Cependant l'aboi de Miraut et son passage dans le pays n'avaient
pas été sans être remarqués. La Guélotte, en train de sarcler le
jardin qu'ils avaient en dehors du village, dans les clos de la
fin dessous, fut avisée de l'événement par la Phémie qui accourut
à elle, les bras levés, comme pour annoncer un grand malheur.
Cette grande bringue pourtant, comme disait Lisée, n'avait plus
rien à craindre pour ses poules, puisque, depuis fort longtemps,
le chien avait renoncé à ce gibier stupide; mais ils n'étaient
toujours point camarades et elle avait conservé pour Miraut une
haine farouche. La Phémie, donc, vint aviser la Guélotte de ce
retour et de la joie non dissimulée de Lisée.
Immédiatement, craignant toujours pour la sécurité du marché et
redoutant la restitution des trois cents francs, elle rentra à la
maison afin de rappeler à son mari que le chien n'était plus à lui
et lui remettre en mémoire les promesses qu'il avait faites à son
acquéreur.
Elle les trouva tous deux, l'homme et le chien, dans la chambre du
poêle, en train de se caresser et de se tenir des discours
réciproques qui devaient être d'ailleurs parfaitement inutiles.
Miraut était heureux: il ignorait ce que c'est qu'un marché; du
moment que Lisée le recevait bien, il pouvait croire que l'ère de
la séparation était révolue et que c'en était fini du cauchemar du
Val: l'arrivée de la patronne jeta une ombre sur sa joie et lui
fit se souvenir qu'il avait toujours en elle une ennemie. Par
politesse toutefois, par bonté de coeur, pour montrer qu'il ne
gardait à personne rancune du méchant tour qu'on lui avait joué,
il vint à elle et voulut la caresser, mais elle le repoussa
brutalement en disant:
--Qu'est-ce qu'elle revient faire ici, cette sale charogne?
Et s'adressant à son mari:
--Tu sais, ce n'est pas honnête ce que tu fais là. Tu avais promis
à M. Pitancet de ne pas le rattirer s'il revenait et je me demande
ce qu'il dirait s'il venait vous trouver ici tous les deux, comme
des idiots, à vous faire des mamours. Tu as fait un marché avec
cet homme, il t'a payé largement; si tu agis de telle sorte que le
chien se sauve toujours de sa maison, c'est comme si tu le volais.
--Si Miraut ne veut pas rester là-bas, je ne peux pourtant pas...
et puis, enfin, je ne suis pas allé le chercher, il est là, ce
chien, et je ne veux pas le tuer puisqu'il n'est pas à moi. Il ne
veut pas s'en aller tout seul; les premières fois on est toujours
obligé de venir les rechercher. D'ailleurs, si ce monsieur ne veut
pas qu'il se sauve, il n'a qu'à le soigner et à mieux le garder.
--Tu vas lui écrire tout de suite qu'il revienne le reprendre le
plus tôt possible, exigea la patronne.
--Ça ne presse pas, atermoya Lisée. M. Pitancet pensera bien qu'il
s'en est venu ici, et il viendra le chercher sans qu'on ait à le
prévenir.
--Eh bien! si tu n'écris pas, c'est moi qui vais écrire. S'il
allait rechasser ici, ce serait peut-être nous encore qui
écoperions.
--Écris, si tu veux, concéda Lisée; c'est trois sous de foutus
tout simplement.
Le soir même, une lettre à l'adresse de M. Pitancet le prévenait
de l'équipée de son chien, et le lendemain après-midi il remontait
la côte avec son cheval et sa voiture.
Miraut avait écouté d'une oreille attentive la discussion: le nom
de l'homme du Val, prononcé à plusieurs reprises, l'avait très
inquiété; pourtant, comme la patronne n'avait pas trop crié,
qu'elle n'avait pas fait d'éclats, qu'elle ne l'avait ni chassé,
ni battu, il put croire qu'elle consentait à sa réintégration au
foyer et ne condamnait pas trop son retour. Il eut, le soir, le
plaisir de voir Philomen et Mirette qui, ayant appris son retour,
vinrent lui faire une petite visite d'amitié et s'enquérir, chacun
à sa façon, des péripéties de son voyage et de son arrivée.
Les deux hommes ne purent s'entretenir seul à seul: leur
conversation se ressentait de cette gêne, car la Guélotte,
soupçonnant entre eux--qui sait?--peut-être un vague projet
d'entente au sujet de Miraut, ne les quitta point d'une semelle et
accompagna même son homme lorsqu'il reconduisit jusqu'au seuil le
chasseur qui allait se coucher.
Lisée néanmoins avait dit son émotion et sa joie à voir que le
chien ne l'avait point oublié et avait su, sans s'égarer, franchir
les vingt ou trente kilomètres qui séparent la commune du Val du
territoire de Longeverne.
Ils se souvinrent des beaux jours vécus, des grandes randonnées
précédentes, des longues parties de jadis: on évoqua la mémoire de
Bellone et de Fanfare; on parla de la jambe de Pépé qui allait de
mieux en mieux et, sans qu'on en eût soufflé mot, à la seule idée
de la nouvelle séparation et du prochain départ du chien, on se
sépara tout tristes.
Cependant Miraut dormait derrière le poêle, Moute d'un côté, Mique
de l'autre, car Mitis, depuis quatre jours, tenté par le soleil et
s'ennuyant au village, avait déserté la maison et vadrouillait,
disait Lisée, à travers champs où il faisait une chasse terrible
aux nids de cailles et aux compagnies de perdreaux. Les deux
chattes étaient toutes contentes, elles aussi, d'avoir retrouvé
leur camarade. Ils s'étaient parlé brièvement. La vieille Mique
avait eu l'air d'interroger: Rron? Miraut avait répondu: Bou! et
toute une histoire tenait dans ces syllabes lourdes de sens et
profondément nuancées. On s'était fait des gros dos et des
frôlements, on s'était donné des coups de pattes et des coups de
langue et l'on se trouvait heureux tout simplement.
Miraut se tranquillisait; il passa une excellente nuit, une
matinée meilleure encore, espérant l'heure où Lisée l'emmènerait
faire un tour par le village ou dans les champs.
Mais comme il s'étirait, du devant d'abord, du derrière ensuite,
pour indiquer qu'il s'ennuyait, le pas terrible et qu'il ne
connaissait que trop déjà, le pas de M. Pitancet retentit sur le
pavé de la cour et le fit tressaillir d'étonnement et d'angoisse.
De saisissement, il n'aboya pas, mais comme pour chercher un
refuge, il se précipita vers Lisée.
À ce moment, la porte s'ouvrait et la voix du maître, souhaitant
le bonjour à la Guélotte, retentit.
--Mon pauvre Mimi! s'apitoya le chasseur en posant sa main sur le
crâne de son ami.
L'homme entra et le chien, en le voyant, eut un instinctif
mouvement de recul. Pourtant, comme il était impossible d'éviter
la rencontre et que ce nouveau maître n'avait jamais été méchant
pour lui, il ne fuit pas, s'approcha en rampant à son appel et,
étendu à ses pieds, le regarda de ses yeux suppliants qui
semblaient dire: «Je t'en prie, laisse-moi ici, ou reste avec
nous: je ne saurais m'accoutumer à habiter au Val.» M. Pitancet le
caressa, lui reprocha doucement avec de petits mots d'amitié sa
fugue hypocrite, et, sans rancune, lui offrit un petit bout de
sucre. Miraut n'y toucha point et le laissa tomber, mais,
reconnaissant tout de même de ce geste de générosité, il lécha les
doigts du bourreau et se coucha docilement, comme résigné à son
sort.
Miraut avait son idée.
Sans en avoir l'air, il guettait la porte et profita d'une minute
d'inattention pour gagner la cuisine; malheureusement pour lui,
l'ouverture du dehors était close et il ne put, agissant vite,
avant qu'on ne le remarquât, que gagner la remise et l'écurie où
il se disposa à se cacher habilement.
Lisée offrit un verre à M. Pitancet qui voulut à toute force
régler la dépense de Miraut; par politesse celui-ci accepta de
trinquer, puis, la chose faite, il tira de sa poche une chaîne
d'acier pour attacher le chien.
Le croyant à la cuisine, il l'appela; mais Miraut ne vint point.
Lisée, estimant qu'il obéirait mieux à sa voix, l'appela à son
tour, mais il ne parut pas davantage.
--Il n'est pas sorti pourtant, affirmait la Guélotte: la porte n'a
pas été ouverte; il est sans doute allé dormir à la remise.
On s'en fut à la remise et l'on alla jeter un coup d'oeil à
l'écurie, mais pas plus à un endroit qu'à un autre on aperçut de
Miraut; on l'appela, on cria son nom: il ne répondit ni
n'accourut.
--Sapristi, s'étonnait M. Pitancet, mais il est pourtant quelque
part, et si rien n'a été ouvert il ne peut être que dans la
maison.
Pour être puissamment déduit, ce raisonnement ne faisait toujours
pas retrouver le chien.
--Il est probablement monté à la grange, hasarda la Guélotte.
La grange fut visitée, explorée et sondée dans tous les recoins
accessibles: Miraut n'y était pas.
--Il ne peut être qu'à la remise ou à l'écurie, conclut la
Guélotte qui, prise d'un soupçon, regardait d'un oeil sévère son
mari. Tu n'aurais pas ouvert la porte en allant à la cave, tout à
l'heure? demanda-t-elle.
--En fait de porte, je n'ai ouvert que celle de l'armoire pour
prendre la bouteille de goutte, répliqua Lisée; je n'ai pas quitté
un seul instant M. Pitancet qui n'a pas voulu que je descende.
--Enfin, ce chien n'est pas rentré sous terre, tout de même. Il
n'aurait pas eu l'idée de se cacher, émit ce dernier.
Lisée hocha la tête, indiquant par ce geste que Miraut était au
contraire bien capable de cela et de toute autre chose encore, par
exemple d'avoir réussi à prendre tout seul, et par des moyens de
lui seul connus, la clef des champs. Il rappela le carreau cassé
de jadis, et l'on refit sur sa demande une minutieuse inspection
des ouvertures qui n'amena rien de nouveau.
À la fin des fins, on se résolut à tenir en détail et dans tous
les coins et recoins l'écurie et la remise.
On commença par l'écurie: on visita les crèches dessus et dessous,
on retourna l'amas de paille entassée dans un coin; on regarda
entre le mur et la cage à lapins, sur la brouette, derrière les
portes: nulle part on ne trouva trace de son passage.
Dans la remise l'inspection se continua minutieusement; on
bouscula toutes les caisses, on chercha dans tous les recoins;
tout avait été chambardé; il ne restait plus qu'un endroit qui
n'avait pas été exploré, mais il semblait impossible que le chien
y fût. C'était un amas hétéroclite de vieilles planches et de
vieux paniers, d'outils au rebut, de manches cassés, de vieilles
hardes, de cuirs de jougs pourris, entassés au petit bonheur
contre une vieille crèche, elle-même pleine de débris très
antiques et sans aucune valeur.
--C'est idiot de penser qu'il est là derrière ou là-dessous,
disait M. Pitancet. Qu'est-ce qu'il y foutrait et comment
aurait-il pu s'y fourrer? Un chat aurait déjà du mal à s'y frayer
un passage.
Comme il n'y avait plus que cet endroit-là qui n'avait pas été mis
à nu, on continua tout de même de le déblayer. Ce ne fut qu'à la
dernière planche soulevée et quand on désespérait qu'on découvrit
bel et bien Miraut qui s'était réfugié là-dessous. Comment? au
prix de quels travaux? Il avait dû se faufiler, s'allonger,
s'aplatir, se raser. Et il était là devant tous, couché vaguement,
plutôt accroupi, rattroupé sur lui-même. Il n'essaya d'ailleurs
point de feindre davantage et de simuler le sommeil: il n'était
pas si stupide; mais il se contenta de battre lentement son fouet
et de contempler de son regard profond et si triste le trio qui le
déterrait de là. Il eut pour Lisée surtout un coup d'oeil
impressionnant comme un reproche muet, un coup d'oeil qui semblait
lui demander raison de cet abandon, un coup d'oeil tel que l'autre
n'y put tenir et, laissant la Guélotte et M. Pitancet se
débrouiller avec lui comme ils l'entendraient, le coeur chaviré
d'une douleur plus vive encore qu'au premier jour, il alla par les
rues du village comme une âme en peine et s'en vint échouer chez
Philomen.
Quand il ne vit plus son vieux maître, quand il se sentit seul,
abandonné aux mains de ces deux êtres dont l'un le détestait, dont
l'autre lui imposait l'exil, Miraut comprit qu'il n'avait pas de
sursis à attendre ni de grâce à espérer. Il se laissa passer la
chaîne et conduire à la voiture où, attaché de nouveau, il fut
bientôt emporté au galop du cheval qui filait derechef sur la
route du Val.
Lisée, entendant les grelots sonner dans le fracas des roues, eut
un geste d'accablement.
--C'est plus fort que moi, affirma-t-il, mais je ne peux pas m'y
faire, je peux pas me raisonner, une si bonne bête! Bon Dieu, que
les hommes sont lâches et les femmes mauvaises!
--Quand Mirette fera des petits, je t'en élèverai un, offrit
Philomen qui ne savait que trouver pour consoler un peu son ami.
--Merci, mon vieux, merci, non! C'est Miraut, vois-tu, qu'il me
faut, je ne pourrais plus rien faire avec un autre.
À Velrans, Pépé revit encore passer la voiture fatale emportant
Miraut qui sans doute le reconnut, car il jappa en passant:
peut-être un adieu, peut-être un appel. Le chasseur en fut tout
retourné; il avait interrogé des gens et avait appris l'histoire
des procès-verbaux et la surprise de la vente.
En bon camarade, il se désolait de n'avoir pu rencontrer Lisée,
car il se doutait des terribles étamines par lesquelles il avait
dû passer avant de s'avouer vaincu et de céder.
«Peut-être aurais-je pu l'aider? se disait-il. Pourquoi n'est-il
pas venu me voir non plus? Si c'étaient des sous qui lui
manquaient, il n'aurait eu qu'à dire un mot; j'ai toujours quelque
part, dans un bas de laine, un cent d'écus de réserve en cas de
malheur, que personne ne sait, pas même la bourgeoise, pour me
tirer d'un mauvais pas ou pour obliger un ami.»
Et il enrageait en pensant qu'il n'était pas encore tout à fait
assez valide pour accomplir seul, aller et retour, le voyage à
pied de Longeverne; mais il se promit, dès qu'une voiture irait
là-bas, de saisir l'occasion par les cheveux, d'aller demander
lui-même des explications à son copain et lui offrir, s'il en
était encore temps, ses services.
Miraut, assurément très triste d'être remmené au Val, n'était
cependant pas aussi désespéré que le premier jour, car il avait au
coeur le secret espoir de s'échapper encore et bientôt, surtout
maintenant qu'il savait la manière de s'y prendre, et de revenir
de nouveau à Longeverne.
Rien n'aurait su le distraire de ce projet ni personne l'empêcher
de le réaliser. Un chien qui s'est mis en tête une idée n'en
démord pas et Miraut était un vrai chien, un fameux chien, un
sacré chien, comme on disait. Il se jura donc, chaque fois qu'il
serait libre, de filer bon gré mal gré, de lasser la patience de
son acheteur, de lui éreinter son cheval et de vaincre coûte que
coûte l'indifférence ou la faiblesse de Lisée. Il n'habiterait
qu'à Longeverne, cela seul était certain; il y vivrait comme il
pourrait, mais il resterait là et rien ni personne ne saurait l'en
empêcher.
Ce fut pour cela qu'il n'opposa aucune résistance, simula
l'obéissance, rentra dans la maison du Val comme s'il revenait
chez lui, accepta toutes les caresses et les rendit, mangea autant
qu'on voulut, suivit docilement en promenade M. Pitancet jusqu'au
jour où, bien convaincu de son accoutumance, le patron lui retira
la laisse et le laissa libre dans la maison.