LES PAYSANS

Ces hommes de labour, que Greuze affadissait

Dans les molles couleurs de paysanneries,

Si proprets dans leur mise et si roses, que c'est

Motif gai de les voir, parmi les sucreries

D'un salon Louis-Quinze animer des pastels,

Les voici noirs, grossiers, bestiaux--ils sont tels.

Entre eux, ils sont parqués par villages; en somme,

Les gens des bourgs voisins sont, déjà l'étranger,

L'instrus qu'on doit haïr, l'ennemi fatal, l'homme

Qu'il faut tromper, qu'il faut leurrer, qu'il faut gruger.

La patrie? Allons donc! Qui d'entre eux croit en elle?

Elle leur prend des gars pour les armer soldats,

Elle ne leur est point la terre maternelle,

La terre fécondée au travail de leurs bras.

La patrie! on l'ignore au fond de leur campagne.

Ce qu'ils voient vaguement dans un coin de cerveau,

C'est le roi, l'homme en or, fait comme Charlemagne,

Assis dans le velours frangé de son manteau;

C'est tout un apparat de glaives, de couronnes,

Écussonnant les murs de palais lambrissés,

Que gardent des soldats avec sabre à dragonnes.

Ils ne savent que ça du pouvoir.--C'est assez.

Au reste, leur esprit, balourd en toute chose,

Marcherait en sabots à travers droit, devoir.

Justice et liberté--l'instinct les ankylose;

Un almanach crasseux, voilà tout leur savoir;

Et s'ils ont entendu rugir, au loin, les villes,

Les révolutions les ont tant effrayés,

Que, dans la lutte humaine, ils restent les serviles,

De peur, s'ils se cabraient, d'être un jour les broyés.

I

A droite, au long de noirs chemins, creusés d'ornières,

Avec des tufs derrière et des fumiers devant,

S'étendent, le toit bas, le mur nu, des chaumières,

Sous des lames de pluie et des soufflets de vent.

Ce sont leurs fermes. Là, c'est leur clocher d'église,

Taché de suintements vert-de-grisés au nord,

Et plus loin, où le sol fumé se fertilise,

Grâce à l'acharnement des herses qui le mord,

Sont leurs labours. La vie est close tout entière

Entre ces trois témoins de leur rusticité,

Qui les ploient au servage et tiennent en lisière

L'effort de leur labeur et de leur âpreté.

Ils sont là, travaillant de leurs mains obstinées

Les terreaux noirs, l'humus tout imprégné d'hiver,

Pourri de détritus et creux de taupinées;

Ils bêchent, front en eau, du pied plantant le fer,

Le corps en deux, sur les sillons qu'ils ensemencent,

Sous les gréions de Mars qui flagellent leur dos.

L'été, quand les moissons de seigle se balancent

Avec des éclats d'or, tombant des cieux à flots,

Les voici, dans le feu des jours longs et torrides,

Peinant encor, la faux rasant les seigles mûrs,

La sueur découlant de leurs fronts tout en rides

Et transperçant leur peau des bras jusqu'aux fémurs:

Midi darde ses rais de braise sur leurs têtes:

Si crue est la chaleur, qu'en des champs de méteil

Se cassent les épis trop secs et que les bêtes,

Le cou criblé de taons, ahannent au soleil.

Vienne Novembre avec ses lentes agonies,

Et ses râles roulés à travers les bois sourds,

Ses sanglots hululants, ses plaintes infinies,

Ses glas de mort--et les voici suant toujours,

Préparant à nouveau les récoltes futures,

Sous un ciel débordant de nuages grossis,

Sous la bise, cinglant à ras les emblavures,

Et trouant les forêts d'énormes abatis,

De sorte que leurs corps tombent vite en ruine,

Que jeunes, s'ils sont beaux, plantureux et massifs,

L'hiver qui les froidit, l'été qui les calcine,

Font leurs membres affreux et leurs torses poussifs;

Que vieux, portant le poids renversant des années,

Le dos cassé, les bras perclus, les yeux pourris,

Avec l'horreur sur leurs faces hérissonnées,

Ils roulent sous le vent qui s'acharni aux débris;

Et qu'au temps où la mort ouvre vers eux ses portes,

Leur cercueil, descendant au fond des terrains mous,

Ne semble contenir que choses deux fois mortes.

Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines · 第 90 / 245 题