Quatre automnes passèrent qui firent de Miraut un maître. La
chasse n'avait plus pour lui de secrets: il n'était pas dans tout
le territoire de la commune un canton de lièvre qu'il ne connût,
un gîte possible qu'il ne soupçonnât, un terrier dont il ne pût
désigner le propriétaire. Il savait qu'à toutes les saisons un
nouveau lièvre revenait s'installer dans telle haie, dans tel gros
buisson, un jeune levraut s'établir dans telle combe ou dans tel
murger; il distinguait les jours où ces locataires maniaques
préféraient les logis de plein air des luzernes et des trèfles à
l'abri touffu des grands bois; il connaissait les haies giboyeuses
et n'ignorait pas qu'au moment de la chute des feuilles et les
jours de grand vent, les sillons des grands labours bruns recèlent
plus d'un capucin.
Quant aux ruses déployées par les adversaires, il les connaissait,
les devinait, les pressentait. Dès qu'il lui arrivait de lever un
lièvre, il devait se dire pour des tas de raisons qui eussent
échappé même à Lisée: «Toi, mon gaillard, tu es jeune, tu feras
une pointe en dehors du bois et tu reviendras soit à droite, soit
à gauche, j'aurai l'oeil»; ou encore: «Oh, oh! voici une vieille
connaissance; où va-t-il faire ses doublés et crocher aujourd'hui,
le citoyen?» Selon la direction prise, il savait où la piste
s'embrouillerait et de quel côté il faudrait opérer les recherches
pour démêler la nouvelle.
Il connaissait la voix de tous les chiens des environs; quand on
était du côté de Velrans, il savait qu'il était autorisé à marcher
à la chasse de Ravageot, et du côté de Rocfontaine aux abois de la
vieille Fanfare.
Il avait un accent particulier, un timbre différent de jappement,
un mouvement de chanson de gueule spécial pour chaque gibier et
dès son premier mot, dès sa quête même, Lisée pouvait déduire:
c'est un lièvre, ou un renard, ou un blaireau, ou un écureuil, ou
encore il est sur un piétement de perdrix ou de cailles.
De même, si le matin était bon, cela se voyait immédiatement à son
allure, à son entrain, à sa joie, à sa façon de renifler et de
chercher; si cela ne marchait pas, il montrait moins de goût,
regardait souvent Lisée, et l'on sentait une légère humeur dans sa
dégaine, une certaine amertume dans son coup de gueule.
Il connaissait aussi bien et même mieux que son maître les
passages favoris des oreillards, et quand il chassait avec
Bellone, ils opéraient maintenant régulièrement à la façon des
renards, elle faisant le chien et lui le chasseur.
Longeverne était son domaine, il y régnait en souverain. Depuis le
jour où, à la ferme de François, il ruina la suprématie amoureuse
de Turc, les femelles se soumirent passivement à son joug et les
autres chiens reconnurent sa puissance. Ils ne lui gardaient point
trop rancune d'être le préféré, d'ailleurs ils n'y perdaient rien
puisque, avant lui, c'était Turc; avant Turc, c'était Samson.
Miraut se montrait moins jaloux et moins féroce que les deux
premiers, témoignant souvent, après la chevauchée victorieuse et
jusqu'à ce que le talonnât de nouveau le désir, d'un certain
abandon philosophique dont profitaient sans vergogne les rivaux.
Ils lui cédaient leur tour de corne devant la forge de Martin, lui
abandonnaient le fumier qu'ils mettaient en coupe et ne lui
cherchaient jamais de querelles.
Quand ils se rencontraient par les rues, ils dressaient le nez,
battaient du fouet, s'approchaient sans défiance, se flairaient
réciproquement le museau et le reste et, selon que cela leur
disait, jouaient quelques minutes à se mordiller, à se rouler, ou
à d'autres jeux encore d'une naïve obscénité.
Si d'aventure, dans les jeux de gueule, il arrivait à l'un d'eux
de serrer un peu trop fort et qu'un léger nuage s'ensuivît, le jeu
cessait purement et simplement et l'on partait chacun de son côté.
Miraut avait appris à connaître toutes les maisons du village et
les ressources particulières qu'elles offraient selon les heures
et selon les jours. Sans doute il était nourri chez Lisée et
n'avait pas grand'faim,
mais toute trouvaille est une joie que décuplent encore le plaisir
de la recherche et la fièvre de la découverte. Combien lui
paraissaient supérieures à la pâtée domestique, et hautes en goût
et pimentées selon la norme canine, les ventrailles faisandées et
puantes découvertes en un coin de haie ou les délivrances de
vaches arrachées de vive lutte au fumier puissant dans lequel
elles avaient croupi et fermenté!
Il savait que telle cuisine est toujours ouverte et que l'on y
peut impunément boire, dans le seau des cochons, une eau
savoureuse, épaissie de son et de pommes de terre cuites délayées;
que dans certain coin ou au pied du pilier, l'assiette du chat
recèle toujours une lapée de lait ou un relief de fricot qu'on
peut s'adjuger sans inconvénients. Il n'ignorait pas que, parmi
les balayures de la grosse maison du bout du village et derrière
l'auberge de Fricot, près du jeu de quilles, on trouve
régulièrement des os à ronger, des bouts de peaux appétissants,
des couennes de lard et des tendons doublement savoureux. Il avait
repéré avec soin les baraques hostiles et dont les gens n'aiment
pas les bêtes. Il savait que le fromager du pays était enclin à
l'indulgence et lui voulait du bien et que sa femme--décidément,
une sale race que les porte-jupons--était loin de professer à son
égard les mêmes sentiments, qu'il fallait, avant d'aller saluer le
mari, s'assurer au préalable qu'il se trouvait seul, si l'on ne
voulait point obtenir un bon coup de balai au lieu d'une belle
rondure de gruyère ou d'un appétissant morceau de «serret».
Il connaissait de même toutes les personnes du pays, distinguait
dans la rue les amis qu'il saluait d'un sourire, d'un tortillement
du derrière, d'un battage de queue ou d'un lessivage de mains; il
avait déterminé, à une bouchée près, le degré de générosité des
gosses à qui il ne faisait jamais de mal et qu'il caressait au
passage. Tous d'ailleurs l'aimaient et il en était peu, parmi eux,
qui, à l'heure du goûter, ne prélevassent sur leur chanteau de
pain un morceau de croûte ou de mie, pour le jeter au chien et
s'émerveiller de ce qu'il l'attrapât toujours si facilement, au
vol. Il se prêtait assez volontiers à leurs fantaisies, se
laissait coiffer d'une casquette ou d'un béret, couvrir d'un
tricot et serrer la patte pour la poignée de main amicale de la
séparation.
Il témoignait d'une indifférence polie, d'une réserve digne et
légèrement. dédaigneuse envers les étrangers qu'il ne connaissait
point, à condition qu'ils fussent à peu près vêtus selon la norme
paysanne. Il professait pour les messieurs à pardessus et à
chapeau melon un mépris non dissimulé et pour toute la gent mal
vêtue et déguenillée une haine violente qui pouvait aller
quelquefois jusqu'au coup de dent. Le gibus lui faisait horreur
non moins que la besace; toutefois sur ce dernier point, Lisée,
brave homme, arriva, à force de leçons et de discours, à lui faire
admettre un distinguo. Respect aux vieillards, lui enseigna-t-il,
et s'il ne put parvenir à extraire du coeur de son chien tout
sentiment d'antipathie envers les vieux mendigots, du moins
obtint-il qu'il les laissât pénétrer dans la maison et réciter
leur «Notre Père» sans trop montrer les crocs. Mais pour ceux qui
étaient jeunes et solides, les rouleurs, les trimardeurs,
commerçants d'occasion, industriels à la manque, marchands de
peaux de lapins ou de mine de plomb, il resta impitoyable et
féroce et faillit même faire arriver à son maître une sale
histoire pour avoir déchiré, en même temps que les bandes
molletières, un peu de la viande d'un gentilhomme cornemuseux qui
mettait vraiment une insistance trop grande à vouloir, malgré les
portes closes, souhaiter le bonjour à Lisée ou à la Guélotte.
Mordu et saignant, il criait qu'il irait trouver le maire si on ne
lui payait pas des dommages-intérêts, une indemnité, la forte
somme, quoi! Philomen, qu'il ne connaissait point et interrogeait
à ce sujet, lui apprit justement que les gendarmes arrivaient à
l'entrée du village et qu'il pourrait bientôt, en toute justice,
leur exposer ses griefs. La chose d'ailleurs était absolument
fausse, mais l'autre, dont la conscience n'était probablement pas
très nette, profita du conseil pour s'éclipser rapidement.
Au reste, si Miraut n'avait aucun des instincts ni des habitudes
du chien de berger et s'il ne s'approchait jamais des vaches, il
n'en constituait pas moins un fameux et très sûr chien de garde.
Son nez subtil, sa fine oreille l'avertissaient avant tout le
monde de ce qui se passait aux alentours de la maison. Lui, qui
avait tant massacré de poules au temps de sa jeunesse folle,
protégeait maintenant ces bestioles domestiques, la nuit et en
hiver, du putois et de la fouine; le jour, des attaques de la buse
et de l'épervier. Les lapins ne l'intéressaient plus; il
dédaignait profondément, et pour cause, leur insignifiant fumet,
et même libérés de leur cage, il les regardait tourner autour de
lui sans envie d'y toucher.
Durant le jour, quand il n'était pas occupé à sa tournée au
village, il se tenait, soit auprès de Lisée, soit couché sur la
paille de la levée de grange ou sous l'auvent de la porte de
l'étable. Il signalait régulièrement par un aboi la présence d'un
arrivant ou d'un passant, son oreille ne le trompant jamais.
Les soirs d'hiver, couché derrière le poêle avec les chats, on le
voyait de temps à autre lever le mufle, pousser un grognement
d'amitié, d'indifférence ou de colère et de surprise selon que
c'était un ami proche, un parent, un voisin quelconque ou un
étranger qui approchait. On pouvait même savoir quand c'était
Philomen qui venait en traversant l'enclos. Miraut alors poussait
la politesse jusqu'à se lever pour aller le recevoir à la porte;
si c'était un mendiant en qui il soupçonnait le rapineur, on avait
grand'peine à le tenir; il aurait dévoré l'intrus si on l'eût
laissé faire. Quant à la Phémie, il ne la gobait toujours pas; sa
patronne lui avait interdit de japper quand elle venait; cela ne
l'empêchait point de grommeler quand il entendait sa sabotée
particulière et de lui montrer les dents dès que le regard du
maître ne l'obligeait plus à dissimuler ses véritables sentiments.
Tant de qualités professionnelles et domestiques avaient fait de
Lisée et de lui deux amis fraternels qui se pardonnaient
mutuellement leurs fautes: lièvres bouffés par le chien sans
autorisation préalable ni partage équitable avec le maître,
stations trop prolongées du patron chez les bistros quand on
allait en voyage. La Guélotte, elle-même, à la longue, nul
accident fâcheux n'ayant endeuillé sa basse-cour et amoindri son
porte-monnaie, avait fini par l'admettre et par lui témoigner,
dans ses rares bons moments, quelque affection.
La réputation de Miraut avait franchi les frontières naturelles de
sa région. Non seulement par le canton où son premier maître, le
gros, et Pépé, son parrain en somme, avaient exalté ses vertus et
proclamé sa gloire, mais ailleurs, dans les pays voisins, au
chef-lieu d'arrondissement, à Besançon même, les professionnels de
la chasse n'ignoraient pas qu'il se trouvait quelque part, dans
une commune appelée Longeverne, un chien courant vraiment
extraordinaire, épatant, mon cher, et qui faisait l'admiration de
tous ceux qui avaient pu le voir à l'oeuvre.
Et l'on venait le voir. Les gros bonnets du canton, le notaire, le
juge, le receveur d'enregistrement, le percepteur, lorsqu'ils
avaient besoin d'un lièvre, ne dédaignaient pas de pousser, comme
par hasard, jusqu'à Longeverne et de venir proposer, au débotté,
une partie à Lisée pour le lendemain.
Roublard et finaud, le chasseur, quand il avait le temps,
acceptait pour ne point se faire mal voir de ces vindicatifs et
jaloux personnages, mais il n'ignorait pas que ces flagorneries
intéressées s'adressaient beaucoup plus au patron de Miraut qu'à
Lisée lui-même, et l'orgueil qu'il aurait pu ressentir en était de
beaucoup mitigé, car tous ces beaux phraseurs ne l'eussent pas
seulement regardé s'il n'eût eu qu'une carne incapable de lancer,
au lieu du maître chien qu'il avait la joie et l'honneur de
posséder.
D'ailleurs, dès que Lisée, contraint par la besogne, avait quitté
la chasse commencée, le chien, s'en apercevant, ne moisissait pas
en la compagnie des gens à chapeaux et rentrait aussitôt dans ses
foyers.
--Vous ne le vendriez pas, votre chien? demanda un jour au
chasseur maître Gouffé, le notaire, Méridional hâbleur, menteur,
traître comme l'onde elle-même, qui eût vendu son père pour
traiter une affaire avantageuse et dont les paysans appréciaient
beaucoup les qualités administratives.
Lisée éclata de rire à cette proposition.
--J'aimerais mieux vendre ma femme, ricana-t-il, et même la donner
pour rien.
--J'ai pourtant un de mes amis à Besançon, un juge, qui désirerait
un bon courant, je lui ai parlé de Miraut. Il est millionnaire,
vous savez, et en offrirait un très bon prix. Il viendra en auto
un de ces jours, vous pourrez vous arranger.
--Jamais de la vie! protesta Lisée.
--Allons, mon cher, concilia maître Gouffé, il ne faut jamais
dire: fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Il viendra dimanche,
vous verrez, je crois qu'il monterait bien jusqu'à cinq cents
francs; cinq cents balles, c'est une somme, réfléchissez!
--C'est tout réfléchi, trancha Lisée; dites à votre juge qu'il
continue à condamner les pauvres bougres au profit de quelques
drôlesses pour faire plaisir au sénateur cocu de sa région et
qu'il me foute la paix avec Miraut.
--Voyons, ne vous montez pas; c'est un charmant garçon, vous vous
entendrez très bien, vous verrez.
La Guélotte, qui était présente à cet entretien, avait ouvert des
yeux énormes à la proposition d'achat et sa gorge, d'émotion, en
était devenue sèche. Tant que le notaire resta là, elle se
contint, mais quand il fut parti, elle entreprit son homme
aussitôt:
--Y as-tu pensé? Cinq cents francs! On aurait presque deux autres
vaches avec cette somme-là. Songe au lait que nous pourrions
porter à la fromagerie, aux sous qu'on toucherait tous les trois
mois. Tu ne vas pas t'entêter; un chien, ce n'est qu'une bête
après tout et, puisque tu tiens absolument à en avoir un, tu en
trouveras facilement un autre...
--Tais-toi! tonna Lisée. Miraut n'est pas un chien comme les
autres, c'est un ami et un enfant, je suis habitué à lui et lui à
moi, je ne veux pas que tu me parles de cette affaire et si
l'autre, malgré sa galette, a le toupet de venir dimanche, je me
charge, tout en étant poli, de lui montrer qu'un paysan qui n'est
pas un vendu vaut bien un juge.
--Tu n'as jamais été qu'un âne et une brute! ragea-t-elle. On n'a
pas idée, quand on peut faire un si beau marché...
--Assez, nom de Dieu! coupa Lisée.
Le dimanche, en effet, en compagnie de maître Gouffé, l'amateur
s'amena de bon matin et s'invita à chasser avec Miraut et Lisée.
Au premier coup d'oeil, le chien lui plut et, fort complaisamment,
Lisée lui permit d'admirer, au cours des chasses que l'on fit, les
qualités de son compagnon et ami.
Le richard invita Lisée à déjeuner chez Fricot où le notaire avait
fait composer un menu soigné, agrémenté de vins capiteux. Défiant,
Lisée déclina l'offre; mais Gouffé avec sa faconde habituelle
intervint:
--Voyons, cher ami, vous avez été si aimable de nous accompagner,
vous ne pouvez pas refuser...
Et le chasseur dut se mettre à table où il mangea et but
consciencieusement.
On parla chasse ainsi qu'il convenait, mais, dès que les autres
voulurent aborder la fameuse affaire, Lisée fut intraitable.
Après avoir, fort poliment d'ailleurs, répondu en invoquant des
questions sentimentales auxquelles l'autre ne sembla rien
comprendre et comme il insistait trop, jonglant avec les billets
de cent, Lisée, tout d'un coup, très pâle, s'écria:
--Tenez, monsieur, vous êtes bien honnête de m'avoir invité et je
vous remercie de votre repas, mais aussi vrai que vous êtes
millionnaire et que je ne suis, moi, qu'un pauvre bougre de
paysan, vous n'aurez jamais mon chien. S'il vaut cinq cents francs
pour vous, pour moi il n'a pas de prix: on ne m'achète pas un ami
tel que lui comme on achète une conscience de député, et je vous
jure sur ma tête qu'il ne crèvera que dans ma maison.
Là-dessus, il se leva, salua la compagnie et partit à Velrans voir
Pépé.