Lorsque les quatre hommes sortirent de l'auberge, il faisait nuit.
Le ciel s'étoilait, l'air était tiède, un léger vent du sud-ouest
courait dans les arbres du bois de la Côte, apportant
distinctement les sept coups de l'heure qui sonnait à la tour de
l'église de la grande paroisse, à une lieue de là.
--Ah! se réjouit Lisée, c'est le vent du haut, cela pourrait bien
tout de même nous amener la pluie; il ne serait que temps, en
vérité, si l'on veut mettre un peu les bêtes au pâturage avant les
gelées et tuer quelques lièvres, histoire de payer le permis.
À ce moment, tout à coup, Miraut, qui venait de humer bruyamment
le vent, allongea le cou vers le ciel et poussa un long et
sinistre hurlement, hurlement de douleur et d'effroi ainsi qu'il
avait fait déjà lorsqu'il entendit la première fois sonner les
cloches ou qu'il se trouva perdu.
Presque aussitôt, comme s'ils l'eussent compris, Bellone, Ravageot
et sa mère Fanfare l'imitèrent en hurlant éperdument eux aussi.
--Qu'est-ce qu'ils ont donc? s'étonna le gros. On ne sonne pas, et
la lune, je l'ai vu hier encore sur l'almanach, ne doit lever que
vers les deux heures du matin.
Une vieille femme du pays, la mère Baromé, venait dans la
direction de l'auberge. Elle souhaita le bonsoir à tous et, de ses
mauvais yeux, reconnaissant péniblement, après les avoir
dévisagés, Lisée et Philomen, leur demanda si son garçon Clovis ne
se trouvait pas d'aventure avec eux, chez Fricot.
--Ma foi, non, répondit Lisée; il n'y avait que nous quatre. Vous
le cherchez?
--Oui, expliqua-t-elle; il se fait tard et nous l'attendons pour
souper. J'avais pensé qu'en rentrant de Mont-Tanevis, où il était
allé élaguer des frênes, il s'était arrêté pour boire un verre à
l'auberge.
--Il est sans doute allé aux filles dans quelque ferme de sur la
Côte, plaisanta Philomen.
Les chiens hurlaient de plus belle, et Pépé, un peu en arrière et
qui n'avait rien entendu de la conversation engagée, s'écria tout
haut, très étonné:
--On dirait qu'ils hurlent à la mort.
--Mon Dieu, fit la vieille en se signant, pourvu qu'il ne soit pas
arrivé malheur à mon garçon!
Frappés de cette coïncidence qui n'avait pourtant pas de motif de
les retenir, Lisée et Philomen n'en reçurent pas moins, comme ils
le dirent plus tard, une secousse au coeur.
Ils se trouvèrent instantanément dessoulés, rassurèrent du mieux
qu'ils purent leur vieille voisine et s'en retournèrent chacun
chez soi, après avoir fait leurs adieux au gros et à Pépé,
lesquels n'avaient à aucun prix voulu accepter à souper chez l'un
ou chez l'autre et tenaient absolument à rentrer chez eux de bonne
heure.
Une fois isolés, les autres chiens ne crièrent plus; seul Miraut,
de temps à autre, agité et inquiet, demandait la porte et se
reprenait à hurler.
--Ça doit annoncer un malheur, prophétisa la Guélotte.
Lisée ne put s'empêcher de confier à sa femme ses appréhensions,
tout en ayant soin d'ajouter qu'il pouvait fort bien avoir tort de
penser à de pareilles bêtises et qu'au surplus il le souhaitait
vivement.
Ils se couchèrent, mais vers dix heures, n'ayant pu fermer l'oeil
ni l'un ni l'autre, en raison du vacarme que menait toujours le
chien, Lisée sauta du lit et mit le nez à la fenêtre. Il ne fut
point étonné d'apercevoir des gens avec des lanternes qui se
hélaient et déambulaient par les rues.
--Je vais aller voir, décida-t-il.
Le Clovis Baromé n'était toujours pas rentré, et sa mère, qui
craignait un malheur, n'avait eu trêve ni repos qu'elle n'eût
décidé son mari et ses voisins à se rendre sur Mont-Tanevis à
l'endroit où son fils avait dû travailler durant l'après-midi.
Lisée s'enquit de leur affaire, puis, secoué lui aussi, il revint
chausser ses souliers et, emmenant Miraut avec lui, partit
rejoindre les chercheurs.
Le chien hurlait toujours et d'autres maintenant lui répondaient:
Berger de sa pâture, Tom du seuil de la boutique, Turc au loin,
vers le moulin, et tous ceux des alentours; c'était sinistre.
Le chien prit le trot, et on le suivit avec peine, moitié
marchant, moitié courant. On arriva tout essoufflé au sommet de la
Côte et, derrière le chien toujours, on gagna rapidement le grand
enclos où Clovis Baromé avait dû venir travailler.
D'assez loin, au clair d'étoiles, on apercevait la stature
squelettique et triste de quelques frênes dévêtus à côté d'autres
qui ne l'étaient pas, ce qui indiquait que, pour une raison
quelconque, le garçon avait dû abandonner la besogne commencée.
L'anxiété grandissait: on courait maintenant derrière le chien,
dont le poil du dos se hérissait, et qui bientôt s'arrêta, figé de
peur, hurlant plus lamentablement que jamais.
Au pied de l'arbre, l'échine brisée, le jeune homme gisait, la
figure ensanglantée par endroits, jaune, cireux, déjà froid, tué
dans la chute qu'il avait dû faire. Une branche cassée presque au
sommet de l'arbre attestait son imprudence et indiquait
l'accident: il n'y avait rien à faire qu'à ramener au village le
cadavre. Deux hommes s'en chargèrent, qu'on relaya de temps en
temps, pendant que les autres pensivement suivaient: ce fut un
triste retour.
La vieille et le vieux Baromé n'avaient plus que ce fils; ils
avaient déjà perdu leur aîné au régiment, où il était mort d'une
pleurésie, et leur désespoir fut navrant. Les gens, devant leur
douleur, ne pouvaient retenir leurs larmes, et Miraut, lui aussi,
témoigna de son chagrin en hurlant, car Clovis le caressait chaque
fois qu'il passait devant leur maison.
Ce fut ensuite l'enterrement et peu à peu, sauf pour les vieux,
inconsolables, l'oubli fatal; mais le chien de Lisée, dans tout le
pays et aux alentours, s'en trouva grandi. N'était-ce point cette
intelligente bête qui, la première, avait prévenu les gens, qui
avait insisté et conduit enfin son maître et les autres sur le
lieu du drame et, en cette occasion, avait en outre témoigné d'une
sensibilité dont beaucoup de brutes à deux pattes n'étaient certes
pas capables?
--Miraut, c'est un sacré chien, disait-on.
Et la Guélotte, flattée tout de même, en oubliait tout à fait de
le rosser et de le faire jeûner.
La chasse fut décidément mauvaise, cette saison. Les chiens,
déroutés par le manque de fret et rendus furieux, poursuivaient
tout ce qu'ils rencontraient, même et surtout les chats, les
matous qui, attirés par le beau temps, friands d'oiseaux,
s'aventuraient à travers champs et venaient se poster à l'affût,
au bord des sources, afin de tuer pour leur compte personnel.
C'étaient de courtes chasses qui finissaient au premier gros arbre
rencontré. Le chat, effaré, grimpait bien vite, se juchait à la
deuxième ou la troisième fourche et, de là, regardait de ses yeux
verts, ronds et fixes, son poursuivant désappointé.
Les chasseurs venaient se rendre compte et rejoignaient leurs
chiens et, quand ils avaient reconnu le gibier, cela se terminait
généralement par d'amicales engueulades.
Miraut chassa aussi les renards, les renards qui, eux, ne quittent
que rarement le bois, ne suivent pas de chemins, laissent un fret
plus abondant, plus fort et plus facile à suivre.
--Faute de grives on mange des merles, proclamait Lisée; autant ça
que rien.
Les peaux ne valaient pas grand'chose encore, malgré l'adage
courant qui les prétend bonnes dès que les citoyens à longues
queues ont marché sur les éteules; mais il y avait la prime, vingt
sous pour un mâle, quarante sous pour une femelle. Naturellement,
les renards tués, fussent-ils couillards comme taureaux, étaient
tous, pour les besoins de la prime, baptisés renardes, avec la
complicité de ce brave Jean, le secrétaire de mairie, qui
d'ailleurs n'y connaissait rien du tout, n'y voyait jamais que du
feu et se laissait complaisamment rouler.
Ces chasses-là ne duraient guère qu'une demi-heure, trois quarts
d'heure au plus, et se terminaient, quand on ne tirait pas, par la
rentrée du goupil dans son trou. Plusieurs d'entre eux furent
ainsi repérés et Lisée et Philomen se promirent de préparer leurs
pièges pour l'hiver, dès que les peaux seraient bonnes.
Arrivé devant le terrier, Miraut habituellement reniflait et
gueulait, essayant même de s'aventurer dans l'intérieur du boyau;
mais il était trop grand et trop gros, et son maître ne
l'autorisait pas à le faire. Il renonça d'ailleurs de plein gré à
affronter gueule à gueule les renards à partir du jour où il fut
bel et bien mordu par un vieux goupil à qui Lisée avait cassé les
reins d'un coup de fusil.
Il était là sur le sol, allongé, ventant et soufflant, attendant
le coup de grâce, quand le chien, très excité, furieux, arrivant à
toute allure, lui sauta dessus.
En désespéré, le renard attrapa Miraut où il put, saisit l'oreille
droite et ferma la mâchoire. Quand un renard blessé a mordu, c'est
bernique pour le faire lâcher: Miraut, pincé, avait beau se
secouer et hurler, l'autre serrait dur et ne bougeait mie.
Lisée, très inquiet et fort ennuyé, dut, pour obtenir la
délivrance de son chien, allumer une poignée d'herbe sèche et la
fourrer tout enflammée dans la gueule du sauvage.
Cependant, Miraut, délivré et plus furieux que jamais, retomba sur
l'adversaire, mais en ayant bien soin d'éviter la gueule. Il le
saisissait par la queue, le secouait, le tirait violemment, tandis
que l'autre, qui, l'échine brisée, ne pouvait l'atteindre, lui
bourrait des yeux farouches en grinçant des dents.
Lisée aussitôt mit fin aux souffrances du blessé en l'assommant
d'un coup de trique.
Il y eut aussi la chasse aux blaireaux, qui, eux, ne quittent que
rarement les fourrés et, moins rapides que les chiens, font tête
résolument quand ils vont être saisis. Plus prudent, Miraut, en
cette occurrence, ne se hasardait pas à affronter leur terrible
mâchoire; il «donnait au ferme» alors, aboyant longuement pour
inviter Lisée à s'approcher; mais, dès que le pas de l'homme
retentissait, le blaireau repartait, quitte à recommencer
cinquante pas plus loin et ainsi de distance en distance, jusqu'à
ce qu'il eût atteint enfin son terrier, d'où l'on ne pouvait plus
le dénicher.
Il y eut encore, vers la fin de la saison, au printemps suivant,
la sinistre histoire avec le goupil pris au piège, que Lisée
ramena vivant à la maison et qu'il relâcha ensuite dans des
circonstances terribles pour le sauvage[16].
[Note 16: Voir _De Goupil à Margot (La tragique aventure de
Goupil)_.]
Quand la chasse clôtura, Lisée n'avait occis que quatre lièvres;
c'était vraiment peu pour un tel fusil; jamais lui et Miraut
n'avaient fait si mauvaise année; aussi le gibier, l'été suivant,
foisonnait-il et, pour avoir son compte tout de même, aux jours de
fête ou pour quelques réunions d'amis, Lisée s'embarqua-t-il de
temps à autre, le soir, histoire d'en «sonner un» à l'affût, comme
il disait.
Dans ces expéditions crépusculaires, il n'emmenait jamais avec lui
Miraut, dont l'aboi intempestif eût prévenu les gardes, et il
faisait au contraire tout son possible pour l'enfermer alors à la
maison.
Cela n'empêcha point le chien, quelques beaux soirs où ça lui
disait, de filer seul ou en compagnie de Bellone faire une petite
partie. La chose n'avait pas grande importance, surtout le soir,
car les représentants de la loi ne poussent habituellement pas le
zèle jusqu'à veiller pendant que dorment leurs concitoyens; mais
de jour, c'était plus dangereux; aussi Lisée avait-il l'oeil sur
son chien.
Nonobstant toutes défenses et surveillances, il fila cependant un
beau matin. Il devait «savoir» un lièvre et connaître son gîte,
bien sûr, car dix minutes après il donnait à pleine gorge par le
vallon de la fin dessus.
Le brigadier l'entendit. C'était un vieux forestier d'une
scrupuleuse honnêteté et qui ne connaissait que le service. Droit
et solide encore, malgré la cinquantaine, la moustache à la
gauloise, les sourcils en broussaille, le père Martet avait été
dans son jeune temps la terreur des braconniers, qu'il traquait de
jour comme de nuit, sans pitié ni merci. Il pouvait se vanter d'en
avoir réduit la race, car on ne pouvait guère confondre Lisée,
bien qu'il tuât de temps à autre un lièvre en temps prohibé, avec
les voraces qui écumaient autrefois le pays et mettaient en coupe
réglée champs et forêts. Toutefois, Martet n'aimait pas entendre
chasser les chiens en dehors des époques fixées, et s'il était
enclin à l'indulgence envers ses compatriotes et disposé à
pardonner une première faute, il laissait nettement entendre qu'en
cas de récidive son devoir de fonctionnaire l'obligeait à sévir
vigoureusement.
Comme il connaissait, en bon forestier, la voix de tous les chiens
de son triage, il reconnut parfaitement le lancer de Miraut et
vint sans délai trouver Lisée:
--Pourriez-vous me dire où est votre chien?
Lisée n'essaya point de chercher de biais, il se gratta la tête,
s'excusant:
--Je vous assure, brigadier, que ce n'est pas de ma faute. Il a
fichu le camp comme ça, sans que je le voie.
--Je m'en doute bien, parbleu, il ne manquerait plus que ça que
vous l'ayez envoyé; mais il n'en est pas moins en contravention,
et mon devoir est de vous déclarer procès-verbal.
--Pour la première fois! voyons, brigadier, vous savez bien que je
ne braconne pas.
--La première fois! ... La première fois! ... enfin, bon. Entre
gens d'un même pays, on n'est pas pour se bouffer le nez; vous
allez partir me le chercher et faire bien attention une autre
fois, parce qu'alors, la loi c'est la loi, ce sera malgré moi,
vous savez, mais tant pis, le service avant tout; mes chefs
n'admettraient pas... et puis si je permettais à un, il faudrait
que je permette à tous! Non!
--Je comprends bien, approuva Lisée qui mit ses souliers dare dare
et s'en fut rechercher Miraut.
Il le ramena et, pour l'empêcher de filer en sourdine, lui attacha
au cou, par une corde, une grosse boule de quilles à mortaise qui
lui interdisait tout galop.
Miraut la traîna patiemment deux jours, puis, un matin qu'il avait
résolu de s'offrir une randonnée, il rongea la corde, abandonna la
boule et s'esbigna. Lisée, à temps, heureusement s'en aperçut, le
vit, partit sur ses pas, le rattrapa, le ramena et cette fois,
pour plus de sûreté, lui rattacha la boule au collier avec un
vieux bout de chaîne.
Clopin-clopant, écartant les pattes pour traîner son boulet, un
jour que son maître allait faucher du foin au bord du bois, Miraut
le suivit. Malgré la boule qu'il faisait rouler sur le sol, il
s'enfila tout de même en forêt, et alla fourrer le nez au derrière
d'un levraut dont il connaissait le gîte.
Le père Martet qui partait en tournée et passait justement par là
marcha droit à Lisée, s'étonnant à juste titre de cette imprudente
désobéissance à ses ordres.
--Vous n'entendez donc pas le raffut que fait votre chien?
--Sacré nom de nom! il était là il n'y a pas deux minutes avec sa
boule de quilles au cou.
Ils s'en furent tous deux à sa recherche et n'eurent pas de mal à
le dénicher avec son boulet de forçat en effet, mais qui chassait
quand même.
--Je vois bien que ce n'est pas de votre faute, concéda Martet,
mais quel animal enragé de vice! Avec un bout de bois d'un pied
pendu au collier, il irait peut-être plus difficilement encore et
cela le fatiguerait moins. Essayez donc.
On tâta de l'entrave. C'était en effet, pour marcher comme pour
courir, plus dur qu'avec la boule de quilles, et cela obligeait
Miraut à avancer à la façon des échassiers. Cependant, le jour où
il décida qu'il irait lancer un lièvre, le bout de bois, pas plus
que la boule, ne l'arrêta. Il s'en fut jusqu'à la forêt, clopinant
et trébuchant, mais dès qu'il eut trouvé un bon fret, afin que son
entrave ne le gênât pas pour courir, il la prit en travers de sa
gueule et chassa sans dire un mot.
Le brigadier qu'il rencontra un jour au cours d'une partie fut
désarmé par tant de constance et une si noble obstination; il le
laissa faire et s'en revint au village.
--Je l'ai vu, confia-t-il à Lisée en prenant un verre avec lui.
Savez-vous ce qu'il faisait pour ne pas que le bout de bois le
gêne? il le portait dans sa gueule et il trottait, le brigand, si
vite que j'aurais été bien incapable de le rattraper; mais enfin,
comme ça, vous comprenez, il ne peut pas brailler; je suis couvert
et je peux dire que je ne l'ai pas entendu: personne ne le sait
d'ailleurs, par conséquent personne ne daubera. Vous avez tout de
même un sacré chien!