_Où l'on raconte la disgracieuse aventure que rencontra don
Quichotte en rencontrant quelque Yangois__[104]__ dénaturés_
Le sage Cid Hamet Ben-Engeli raconte qu'aussitôt que don Quichotte
eut pris congé de ses hôtes et de tous ceux qui s'étaient trouvés
à l'enterrement de Chrysostome, il entra, suivi de son écuyer,
dans le bois où ils avaient vu disparaître la bergère Marcelle;
mais, après avoir erré çà et là pendant deux heures, la cherchant
de toutes parts, sans avoir pu la rencontrer, ils arrivèrent à une
prairie couverte d'herbe fraîche, au milieu de laquelle coulait un
doux et limpide ruisseau. Conviés par la beauté du lieu, ils
résolurent d'y passer les heures de la sieste; car l'ardeur de
midi commençait à se faire rudement sentir.
Don Quichotte et Sancho mirent pied à terre, et, laissant l'âne et
Rossinante paître tout à leur aise l'herbe abondante que le pré
leur offrait, ils donnèrent l'assaut au bissac, et, sans
cérémonie, en paix et en bonne société, maître et valet se mirent
à manger ensemble ce qu'ils y trouvèrent.
Sancho n'avait pas songé à mettre des entraves à Rossinante; car
il le connaissait pour si bonne personne et si peu enclin au péché
de la chair, que toutes les juments des herbages de Cordoue ne lui
auraient pas donné la moindre tentation. Mais le sort ordonna, et
le diable aussi, qui ne dort pas toujours, que justement dans ce
vallon se trouvassent à paître un troupeau de juments galiciennes
que menaient des muletiers yangois, lesquels ont coutume de faire
la sieste avec leurs bêtes dans les endroits où se trouvent
l'herbe et l'eau. Celui où s'était arrêté don Quichotte était donc
fort à leur convenance. Or, il arriva que Rossinante sentit tout à
coup le désir d'aller folâtrer avec mesdames les juments, et
sortant, dès qu'il les eut flairées, de ses habitudes et de ses
allures naturelles, sans demander permission à son maître, il prit
un petit trot coquet, et s'en alla leur communiquer son amoureuse
envie. Mais les juments, qui avaient sans doute plus besoin de
paître que d'autre chose, le reçurent à coups de pieds et à coups
de dents, si bien qu'en un moment elles rompirent les sangles de
la selle, et le laissèrent tout nu sur le pré. Mais une autre
disgrâce l'attendait, plus cuisante encore: les muletiers, voyant
qu'il voulait faire violence à leurs juments, recoururent aux
pieux qui servaient à les attacher, et lui assenèrent une telle
bastonnade, qu'ils l'eurent bientôt jeté les quatre fers en l'air.
Cependant don Quichotte et Sancho, qui voyaient la déconfiture de
Rossinante, accouraient tout haletants, et don Quichotte dit à son
écuyer:
«À ce que je vois, ami Sancho, ces gens-là ne sont pas des
chevaliers, mais de la vile et basse canaille. Ainsi, tu peux, en
toute sûreté de conscience, m'aider à tirer une vengeance légitime
de l'outrage qu'ils ont fait devant nos yeux à Rossinante.
-- Quelle diable de vengeance avons-nous à tirer, répondit Sancho,
s'ils sont plus de vingt, et nous seulement deux, ou plutôt un et
demi?
-- Moi, j'en vaux cent,» répliqua don Quichotte; et, sans plus de
discours, il mit l'épée à la main et fondit sur les Yangois.
Sancho fit de même, excité par l'exemple de son maître.
À la première attaque, don Quichotte porta à l'un des muletiers un
si grand coup d'épée, qu'il lui fendit un pourpoint de cuir, dont
il était vêtu, et, de compagnie, un bon morceau de l'épaule. Les
Yangois, qui se virent malmener par deux hommes seuls, étant si
nombreux, accoururent avec leurs gourdins, et, enfermant au milieu
de la troupe les deux téméraires, se mirent à jouer du bâton sur
leurs reins avec une merveilleuse diligence. Il est vrai qu'à la
seconde décharge ils avaient jeté Sancho sur le carreau, et que
don Quichotte, en dépit de son adresse et de son courage, n'avait
pas été quitte à meilleur marché. Son étoile voulut même qu'il
allât tomber aux pieds de Rossinante, qui ne s'était pas encore
relevé: tableau qui démontre bien avec quelle fureur officie le
bâton entre des mains grossières et courroucées. Les Yangois,
voyant donc la méchante besogne qu'ils avaient faite, se
dépêchèrent de charger leurs bêtes, et s'éloignèrent en toute
hâte, laissant les deux aventuriers en mauvaise mine et en pire
état.
Le premier qui reprit ses sens fut Sancho Panza, lequel, se
trouvant tout auprès de son maître, lui dit d'une voix plaintive
et dolente:
«Seigneur don Quichotte, aïe! aïe! seigneur don Quichotte!
-- Que veux-tu, mon frère Sancho? répondit le chevalier d'un
accent aussi lamentable.
-- Je voudrais bien, si c'était possible, répondit Sancho, que
Votre Grâce me donnât deux gorgées de ce breuvage du _Fier-Blas,
_si elle en a par hasard sous la main; peut-être sera-t-il aussi
bon pour les os rompus que pour la chair ouverte.
-- Ah! si j'en avais, malheureux que je suis, répondit don
Quichotte, que nous manquerait-il? Mais je te jure, Sancho Panza,
foi de chevalier errant, que deux jours ne se passeront pas, si la
fortune n'ordonne autre chose, sans que j'aie ce baume en mon
pouvoir, ou j'aurai perdu l'usage des mains.
-- Deux jours! répliqua Sancho; mais en combien donc Votre Grâce
croit-elle que nous aurons recouvré l'usage des pieds?
-- Pour mon compte, reprit le moulu chevalier, je ne pourrais trop
en dire le nombre. Mais je crois que de ce malheur toute la faute
est à moi: je ne devais pas tirer l'épée contre des hommes qui ne
fussent pas armés chevaliers; et c'est pour avoir violé les lois
de la chevalerie que le Dieu des batailles a permis que je reçusse
ce châtiment. C'est pourquoi, mon frère Sancho, il est bon que je
t'avertisse d'une chose qui importe beaucoup au salut de tous
deux; à savoir, que, dès que tu verras qu'une semblable canaille
nous fait insulte, tu n'attendes pas que je tire l'épée pour les
châtier, ce que je ne ferai plus d'aucune façon; mais toi, mets
l'épée à la main, et châtie-les tout à ton aise; et si des
chevaliers accourent à leur aide et défense, alors je saurai bien
te défendre et les repousser de la bonne manière, car tu as vu
déjà, par mille preuves et expériences, jusqu'où s'étendent la
force et la valeur de ce bras invincible.»
Tant le pauvre gentilhomme avait conservé d'arrogance depuis sa
victoire sur le vaillant Biscayen!
Mais Sancho ne trouva pas tellement bon l'avis de son maître,
qu'il ne crût devoir y répondre:
«Seigneur, dit-il, je suis un homme doux, calme et pacifique, et
je sais dissimuler toute espèce d'injures, parce que j'ai une
femme à nourrir et des enfants à élever. Ainsi, que Votre Grâce
reçoive également cet avis, puisque je ne peux dire cet ordre, que
je ne mettrai d'aucune manière l'épée à la main, ni contre vilain,
ni contre chevalier, et que, dès à présent jusqu'au jugement
dernier, je pardonne toutes les offenses qu'on m'a faites ou qu'on
pourra me faire, qu'elles soient venues, viennent ou doivent venir
de personne haute ou basse, de riche ou de pauvre, d'hidalgo ou de
manant, sans excepter aucun état ni condition.»
Quand il entendit cela, son maître répondit:
«Je voudrais avoir assez d'haleine pour parler posément, et que la
douleur dont je souffre à cette côte brisée se calmât un peu, pour
te faire comprendre, ô Panza! dans quelle erreur tu es. Or çà,
pécheur impénitent, si le vent de la fortune, jusqu'à présent si
contraire, tourne en notre faveur et remplit les voiles de notre
désir, pour nous faire, sans plus de tempêtes, prendre port en
quelqu'une des îles que je t'ai promises, qu'arrivera-t-il de toi,
si, quand j'aurai conquis cette île, je veux t'en faire seigneur?
Tu vas m'en empêcher, parce que tu ne seras pas chevalier, et que
tu ne veux pas l'être, et que tu n'as ni courage ni point
d'honneur pour venger tes injures et défendre ta seigneurie: car
il faut que tu saches que, dans les provinces ou royaumes
nouvellement conquis, les esprits des naturels ne sont pas
tellement tranquilles, ni tellement dans le parti de leur nouveau
maître, qu'on ne doive craindre qu'ils ne veuillent encore
brouiller les affaires, et, comme on dit, tenter fortune. Il faut
donc que le nouveau possesseur ait assez d'entendement pour savoir
se gouverner, et assez de valeur pour prendre, en tout événement,
l'offensive et la défensive.
-- Dans celui qui vient de nous arriver, répondit Sancho, j'aurais
bien voulu avoir cet entendement et cette valeur que vous dites.
Mais je vous jure, foi de pauvre homme, qu'à cette heure j'ai plus
besoin d'emplâtres que de sermons. Voyons, que Votre Grâce essaye
de se lever, et nous aiderons ensuite Rossinante, bien qu'il ne le
mérite guère, car c'est lui qui est la cause principale de toute
cette pluie de coups. Jamais je n'aurais cru cela de Rossinante,
que je tenais pour une personne chaste et pacifique autant que
moi. Enfin, on a bien raison de dire qu'il faut bien du temps pour
connaître les gens, et que rien n'est sûr en cette vie. Qui aurait
dit qu'après les grands coups d'épée que Votre Grâce a donnés à ce
malheureux errant, viendrait si vite à leur suite cette grande
tempête de coups de bâton qui est venue fondre sur nos épaules?
-- Encore les tiennes, Sancho, répliqua don Quichotte, sont-elles
faites à de semblables averses; mais pour les miennes, élevées
dans la fine toile de Hollande, il est clair qu'elles sentiront
bien plus longtemps la douleur de cette triste aventure; et si je
n'imaginais, que dis-je, imaginer! si je n'étais certain que
toutes ces incommodités sont attachées forcément à la profession
des armes, je me laisserais mourir à cette place de honte et de
dépit.»
À cela l'écuyer répondit:
«Seigneur, puisque ces disgrâces sont dans les revenus de la
chevalerie, pourriez-vous me dire si elles arrivent tout le long
de l'année, ou si elles ont des époques fixes, comme les moissons?
car il me semble que si nous faisons deux récoltes comme celle-ci,
nous ne serons guère en état d'en faire une troisième, à moins que
Dieu ne nous prête le secours de son infinie miséricorde.
-- Sache donc, ami Sancho, répondit don Quichotte, que la vie des
chevaliers errants est sujette à mille dangers et à mille
infortunes; mais aussi qu'ils sont incessamment en passe de
devenir rois et empereurs, comme l'a prouvé l'expérience en divers
chevaliers, dont je sais parfaitement les histoires; et je
pourrais maintenant, si la douleur me le permettait, te conter
celles de quelques-uns d'entre eux qui, par la seule valeur de
leur bras, sont montés jusqu'au trône. Eh bien! ces mêmes
chevaliers s'étaient vus avant et se virent depuis plongés dans
les malheurs et les misères. Ainsi le valeureux Amadis de Gaule se
vit au pouvoir de son mortel ennemi, l'enchanteur Archalaüs, et
l'on tient pour avéré que celui-ci, le tenant prisonnier, lui
donna plus de deux cents coups de fouet avec les rênes de son
cheval, après l'avoir attaché à une colonne de la cour de son
château[105]. Il y a même un auteur secret et fort accrédité qui
raconte que le chevalier de Phébus, ayant été pris dans une
certaine trappe qui s'enfonça sous ses pieds dans un certain
château, se trouva en tombant dans un profond souterrain, les
pieds et les mains attachés; que là, on lui administra un remède
d'eau de neige et de sable, qui le mit à deux doigts de la mort;
et que s'il n'eût été secouru dans cette transe par un sage, son
grand ami, c'en était fait du pauvre chevalier. Ainsi je puis bien
passer par les mêmes épreuves que de si nobles personnages; car
ils eurent à souffrir de plus grands affronts que celui que nous
essuyons à cette heure. Et je veux en effet t'apprendre, Sancho,
que les blessures faites avec les instruments qui se trouvent sous
la main ne causent point d'affront, et cela se trouve écrit en
termes exprès dans la loi du duel. «Si le cordonnier, y est-il
dit, en frappe un autre avec la forme qu'il tient à la main, bien
que véritablement cette forme soit de bois, on ne dira pas que
celui qui a reçu le coup soit bâtonné.» Je te dis cela pour que tu
ne t'avises pas de penser qu'ayant été moulus dans cette
rencontre, nous ayons aussi été outragés; car les armes que
portaient ces hommes, et avec lesquelles ils nous ont assommés,
n'étaient autre chose que leurs pieux, et nul d'entre eux, si j'ai
bonne mémoire, ne portait épée, poignard ou coutelas.
-- Ma foi, répondit Sancho, ils ne m'ont pas donné le temps d'y
regarder de si près; car à peine eus-je mis ma tisonne[106] au vent,
qu'ils me chatouillèrent les épaules avec leurs rondins, tellement
qu'ils m'ôtèrent la vue des yeux et la force des pieds, et qu'ils
me jetèrent juste à l'endroit où je suis encore gisant; et ce qui
m'y donne de la peine, ce n'est pas de penser si les coups de
pieux m'ont ou non causé d'outrage, mais bien la douleur que m'ont
laissée ces coups, qui resteront aussi longtemps gravés dans ma
mémoire que sur mes épaules.
-- Avec tout cela, répondit don Quichotte, je dois te rappeler,
mon frère Panza, qu'il n'y a point de ressentiment que le temps
n'efface, ni de douleur que la mort ne guérisse.
-- Oui-da, répliqua Sancho; mais quel plus grand mal peut-il y
avoir que celui qui doit attendre le temps pour s'effacer et la
mort pour se guérir? Si du moins notre mal d'aujourd'hui était de
ceux que guérit une paire d'emplâtres, patience; mais je commence
à croire que tous les cataplasmes d'un hôpital ne suffiraient pas
seulement pour nous remettre sur pied.
-- Allons, Sancho, reprit don Quichotte, cesse de te plaindre, et
fais contre fortune bon coeur; je te donnerai l'exemple. Et voyons
un peu comment se porte Rossinante; car il me semble que le pauvre
animal a reçu sa bonne part de l'orage.
-- Il n'y a pas de quoi s'en étonner, répondit Sancho, puisqu'il
est aussi chevalier errant. Mais ce qui m'étonne, c'est que mon
âne en soit sorti sain et sauf, et qu'il n'ait pas perdu un poil
où nous avons, comme on dit, laissé la toison.
-- Dans le malheur, reprit don Quichotte, la fortune laisse
toujours une porte ouverte pour en sortir. Je dis cela, parce que
cette bonne bête pourra suppléer au défaut de Rossinante, et me
porter d'ici à quelque château où je sois pansé de mes blessures.
D'autant plus que je ne tiendrai pas une telle monture à
déshonneur; car je me rappelle avoir lu que ce bon vieux Silène,
le père nourricier du dieu de la joie, se prélassait à cheval sur
un bel âne quand il fit son entrée dans la ville aux cent portes.
-- Il devait être à cheval, en effet, comme dit Votre Grâce,
répondit Sancho; mais il y a bien de la différence entre aller de
cette manière, jambe de çà, jambe de là, ou bien être étendu de
travers comme un sac de farine.
-- Les blessures qui se reçoivent dans les batailles, repartit
gravement don Quichotte, donnent de l'honneur loin de l'ôter.
Ainsi donc, ami Panza, ne réplique pas davantage; mais, au
contraire, comme je te l'ai dit, lève-toi du mieux qu'il te sera
possible, mets-moi sur ton âne de la manière qu'il te conviendra
le plus, et partons d'ici, avant que la nuit nous surprenne dans
cette solitude.
-- Mais j'ai souvent ouï dire à Votre Grâce, répondit Sancho,
qu'il est très-habituel aux chevaliers errants de coucher dans les
déserts à la belle étoile, et qu'ils s'en font un vrai plaisir.
-- Cela arrive, reprit don Quichotte, quand ils ne peuvent faire
autrement, ou quand ils sont amoureux. Et tu as si bien dit vrai,
qu'il y a eu tel chevalier qui est resté sur une roche, exposé au
soleil, à l'ombre et à toutes les inclémences du ciel, pendant
deux années entières, sans que sa dame le sût. Et l'un de ceux-là
fut Amadis, lorsque s'étant appelé Beau-Ténébreux[107], il se gîta
sur la Roche-Pauvre, et y passa je ne sais pas trop si ce fut huit
ans ou huit mois, car le compte m'en est échappé; il suffit de
savoir qu'il y resta en pénitence pour je ne sais quelle rebuffade
qu'il avait essuyée de sa dame Oriane. Mais laissons tout cela,
Sancho, et finissons-en, avant qu'une autre disgrâce arrive à
l'âne comme à Rossinante.
-- Ce serait bien le diable,» répliqua Sancho; puis, poussant
trente soupirs, soixante aïe! aïe! et cent vingt jurons ou
malédictions contre qui l'avait amené là, il finit par se mettre
sur pied; mais, s'arrêtant à mi-chemin de la besogne, il resta
ployé comme un arc, sans pouvoir achever de se redresser.
Dans cette douloureuse posture, il lui fallut rattraper et
harnacher l'âne, qui avait pris aussi quelque distraction, à la
faveur des libertés de cette journée. Ensuite il releva
Rossinante, lequel, s'il eût eu une langue pour se plaindre,
aurait bien tenu tête au maître et au valet. Finalement, Sancho
accommoda don Quichotte sur la bourrique, attacha Rossinante en
arrière-garde, et, tirant sa bête par le licou, il s'achemina du
côté où il lui semblait que pouvait se trouver le grand chemin. En
effet, au bout d'une petite heure de marche, la fortune, qui
menait de mieux en mieux ses affaires, lui présenta tout à coup la
grande route, sur laquelle il découvrit une hôtellerie, qui,
malgré lui, mais au gré de don Quichotte, devait être un château.
Sancho soutenait que c'était une hôtellerie, et don Quichotte un
château; et la querelle dura si longtemps, qu'avant de l'avoir
terminée, ils étaient à la porte de la maison, où Sancho entra,
sans autre vérification, avec toute sa caravane.