ que c'étaient deux armées qui venaient se rencontrer et se
livrer bataille au milieu de cette plaine étendue. Il avait, en
effet, à toute heure et à tout moment, la fantaisie pleine de
batailles, d'enchantements, d'aventures, d'amours, de défis, et de
toutes les impertinences que débitent les livres de chevalerie
errante, et rien de ce qu'il faisait, disait ou pensait, ne
manquait de tendre à de semblables rêveries.
Ces tourbillons de poussière qu'il avait vus étaient soulevés par
deux grands troupeaux de moutons qui venaient sur le même chemin
de deux endroits différents, mais si bien cachés par la poussière,
qu'on ne put les distinguer que lorsqu'ils furent arrivés tout
près. Don Quichotte affirmait avec tant d'insistance que c'étaient
des armées, que Sancho finit par le croire.
«Eh bien! seigneur, lui dit-il, qu'allons-nous faire, nous autres?
-- Qu'allons-nous faire? reprit don Quichotte: porter notre aide
et notre secours aux faibles et aux abandonnés. Or, il faut que tu
saches, Sancho, que cette armée que nous avons en face est
conduite et commandée par le grand empereur Alifanfaron, seigneur
de la grande île Taprobana[112], et que cette autre armée qui vient
par derrière nous est celle de son ennemi le roi des
Garamantes[113], Pentapolin au bras retroussé, qu'on appelle ainsi
parce qu'il entre toujours dans les batailles avec le bras droit
nu jusqu'à l'épaule.
-- Et pourquoi, demanda Sancho, ces deux seigneurs-là s'en
veulent-ils ainsi?
-- Ils s'en veulent, répondit don Quichotte, parce que cet
Alifanfaron est un furieux païen qui est tombé amoureux de la
fille de Pentapolin, très-belle et très-accorte dame, laquelle est
chrétienne, et son père ne la veut pas donner au roi païen, à
moins que celui-ci ne renonce d'abord à la loi de son faux
prophète Mahomet pour embrasser celle de sa fiancée.
-- Par ma barbe! s'écria Sancho, je jure que Pentapolin a bien
raison, et que je l'aiderai de bon coeur du mieux que je pourrai.
-- Tu ne feras en cela que ce que tu dois, Sancho, reprit don
Quichotte; car pour prendre part à de semblables batailles, il
n'est pas requis et nécessaire d'être armé chevalier.
-- J'entends bien cela, répondit Sancho; mais où mettrons-nous cet
âne, pour être sûrs de le retrouver après la fin de la mêlée? car
s'y fourrer sur une telle monture, je ne crois pas que cela se
soit vu jusqu'à présent.
-- C'est vrai, reprit don Quichotte; mais ce que tu peux faire de
lui, c'est de le laisser aller à la bonne aventure, qu'il se perde
ou se retrouve; car, après la victoire, nous aurons tant et tant
de chevaux à choisir, que Rossinante lui-même court grand risque
d'être troqué pour un autre. Mais fais silence, regarde, et prête-
moi toute ton attention. Je veux te désigner et te dépeindre les
principaux chevaliers qui viennent dans les deux armées; et pour
que tu les voies et distingues plus facilement, retirons-nous sur
cette éminence, d'où l'on doit aisément découvrir l'une et
l'autre.»
Ils quittèrent le chemin, et gravirent une petite hauteur, de
laquelle on aurait, en effet, parfaitement distingué les deux
troupeaux que don Quichotte prenait pour des armées, si les nuages
de poussière qui se levaient sous leurs pieds n'en eussent
absolument caché la vue. Mais enfin, voyant dans son imagination
ce qu'il ne pouvait voir de ses yeux et ce qui n'existait pas, don
Quichotte commença d'une voix élevée:
«Ce chevalier que tu vois là-bas, avec des armes dorées, qui porte
sur son écu un lion couronné, rendu aux pieds d'une jeune
damoiselle, c'est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-
d'Argent. Cet autre, aux armes à fleurs d'or, qui porte sur son
écu trois couronnes d'argent en champ d'azur, c'est le redoutable
Micocolembo, grand-duc de Quirocie. Cet autre, aux membres
gigantesques, qui se trouve à sa main droite, c'est le toujours
intrépide Brandabarbaran de Boliche, seigneur des trois Arabies;
il a pour cuirasse une peau de serpent, et pour écu une porte,
qu'on dit être une de celles du temple que renversa Samson de fond
en comble, quand, au prix de sa vie, il se vengea des Philistins
ses ennemis[114]. Mais tourne maintenant les yeux de ce côté, et tu
verras, à la tête de cette autre armée, le toujours vainqueur et
jamais vaincu Timonel de Carcaxona, prince de la Nouvelle-Biscaye;
il est couvert d'armes écartelées d'azur, de sinople, d'argent et
d'or, et porte sur son écu un chat d'or, en champ lionné, avec ces
quatre lettres: _Miou, _qui forment le commencement du nom de sa
dame, laquelle est, à ce qu'on assure, l'incomparable Mioulina,
fille du duc Alfégniquen des Algarves. Cet autre, qui charge et
fait plier les reins de cette puissante cavale, dont les armes
sont blanches comme la neige et l'écu sans aucune devise, c'est un
chevalier novice, Français de nation, qu'on appelle Pierre Papin,
seigneur des baronnies d'Utrique. Cet autre, qui de ses larges
étriers bat les flancs mouchetés de ce zèbre rapide, et porte des
armes parsemées de coupes d'azur, c'est le puissant duc de Nerbie,
Espartafilardo du Boccage, dont l'emblème, peint sur son écu, est
un champ d'asperges, avec cette devise espagnole: _Rastrea mi
suerte__[115]__.»_
Don Quichotte continua de la même manière à nommer une foule de
chevaliers qu'il s'imaginait voir dans l'une et l'autre armée,
leur donnant à chacun, sans hésiter, les armes, les couleurs et
les devises que lui fournissait son intarissable folie; puis, sans
s'arrêter un instant, il poursuivit de la sorte:
«Ces escadrons que tu vois en face de nous sont formés d'une
infinité de nations diverses. Voici ceux qui boivent les douces
eaux du fleuve appelé Xante par les dieux, et par les hommes
Scamandre; ici sont les montagnards qui foulent les champs
massyliens; là, ceux qui criblent la fine poudre d'or de
l'heureuse Arabie; là, ceux qui jouissent des fraîches rives du
limpide Thermodon; là, ceux qui épuisent, par mille saignées, le
Pactole au sable doré; là, les Numides, de foi douteuse et
inconstante; les Perses, fameux par leur adresse à tirer de l'arc;
les Parthes et les Mèdes, qui combattent en fuyant; les Arabes,
aux tentes nomades; les Scythes, aussi cruels de coeur que blancs
de peau; les Éthiopiens, qui s'attachent des anneaux aux lèvres;
et enfin cent autres nations dont je vois bien et reconnais les
visages, mais dont les noms m'ont échappé. Dans cette autre armée,
voici venir ceux qui s'abreuvent au liquide cristal du Bétis, père
des oliviers; ceux qui lavent et polissent leurs visages dans les
ondes dorées que le Tage roule toujours à pleins bords; ceux qui
jouissent des eaux fertilisantes du divin Génil[116]; ceux qui
foulent les champs tartésiens[117] aux gras pâturages; ceux qui
folâtrent dans les prés élyséens de Xérès; les riches Manchois
couronnés de blonds épis; ceux qui se couvrent de fer, antiques
restes du sang des Gots[118]; ceux qui se baignent dans la Pisuerga,
fameuse par la douceur de ses courants; ceux qui paissent
d'innombrables troupeaux dans les vastes pâturages qu'enserre en
ses détours le tortueux Guadiana, célèbre par son cours
souterrain; ceux qui tremblent de froid sous les vents qui
sifflent dans les vallons des Pyrénées, ou sous les flocons de
neige qui blanchissent le sommet de l'Apennin; finalement, toutes
les nations diverses que l'Europe renferme en son sein populeux.»
Qui pourrait redire toutes les provinces que cita don Quichotte et
tous les peuples qu'il nomma, en donnant à chacun d'eux, avec une
merveilleuse célérité, ses attributs les plus caractéristiques,
tout absorbé qu'il était par le souvenir de ses livres mensongers?
Sancho Panza restait, comme on dit, pendu à ses paroles, sans
trouver moyen d'en placer une seule; seulement, de temps à autre,
il tournait la tête pour voir s'il apercevait les géants et les
chevaliers que désignait son maître; et comme il ne pouvait en
découvrir aucun:
«Par ma foi! seigneur, s'écria-t-il enfin, je me donne au diable,
si homme, géant ou chevalier paraît de tous ceux que vous avez
nommés là; du moins, je n'en vois pas la queue d'un, et tout cela
doit être des enchantements comme les fantômes d'hier soir.
-- Comment peux-tu parler ainsi? répondit don Quichotte;
n'entends-tu pas les hennissements des chevaux, le son des
trompettes, le bruit des tambours?
-- Je n'entends rien autre chose, répliqua Sancho, sinon des
bêlements d'agneaux et de brebis.»
Ce qui était parfaitement vrai, car les deux troupeaux s'étaient
approchés assez près pour être entendus.
«C'est la peur que tu as, reprit don Quichotte, qui te fait,
Sancho, voir et entendre tout de travers; car l'un des effets de
cette triste passion est de troubler les sens, et de faire
paraître les choses autrement qu'elles ne sont. Mais, si ta
frayeur est si grande, retire-toi à l'écart, et laisse-moi seul;
seul, je donnerai la victoire au parti où je porterai le secours
de mon bras.»
En disant ces mots, il enfonce les éperons à Rossinante, et, la
lance en arrêt, descend comme un foudre du haut de la colline.
Sancho lui criait de toutes ses forces:
«Arrêtez! seigneur don Quichotte, arrêtez! Je jure Dieu que ce
sont des moutons et des brebis que vous allez attaquer. Revenez
donc, par la vie du père qui m'a engendré. Quelle folie est-ce là?
Mais regardez qu'il n'y a ni géant, ni chevalier, ni chat, ni
asperges, ni champ, ni écu d'azur, ni quartier d'écu, ni diable,
ni rien. Par les péchés que je dois à Dieu, qu'est-ce que vous
allez faire?»
Ces cris n'arrêtaient point don Quichotte, lequel, au contraire,
criait encore plus haut:
«Courage! chevaliers qui combattez sous la bannière du valeureux
empereur Pentapolin au bras retroussé; courage! suivez-moi tous,
et vous verrez avec quelle facilité je tirerai pour lui vengeance
de son ennemi, Alifanfaron de Taprobana.»
En disant cela, il se jette à travers l'escadron des brebis, et
commence à les larder à coups de lance, avec autant d'ardeur et de
rage que s'il eût réellement frappé ses plus mortels ennemis. Les
pâtres qui menaient le troupeau lui crièrent d'abord de laisser
ces pauvres bêtes; mais, voyant que leurs avis ne servaient de
rien, ils délièrent leurs frondes, et se mirent à lui saluer les
oreilles avec des cailloux gros comme le poing. Don Quichotte,
sans se soucier des pierres qui pleuvaient sur lui, courait çà et
là, et disait:
«Où donc es-tu, superbe Alifanfaron? Viens à moi, c'est un seul
chevalier qui veut éprouver tes forces corps à corps, et t'ôter la
vie en peine de la peine que tu causes au valeureux Garamante
Pentapolin.»
En cet instant arrive une amande de rivière qui, lui donnant droit
dans le côté, lui ensevelit deux côtes au fond de l'estomac. À ce
coup, il se crut mort ou grièvement blessé; et, se rappelant
aussitôt son baume, il tire la burette, la porte à ses lèvres, et
commence à se verser dans le corps la précieuse liqueur. Mais,
avant qu'il eût fini d'avaler ce qui lui en semblait nécessaire,
voilà qu'une seconde dragée lui arrive, qui frappe si en plein sur
sa main et sur sa burette, qu'elle fait voler celle-ci en éclats,
lui écrase deux doigts horriblement, et lui emporte, chemin
faisant, trois ou quatre dents de la bouche. Telle fut la roideur
du premier coup, et telle celle du second, que force fut au pauvre
chevalier de se laisser tomber de son cheval en bas. Les pâtres
s'approchèrent de lui, et, croyant qu'ils l'avaient tué, ils se
dépêchèrent de rassembler leurs troupeaux, chargèrent sur leurs
épaules les brebis mortes, dont le nombre passait six à huit, et,
sans autre enquête, s'éloignèrent précipitamment.
Sancho était resté tout ce temps sur la hauteur, d'où il
contemplait les folies que faisait son maître, s'arrachant la
barbe à pleines mains et maudissant l'heure où la fortune avait
permis qu'il en fît la connaissance. Quand il le vit par terre et
les bergers loin, il descendit de la colline, s'approcha de lui,
et le trouva dans un piteux état, quoiqu'il n'eût pas perdu le
sentiment.
«Eh bien, seigneur don Quichotte, lui dit-il, ne vous disais-je
pas bien de revenir, et que vous alliez attaquer, non pas des
armées, mais des troupeaux de moutons?
-- C'est ainsi, répondit don Quichotte, qu'a fait disparaître et
changer les choses ce larron de sage enchanteur, mon ennemi. Car
apprends, ô Sancho, qu'il est très-facile à ces gens-là de nous
faire apparaître ce qu'ils veulent; et ce malin nécromant qui me
persécute, envieux de la gloire qu'il a bien vu que j'allais
recueillir dans cette bataille, a changé les escadrons de soldats
en troupeaux de brebis. Sinon, Sancho, fais une chose, par ma vie!
Pour que tu te détrompes et que tu voies la vérité de ce que je
dis, monte sur ton âne, et suis-les, sans faire semblant de rien;
dès qu'ils se seront éloignés quelque peu, ils reprendront leur
forme naturelle, et, cessant d'être moutons, redeviendront hommes
faits et parfaits, tout comme je te les ai dépeints d'abord. Mais
non, n'y va pas à présent: j'ai trop besoin de ton secours et de
tes services. Approche et regarde combien il me manque de dents;
car je crois, en vérité, qu'il ne m'en reste pas une seule dans la
bouche.»
Sancho s'approcha de son maître, et si près, qu'il lui mettait
presque les yeux dans le gosier. C'était alors que le baume venait
d'opérer dans l'estomac de don Quichotte; au moment où Sancho se
mettait à regarder l'état de ses mâchoires, l'autre leva le coeur,
et, plus violemment que n'aurait fait une arquebuse, lança tout ce
qu'il avait dans le corps à la barbe du compatissant écuyer.
«Sainte Vierge! s'écria Sancho, qu'est-ce qui vient de m'arriver
là? Sans doute que ce pécheur est blessé à mort, puisqu'il vomit
le sang par la bouche.»
Mais dès qu'il eut regardé de plus près, il reconnut, à la
couleur, odeur et saveur, que ce n'était pas du sang, mais bien le
baume de la burette qu'il lui avait vu boire. Alors il fut pris
d'une horrible nausée, que, le coeur aussi lui tournant, il vomit
ses tripes au nez de son seigneur, et qu'ils restèrent tous deux
galamment accoutrés.
Sancho courut à son âne pour prendre de quoi s'essuyer et panser
son maître; mais, ne trouvant plus le bissac, il fut sur le point
d'en perdre l'esprit. Il se donna de nouveau mille malédictions,
et résolut, dans le fond de son coeur, d'abandonner son maître
pour regagner le pays, dût-il perdre ses gages et les espérances
du gouvernement de l'île tant promise. Don Quichotte se leva
cependant, et, tenant ses mâchoires de la main droite pour
empêcher de tomber le reste de ses dents, il prit la bride de
Rossinante, lequel n'avait pas bougé des côtés de son maître, tant
il était fidèle et loyal serviteur; puis il s'en alla trouver son
écuyer qui, la poitrine appuyée sur son âne et la joue sur sa
main, se tenait comme un homme accablé de tristesse.
En voyant sa posture et ses marques de profond chagrin, don
Quichotte lui dit:
«Apprends, ô Sancho, qu'un homme n'est pas plus qu'un autre, s'il
ne fait plus qu'un autre. Tous ces orages dont nous sommes
assaillis sont autant de signes que le temps va enfin reprendre sa
sérénité, et nos affaires un meilleur cours; car il est impossible
que le bien ou le mal soient durables: d'où il suit que le mal
ayant beaucoup duré, le bien doit être proche. Ainsi tu ne dois
pas t'affliger outre mesure des disgrâces qui m'arrivent, puisque
tu n'en prends aucune part.
-- Comment non? répondit Sancho; est-ce que par hasard celui qu'on
faisait danser hier sur la couverture était un autre que le fils
de mon père? Et le bissac qui me manque aujourd'hui, avec tout mon
bagage, était-il à d'autres qu'au même?
-- Quoi! tu n'as plus le bissac? s'écria douloureusement don
Quichotte.
-- Non, je ne l'ai plus, répliqua Sancho.
-- En ce cas nous n'avons rien à manger aujourd'hui, reprit don
Quichotte.
-- Ce serait vrai, répondit Sancho, si ces prés manquaient des
plantes que Votre Grâce dit connaître si bien, et avec lesquelles
ont coutume de suppléer à de telles privations d'aussi
malencontreux chevaliers errants que vous l'êtes.
-- Avec tout cela, reprit don Quichotte, j'aimerais mieux, à
l'heure qu'il est, un quartier de pain bis avec deux têtes de
harengs, que toutes les plantes que décrit Dioscorides, fût-il
commenté par le docteur Laguna[119]. Mais allons, bon Sancho, monte
sur ton âne, et viens-t'en derrière moi; Dieu, qui pourvoit à
toutes choses, ne nous manquera pas, surtout travaillant, comme
nous le faisons, si fort à son service: car il ne manque ni aux
moucherons de l'air, ni aux vermisseaux de la terre, ni aux
insectes de l'eau; il est si miséricordieux, qu'il fait luire son
soleil sur les bons et les méchants, et tomber sa pluie sur le
juste et l'injuste.
-- En vérité, répondit Sancho, vous étiez plus fait pour devenir
prédicateur que chevalier errant.
-- Les chevaliers errants, Sancho, reprit don Quichotte, savaient
et doivent savoir de tout; et tel d'entre eux, dans les siècles
passés, s'arrêtait à faire un sermon au milieu du grand chemin,
comme s'il eût pris ses licences à l'université de Paris. Tant il
est vrai que jamais l'épée n'émoussa la plume, ni la plume l'épée.
-- À la bonne heure, répondit Sancho, qu'il en soit comme veut
Votre Grâce. Allons-nous-en de là, et tâchons de trouver un gîte
pour la nuit; mais que Dieu veuille que ce soit en tel lieu qu'il
n'y ait ni berne, ni berneur, ni fantômes, ni Mores enchantés:
car, si j'en retrouve, j'envoie à tous les diables le manche après
la cognée.
-- Demandes-en la grâce à Dieu, mon fils, répliqua don Quichotte,
et mène-nous où tu voudras; je veux, cette fois-ci, laisser à ton
choix le soin de notre logement. Mais, avant tout, donne voir ta
main, et tâte avec le doigt pour savoir combien de dents me
manquent de ce côté droit de la mâchoire supérieure; car c'est là
que je sens le plus de mal.»
Sancho lui mit la main dans la bouche, et tâtant de haut en bas:
«Combien de dents, lui demanda-t-il, aviez-vous l'habitude d'avoir
de ce côté?
-- Quatre, répondit don Quichotte, sans compter l'oeillère, toutes
bien entières et bien saines.
-- Faites attention à ce que vous dites, seigneur, reprit Sancho.
-- Je dis que j'en avais quatre, si ce n'est même cinq, répondit
don Quichotte; car en toute ma vie, on ne m'a pas tiré une dent de
la bouche, et je n'en ai perdu ni de carie ni de pituite.
-- Eh bien! à ce côté d'en bas, di Sancho, Votre Grâce n'a plus
que deux dents et demie, et, à celui d'en haut, ni demie ni
entière: tout est ras et plat comme la paume de la main.
-- Oh! malheureux que je suis! s'écria don Quichotte aux tristes
nouvelles que lui donnait son écuyer; j'aimerais mieux qu'ils
m'eussent enlevé un bras, pourvu que ce ne fût pas celui de
l'épée: car il faut que tu saches, Sancho, qu'une bouche sans
dents est comme un moulin sans meule, et qu'on doit mille fois
plus estimer une dent qu'un diamant. Mais enfin, ce sont des
disgrâces auxquelles nous sommes sujets, nous tous qui avons fait
profession dans l'ordre austère de la chevalerie errante. Allons,
monte sur ton âne, ami, et conduis-nous; je te suivrai au train
que tu voudras.»
Sancho fit ce qu'ordonnait son maître, et s'achemina du côté où il
lui parut plus sûr de trouver un gîte, sans s'écarter toutefois du
grand chemin, qui, là, se dirigeait en ligne droite. Comme ils
s'en allaient ainsi l'un devant l'autre et pas à pas, parce que la
douleur des mâchoires ne laissait à don Quichotte ni repos ni
envie de se hâter beaucoup, Sancho, voulant endormir son mal et le
divertir en lui contant quelque chose, lui dit ce qu'on verra dans
le chapitre suivant.