II

Les soirs de vents en rage et de ciel en remous,

Les soirs de bise aux champs et de neige essaimée,

Les vieux fermiers sont là, méditant, calculant,

Près des lampes, d'où monte un filet de fumée.

La cuisine présente un aspect désolant:

On soupe dans un coin, toute une ribambelle

D'enfants sales gloutonne aux restes d'un repas;

Des chats osseux, râclés, lèchent des fonds d'écuelle;

Des coqs tintent du bec contre l'étain des plais;

L'humidité s'attache aux murs lépreux; dans l'âtre,

Quatres pauvres tisons se tordent de maigreur,

Avec des jets mourants d'une clarté rougeâtre;

Et les vieux ont au front des pensers pleins d'aigreur.

«Bien qu'en toute saison tous travaillassent ferme,

Que chacun de son mieux donnât tout son appoint,

Voilà cent ans, de père en fils, que va la ferme,

Et que bon an, mal an, on reste au même point;

Toujours même train-train voisinant la misère.»

Et c'est ce qui les ronge et les mord lentement.

Aussi la haine, ils l'ont en eux comme un ulcère,

La haine patiente et sournoise, qui ment.

Leur bonhomie et leurs rires couvent la rage;

La méchanceté luit dans leurs regards glacés;

Ils puent les fiels et les rancoeurs que, d'âge en âge,

Les souffrances en leurs âmes ont amassés.

Ils sont âpres au gain minime; ils sont sordides;

Ne pouvant conquérir leur part, grâce au travail,

La lésine rend leurs coeurs durs, leurs coeurs fétides;

Et leur esprit est noir, mesquin, pris au détail,

Stupide et terrassé devant les grandes choses:

C'est à croire qu'ils n'ont jamais vers le soleil

Levé leurs yeux, ni vu les couchants grandioses

S'étaler dans le soir ainsi qu'un lac vermeil.

Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines · 第 91 / 245 题