LES PLAINES

Partout, d'herbes en Mai, d'orges en Juillet pleines,

De lieue en lieue, au loin, depuis le sable ardent

Et les marais sur la Campine s'étendant,

Des plaines, jusqu'aux mers du Nord, partout des plaines!

Autour du plus petit village, où le clocher,

Aigretté d'un coq d'or et reluisant d'ardoises,

Grandit, sur des maisons hautes de quatre toises,

Auprès du bourg pêcheur et du bourg maraîcher,

Toujours, si large et loin que se porte la vue,

Là-bas, où des boeufs noirs beuglent dans les terreaux,

Où des charges de foin passent par tombereaux,

Et puis encor, là-bas, où quelque voile entrevue,

Toute rouge, sur fond diaphane et vermeil,

Fait deviner les flots, la chanson matinière

Des marins qui s'en vont au large, et la rivière

Que sabrent les rayons lamés d'or du soleil,

Partout, soit champ d'avoine, où sont les marjolaines,

Coins de seigle, carrés de lins, arpents de prés,

Partout, bien au-delà des horizons pourprés,

La verte immensité des plaines et des plaines!

I

Sous les premiers ciels bleus du printemps, au soleil.

Dans la chaleur dorée à neuf, elles tressaillent,

Landes grises encor et lourdes au réveil,

Et ne se doutant pas que les sèves travaillent,

Tellement le sol tarde à secouer l'hiver.

Même, quand les vergers dressent les houppes blanches

De leurs pommiers, que la feuille, papillon vert,

S'est attachée et bat de l'aile au long des branches,

Quelques terreaux là-bas boudent compacts et nus.

L'eau des fossés déborde et les terres sont sales,

L'orée et le sentier boueux, les bois chenus,

Bien que Mars ait craché ses poumons en rafales.

Pourtant l'on voit déjà des groupes de fermiers,

Avec leurs lourds chevaux, lustrés de blancheurs crues,

Dans les champs, divisés par cases de damiers,

Couper le sol massif, au tranchant des charrues.

Déjà l'on sème. Un grand vieillard, qui va rêvant,

Semoir autour des reins, jette à pleines poignées

Les graines d'or, qu'abat un brusque coup de vent.

Les sillons sont à point; les bêches alignées

Reluisent d'un feu blanc sous les coups du soleil,

Et Mai paraît, le mois des fleurs aromatiques,

Et servantes et gars, en rustique appareil.

Habits usés, bras nus, sabots au bout des piques,

Qui de l'aurore au soir fatiguent les labours.

Voici: les champs sont pleins, les fermes délaissées,

On en remet la garde aux chiens veilleurs des cours,

La glèbe, avec des mains calleuses, convulsées,

Avec fièvre, avec joie, avec acharnement,

La glèbe, pied par pied, coin par coin, est conquise;

Partout la lutte et la sueur, le groupement

Des efforts arrachant la récolte promise:

Femmes sarclant le lin, hommes tassant l'engrais,

Chevaux traînant la herse à travers les cultures,

Pendant qu'autour, flattés de soleil tranquille et frais,

Les trèfles verts, les foins en fleur, les emblavures,

Les taillis, que l'on voit bondir sous le vent clair,

Les jardins, les enclos, les vergers, les fleurettes,

Roulent leur bonne odeur excitante dans l'air,

Où chante, ailes au vent, un millier d'alouettes.

Poèmes: Les bords de la route. Les Flamandes. Les Moines · 第 66 / 245 题