A voir si pâle et maigre et proche de la mort,
Ta chair, la grande chair, jadis évocatoire,
Et que les roux midis d'été feuillageaient d'or
Et grandissaient, mes yeux se refusent à croire
Que c'est à ce corps-là, léché, flatté, mordu,
Chaque soir, par les dents et l'ardeur d'une bête,
Que c'est à ces deux seins pâles que j'ai pendu
Mes désirs, mes orgueils et mes ruts de poète.
Et néanmoins je l'aime encore, quoique flétri,
Ce corqs, horizon rouge ouvert sur ma pensée.
Arbre aux rameaux cassés, soleil endolori,
Ce corps de pulpe morte et de chair effacée,
Et je le couche en rêve au fond du bateau noir,
Qui conduisait jadis, aux temps chanteurs des fées,
Vers leurs tombeaux ornés d'ombre, comme un beau soir,
--Traînes au fil des eaux et robes dégrafées--
Les défuntes d'amour dont les purs yeux lointains
Brillent dans le hallier, les bois et dans les landes,
Et dont les longs cheveux d'argents et de satins,
Comme des clairs de lune, ardent dans les légendes.
Et comme elles, je veux te conduire à travers
Les fleuves et les lacs et les marais de Flandre,
Là-bas, vers les terreaux et les pacages verts
Et les couchants sablés de leur soleil en cendre,
Là-bas, vers les grands bois obscurs et pavoisés
Avec des grappes d'ombre et des fleurs de lumière,
Où les rameaux noueux se tordent enlacés
Dans un spasme muet de sève et de matière.
Et telle, une suprême et magnifique fois
Mon rêve aura songé ta beauté rouge et forte;
Pauvre corps! pauvre chair! pauvre et douce voix Morte!