Trois fois de suite il s'échappa et, sans hésitations, s'en vint
revoir Lisée. Les trois fois son maître, s'étant aperçu presque
aussitôt de sa disparition, et aussi patient et aussi entêté que
lui, partit sans délai le rechercher. Il arrivait à Longeverne
deux heures après le chien, et invariablement le retrouvait dans
la cuisine ou le poêle de Lisée. Rendu prudent par l'expérience du
premier jour et craignant les ruses de l'animal, il l'enchaînait
immédiatement pour le reconduire à l'auberge où il avait remisé sa
voiture. Après avoir laissé son cheval le temps de souffler un
peu, de se reposer et de manger une avoine, lui-même se restaurant
légèrement, il remmenait Miraut qui avait à peine eu le temps de
voir le pays et, à deux reprises consécutives, n'eut même pas la
chance d'apercevoir Lisée, absent du village ces jours-là.
À la troisième fugue il fut plus heureux; mais, craignant la
Guélotte, il n'était pas venu japper sous les fenêtres; il s'était
caché aux alentours, attendant pour s'aventurer de voir son ami ou
d'entendre son pas, afin d'être bien sûr qu'il se trouvait à la
maison et de ne pas avoir visage de bois.
Un instinct tout-puissant lui disait que malgré tout il ne devait
pas désespérer de vaincre un jour sa résistance inexplicable.
Après deux heures d'attente, sa patience fut récompensée et ce fut
Lisée en personne qui sortit sur le pas de sa porte.
En quatre bonds il fut à lui et lui témoigna aussi follement qu'il
put son affection et la joie qu'il avait de le retrouver enfin.
Obéissant lui aussi à son coeur, sans réfléchir le moins du monde,
Lisée lui rendait ses caresses et lui parlait avec amour lorsque
M. Pitancet apparut tout à coup dans le sentier du verger. Il vit
toute la scène et, avant même de souhaiter le bonjour au chasseur,
ne put, sans une certaine aigreur, lui marquer l'ennui qu'il
éprouvait à faire tant de voyages consécutifs qui n'avaient pas de
raison de finir.
--Vous m'aviez promis de ne pas le rattirer, ajouta-t-il, en
saisissant prudemment le chien par son collier et en l'attachant
de nouveau. Pourquoi le caressez-vous? S'il sent que vous êtes
avec lui et qu'il sera bien reçu, il reviendra toujours, il faut
en finir une bonne fois. Là-bas, il est bien et a tout ce qu il
lui faut, il nous connaît, il commence à s'attacher à la maison:
promettez-moi que, si jamais il revient, vous ne le recevrez pas,
vous le gronderez et vous le renverrez en le menaçant du bâton.
Vous comprenez bien que si je l'ai payé si cher, c'est pour
l'avoir à moi, non pas pour qu'il revienne ici et que je fasse
continuellement la navette entre les deux patelins. S'il en était
ainsi, j'aimerais mieux y renoncer et que nous défassions le
marché.
La Guélotte, arrivant à la cuisine, avait entendu les dernières
paroles de l'acheteur. Une appréhension terrible la gagna que M.
Pitancet ne redemandât les trois cents francs versés, et
peut-être, mais très légèrement, quoi qu'elle en eût dit, écornés
pour le paiement de la dernière amende. Et puis elle avait eu le
dessus, elle ne voulait à aucun prix reprendre cette charogne à la
maison. Ce fut elle qui fit la réponse:
--Vous avez bien raison, monsieur, tout ce qu'il y a de plus
raison. C'est le vôtre et je vous l'aurais dit plus tôt sans la
crainte de vous blesser, mais il vaut mieux, pour vous comme pour
nous, que nous ne lui donnions plus rien à manger et que nous ne
le laissions plus entrer, parce que, sans cela, malgré vos voyages
et vos bons traitements qu'il ne mérite pas, il reviendra
toujours.
--C'est donc entendu, conclut l'autre, et je compte sur vous.
--Pour ce qui est de moi, affirma-t-elle, vous pouvez être sûr et
certain d'une chose, c'est que chaque fois qu'il approchera de ma
cuisine, c'est du balai que je lui donnerai au lieu de soupe, oh!
sans lui faire de mal, soyez tranquille, je sais bien à quels
endroits on peut taper. Quant à celui-ci, continua-t-elle en
désignant d'un geste de mépris son époux, c'est une vraie
andouille, ça n'a pas plus de nerfs qu'un lapin, mais j'arriverai
bien à lui faire entendre raison.
Lisée, à cette apostrophe, commença par prier sa femme de fermer
son bec et vivement, si elle ne voulait point savoir ce que pesait
son poing; ensuite, ne voulant pas passer aux yeux d'un étranger
pour un homme d'une sensibilité ridicule, malgré sa profonde
douleur et son envie de garder Miraut, il affirma à M. Pitancet
qu'il n'aurait point à se plaindre de lui et que le chien ne
trouverait plus asile dans sa maison d'où il le repousserait sans
le battre.
M. Pitancet prit acte de cette déclaration; il remercia le
chasseur, dit qu'il comptait sur sa parole, sur son honnêteté et
finalement remmena Miraut, lequel commençait à s'habituer à ces
petits voyages et, ferme en ses desseins, se préparait d'ores et
déjà à recommencer à la première occasion.
Cette occasion ne tarda guère.
Pour le règlement d'une vieille et importante affaire, M. Pitancet
fut appelé pour quelques jours à s'absenter. Il partit après avoir
recommandé à sa femme de veiller soigneusement à ne pas laisser
s'échapper le chien, ce qui n'empêcha nullement ce dernier de
casser sa chaîne, d'enfoncer un carreau et de revenir dare dare à
Longeverne où la Guélotte se réjouissait déjà de ne plus le
revoir.
Lisée et sa femme étaient au jardin quand il arriva. Voyant son
maître et ami, il n'hésita point à venir à lui malgré la présence
de l'ennemie.
--Revoilà encore cette sale viôce! glapit-elle en le
reconnaissant. J'espère bien cette fois que tu vas le recevoir de
la belle façon, si tu n'es pas une poule mouillée comme tu le
prétends. Tu sais ce que tu as promis à M. Pitancet. Allez, ouste!
fous le camp! continua-t-elle en brandissant son râteau dans la
direction de Miraut.
--Va-t'en! ajouta Lisée au chien abasourdi de cet accueil;
va-t'en!
Miraut, arrêté dans son élan, resta stupide devant ces
injonctions, puis ne voulant point croire que c'était possible, il
resta là sur place, le cou tendu, semblant interroger encore et
demander des précisions.
--Veux-tu bien foutre ton camp! reprit la femme en s'élançant sur
lui, tandis que Lisée--c'était la première fois--ne faisait rien,
ne disait rien pour le défendre.
À quelque cinquante mètres de la maison, sur le revers du coteau,
Miraut se retira et s'assit sans mot dire, regardant avec
étonnement du côté du jardin, espérant toujours qu'un mot de
Lisée, mettant un terme à cette comédie, le rappellerait enfin.
Mais Lisée, sombre et morne, ne fit pas un geste, ne proféra pas
une parole et rentra à la cuisine sans même jeter un coup d'oeil
de son côté.
Le soir tomba et il ne le revit pas. Alors il vint rôder autour de
la maison et aboyer sous les fenêtres pour qu'on lui ouvrît: ainsi
agissait-il après les chasses et les promenades lorsqu'il trouvait
portes closes.
--Je vais lui ouvrir, décida Lisée, on ne peut pas le laisser
coucher dehors.
--Je te le défends, protesta la Guélotte, je ne veux pas qu'il
remette les pattes ici; ce n'est plus ton chien, tu n'as pas le
droit de le recevoir ou bien tu n'es qu'un voleur.
C'était pourtant exact que le véritable maître de Miraut, celui
qui l'avait payé de ses deniers ou plutôt de ses billets bleus,
lui avait interdit de l'accueillir désormais et qu'il avait promis
de le repousser: il baissa la tête et s'alla coucher.
Mais il ne dormit point et il put entendre Miraut qui aboya
longtemps. Las et affamé sans doute, il ne cessa ses appels que
pour faire un tour par le village et chercher sa nourriture.
Pourtant, le lendemain matin, quand la Guélotte ouvrit la porte,
elle le trouva couché sur la levée de grange.
Elle se hâta de l'expulser en lui jetant des pierres, et le chien,
s'éloignant à regret, revint se poster au milieu du coteau à la
même place que la veille, attendant Lisée, espérant toujours et
quand même être recueilli.
Dès que le chasseur sortait, il se redressait, tremblant de tous
ses membres, les yeux brillants, le cou tendu, attendant qu'il
regardât de son côté pour multiplier ses supplications muettes et
lui dire avec tout son coeur et toute son âme: «Voyons, puis-je
aller près de toi?» Mais Lisée, bien que le sachant là, ne faisait
pas mine de le remarquer et, le coeur serré, rentrait bientôt à la
cuisine où l'accueillaient les sourires et les haussements
d'épaule méprisants de sa femme.
Trois jours de suite, Miraut erra autour de la maison, aboyant,
demandant asile, demandant à manger, rôdant la nuit par le
village. Il s'acharnait, il espérait envers et malgré tout espoir,
et Lisée, lui aussi, vécut trois jours d'angoisses et de
souffrances atroces, répondant à peine aux gens, voisins et amis
qui lui parlaient de ce chien, louaient sa fidélité et
s'extasiaient sur un attachement si tenace et si singulier à leurs
yeux.
M. Pitancet, absent du Val, n'était pas venu chercher son chien,
bien que la Guélotte, qui ignorait ce détail, eût écrit dès le
second jour. Elle s'inquiéta un peu au début de ne pas le voir
accourir aussitôt, puis, sa nature égoïste reprenant le dessus,
elle se dit: «Après tout, qu'il crève de faim ou qu'il lui arrive
malheur, je m'en moque, ce n'est plus le nôtre.»
Cependant, Miraut ne mangeant guère que de vagues rogatons ainsi
que quelques saletés dénichées à grand'peine au hasard de ses
recherches nocturnes par les fumiers et les ordures, rongé par un
souci tenace, dévoré par le chagrin, maigrissait de plus en plus.
Il était là, passant ses jours accroupi dans une attitude de
sphinx miteux, car tant que la maison n'était pas fermée, que les
lumières n'étaient pas éteintes, il attendait, espérant encore que
son maître l'appellerait et le reprendrait. Son poil qu'il ne
lustrait plus se hérissait, se collait, devenait sale; il était
crotté, boueux, minable, avait un air harassé, se levait à peine
craintivement lorsque quelqu'un passait à proximité, fuyait les
gosses qu'il connaissait, regardait tout le monde avec méfiance et
marchait comme rattroupé, l'échine à demi cintrée, ainsi qu'un
infirme ou un petit vieux.
Et Lisée se mangeait le sang, se disant que ce M. Pitancet n'était
au fond qu'une brute et une salle rosse puisqu'il avait le courage
ou la lâcheté de laisser ainsi une pauvre bête si longtemps à
l'abandon.
«D'ailleurs, pensait le braconnier, reste à savoir si maintenant
Miraut se laissera remettre la main au collet. Chez nous, c'était
facile, mais au milieu du communal, ce sera une autre paire de
manches. Si, après cette saleté-là, le monsieur compte sur moi
pour la chose, il peut se fouiller. Il s'arrangera avec la vieille
puisqu'ils ont voulu manigancer l'affaire ensemble et je n'ai pas
peur, malgré sa maigreur de squelette et sa fatigue, le chien n'en
reste pas moins un fameux trotteur.»
--Pauvre bête! si ce n'est pas malheureux! Ah! je n'aurais jamais
dû le vendre, ajoutait-il.
Voyant Lisée sortir et aller au village, Miraut, efflanqué, à bout
de forces, se leva quand même et s'approcha, résolu à faire une
tentative encore et une suprême démarche.
Un combat affreux se livra en l'homme. Que faire? Le nourrir, le
laisser revenir? Quelles scènes nouvelles à la maison! Ce serait
intenable! Et l'autre, la brute du Val, pensait-il, avait sa
promesse.
D'autre part, il sentit que si le chien venait jusqu'à lui, le
caressait seulement, il n'aurait plus le courage de le renvoyer
et, la mort dans l'âme, de loin, sans oser regarder, il fit un
geste qui lui interdisait d'approcher davantage.
Miraut, qui ne le quittait pas des yeux, comprit et s'arrêta. Un
immense désespoir de bête, un désespoir que les humains ne peuvent
pas comprendre ni concevoir parce qu'ils ont toujours, eux, pour
atténuer les leurs, des raisons que les chiens n'ont pas, le
gonfla comme une voile sous l'orage. Il s'assit sur son derrière
et regarda encore, regarda longuement Lisée qui, les jambes
flageolantes et le dos rond, disparaissait au coin de la rue,
derrière les maisons.
Longtemps, comme ahuri, ne semblant pas vouloir comprendre encore
ni se résigner, il resta là, stupide, à mi-chemin. Et il vit Lisée
revenir et il se redressa de nouveau, secoué d'un frisson, ému
d'une espérance.
Le chasseur se redemandait ce qu'il ferait. La lutte en lui
n'était pas finie. Peut-être allait-il céder à son coeur, à son
sentiment, à son désir; mais la Guélotte parut.
--Encore cette sale carne! hurla-t-elle, en ramassant des
cailloux.
Et l'homme laissa faire.
Miraut comprit que tout était fini, qu'il n'avait plus rien à
attendre ni à espérer et, ne voulant malgré tout point retourner
au Val où il retrouverait pourtant la niche et la pâtée, ne
voulant point déserter ce village qu'il connaissait, ces forêts
qu'il aimait, ne pouvant se plier à d'autres habitudes, se faire à
d'autres usages, il s'en alla sombre, triste, honteux, la queue
basse et l'oeil sanglant jusqu'à la corne du petit bois de la Côte
où il s'arrêta.
Alors il se retourna, regarda le village et, debout sur ses quatre
pattes, il se mit à hurler, à hurler longuement, à hurler au
perdu, à hurler au loup, à hurler à la mort, ainsi qu'il avait
fait autrefois aux heures tragiques de sa vie, comme jadis à
Bémont lorsque l'avait recueilli Narcisse, comme naguère à
Longeverne le soir où Clovis Baromé s'était tué.
Et sa plainte sonna comme un glas, et les autres chiens y
répondirent, et tout le monde s'en émut, et c'était vraiment
lugubre et désespéré.