parisienne. En avril 2000, elle décide d’auto-publier ses oeuvres en utilisant
l’internet pour les faire connaître. "Mon site a plusieurs objectifs,
raconte-t-elle en juin 2000. Présenter mes livres (essais, nouvelles et romans
auto-édités) à travers des fiches signalétiques (dont le format est identique à
celui que l’on trouve dans la base de données Electre) et des extraits choisis,
présenter mon parcours (de professeure de lettres et d’écrivain), permettre de
commander mes ouvrages, offrir la possibilité de laisser des impressions sur un
livre d’or, guider le lecteur à travers des liens vers des sites littéraires.
(...) Créer un site internet me permet d’élargir le cercle de mes lecteurs en
incitant les internautes à découvrir mes écrits. Internet est également un moyen
pour élargir la diffusion de mes ouvrages. Enfin, par une politique de liens,
j’espère susciter des contacts de plus en plus nombreux."
Poète et romancier, Nicolas Ancion vit à Madrid. Lui aussi utilise l’internet
comme outil de diffusion. En avril 2001, il relate: "Je publie des textes en
ligne, soit de manière exclusive (j’ai publié un polar uniquement en ligne et je
publie depuis février 2001 deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce
support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur
papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers
mon site web." Nicolas Ancion est aussi le responsable éditorial de Luc Pire
électronique, le secteur numérique créé en février 2001 par l’éditeur belge Luc
Pire.
Michel Benoît habite Montréal. Auteur de nouvelles policières, de récits noirs
et d’histoires fantastiques, il utilise l’internet pour élargir ses horizons et
pour abolir le temps et la distance. Il écrit en juin 2000: "L’internet s’est
imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non,
pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l’on pense: recherche, on
pense: information. Voyez-vous, si l’on pense: écriture, réflexion, on pense:
connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une
image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture
exposée dans un musée à l’autre bout du monde. On peut donner une idée à
quelqu’un qu’on n’a jamais vu, et en recevoir de même. La toile, c’est le monde
au clic de la souris. On pourrait penser que c’est un beau cliché. Peut-être
bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose.
L’instantanéité, l’information tout de suite, maintenant. Plus besoin de
fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de
produire. On a besoin d’une information. On va la chercher, immédiatement. De
plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux,
aux musées les plus prestigieux. (...)
Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser.
Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce
qui m’aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des
travaux plus raffinés, d’une facture plus professionnelle, même et surtout dans
des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n’ai aucune
compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail
simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents.
Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu’avant le net,
il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus
le net ira se complexifiant, plus l’utilisation du net deviendra profitable,
nécessaire, essentielle."
Murray Suid vit à Palo Alto, dans la Silicon Valley, en Californie. Il est
l’auteur de livres pédagogiques, de livres pour enfants, d’oeuvres multimédias
et de scénarios. Dès septembre 1998, il préconise une solution choisie depuis
par de nombreux auteurs: "Un livre peut avoir un prolongement sur le web – et
donc vivre en partie dans le cyberespace. L’auteur peut ainsi aisément
l’actualiser et le corriger, alors qu’auparavant il devait attendre longtemps,
jusqu’à l’édition suivante, quand il y en avait une. (...) Je ne sais pas si je
publierai des livres sur le web, au lieu de les publier en version imprimée.
J’utiliserai peut-être ce nouveau support si les livres deviennent multimédias.
Pour le moment, je participe au développement de matériel pédagogique
multimédia. C’est un nouveau type de matériel qui me plaît beaucoup et qui
permet l’interactivité entre des textes, des films, des bandes sonores et des
graphiques qui sont tous reliés les uns aux autres."
Un an après, en août 1999, il ajoute: "En plus des livres complétés par un site
web, je suis en train d’adopter la même formule pour mes œuvres multimédias –
qui sont sur CD-Rom – afin de les actualiser et d’enrichir leur contenu."
Quelques mois plus tard, l’intégralité de ses œuvres multimédias est sur le
réseau. Le matériel pédagogique auquel il contribue est conçu non plus pour
diffusion sur CD-Rom, mais pour diffusion directement sur le web. D’entreprise
multimédia, la société de logiciels éducatifs qui l’emploie devient une
entreprise internet.
2.2. De nouveaux genres littéraires
Principe de base du web, le lien hypertexte permet de relier entre eux des
documents textuels et des images. Quant au lien hypermédia, il permet l’accès à
des graphiques, des images animées, des bandes sonores et des vidéos. Certains
écrivains ne tardent pas à en explorer les possibilités, dans des sites
d’écriture hypermédia ou des oeuvres d’hyperfiction. D’autres utilisent les
outils que sont le courrier électronique et la liste de diffusion pour se lancer
dans le mail-roman.
= Sites d’écriture hypermédia
Webmestre des Cotres furtifs, un site hypermédia collectif qui raconte des
histoires en 3D, Jean-Paul relate en juin 2000: "La navigation par hyperliens se
fait en rayon (j’ai un centre d’intérêt et je clique méthodiquement sur tous les
liens qui s’y rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu’ils
apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont
possibles avec l’imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n’est
pas cliquer. L’internet n’a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à
l’écriture. On n’écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario,
une pièce de théâtre, etc. (...) Depuis, j’écris (compose, mets en page, en
scène) directement à l’écran. L’état 'imprimé' de mon travail n’est pas le stade
final, le but; mais une forme parmi d’autres, qui privilégie la linéarité et
l’image, et qui exclut le son et les images animées. (...)
C’est finalement dans la publication en ligne (l’entoilage?) que j’ai trouvé la
mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est 'chantier en cours',
sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux.
Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend. Avec
évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la
civilisation du livre: plus rien n’est sûr. Il n’y a plus de source fiable,
elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d’un
gourou. Mais c’est un problème qui concerne le contrôle de l’information. Pas la
transmission des émotions."
Mis en ligne en juin 1997, oVosite est un espace d’écriture conçu par un
collectif de six auteurs issus du département hypermédias de l’Université Paris
8: Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall’Armellina (qui est aussi webmestre),
Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah. "oVosite est un site web conçu
et réalisé (...) autour d’un symbole primordial et spirituel, celui de l’oeuf,
explique Luc Dall’Armellina en juin 2000. Le site s’est constitué selon un
principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources
hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d’une
interface unifiante."
Les possibilités offertes par l’hypertexte ont-elles changé son mode d’écriture?
Sa réponse est à la fois négative et positive.
Négative d’abord: "Non - parce qu’écrire est de toute façon une affaire très
intime, un mode de relation qu’on entretient avec son monde, ses proches et son
lointain, ses mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l’espace
du langage, celui de sa langue d’origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense
pas que l’hypertexte change fondamentalement sa manière d’écrire, qu’on procède
par touches, par impressions, associations, quel que soit le support
d’inscription, je crois que l’essentiel se passe un peu à notre insu."
Positive ensuite: "Oui - parce que l’hypertexte permet sans doute de commencer
l’acte d’écriture plus tôt: devançant l’activité de lecture (associations,
bifurcations, sauts de paragraphes) jusque dans l’acte d’écrire. L’écriture
(ceci est significatif avec des logiciels comme StorySpace) devient peut-être
plus modulaire. On ne vise plus tant la longue horizontalité du récit, mais la
mise en espace de ses fragments, autonomes. Et le travail devient celui d’un
tissage des unités entre elles. L’autre aspect lié à la modularité est la
possibilité d’écritures croisées, à plusieurs auteurs. Peut-être s’agit-il
d’ailleurs d’une méta-écriture, qui met en relation les unités de sens
(paragraphes ou phrases) entre elles."
= Hyper-romans
Lucie de Boutiny est l’auteure de Non, roman multimédia publié en feuilleton par
Synesthésie, une revue en ligne d’art contemporain. "NON est un roman comique
qui fait la satire de la vie quotidienne d’un couple de jeunes cadres supposés
dynamiques, raconte-t-elle en juin 2000. Bien qu’appartenant à l’élite high-tech
d’une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite
révolution numérique. (...) Non prolonge les expériences du roman post-moderne
(récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste,
mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.). Cette hyperstylisation permet
à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l’attrait d’une
navigation dans des récits multiples et multimédias, car l’écrit à l’écran
s’apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde."
Les romans précédents de Lucie de Boutiny ont été publiés sous forme imprimée.
Un roman numérique requiert-il une démarche différente? "D’une manière générale,
mon humble expérience d’apprentie auteure m’a révélé qu’il n’y a pas de
différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande
une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience
obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en
plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le
multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s’il n’était qu’un scénario.
Et si, à la base, il n’y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le
graphisme et les astuces interactives qu’on peut y mettre fera gadget. Par
ailleurs, le support modifie l’appréhension du texte, et même, il faut le
souligner, change l’œuvre originale."
Autre roman numérique, Apparitions inquiétantes (devenu ensuite La malédiction
du parasol) est né sous la plume d’Anne-Cécile Brandenbourger. Il s’agit d’"une
longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises
pensées et de plaisirs ambigus". Pendant deux ans, la version originale est
construite peu à peu sous forme de feuilleton sur le site d’Anacoluthe, en
collaboration avec Olivier Lefèvre. En février 2000, l’histoire est publiée en
version numérique (format PDF) et en version imprimée aux éditions 00h00, en
tant que premier titre de la Collection 2003, consacrée aux écritures
numériques.
00h00 présente le livre comme "un cyber-polar fait de récits hypertextuels
imbriqués en gigogne. Entre personnages de feuilleton américain et intrigue
policière, le lecteur est – hypertextuellement - mené par le bout du nez dans
cette saga aux allures borgésiennes. (...) C’est une histoire de meurtre et une
enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade dans
l’imaginaire des séries télé; une destructuration (organisée) du récit dans une
transposition littéraire du zapping; et par conséquent, des sensations de
lecture radicalement neuves." Suite au succès du livre, les éditions Florent
Massot publient en août 2000 une deuxième version imprimée (la première étant
celle de 00h00, imprimée uniquement à la demande), avec une couverture en 3D, un
nouveau titre - La malédiction du parasol - et une maquette d’Olivier Lefèvre
restituant le rythme de la version originale.
Anne-Cécile Brandenbourger écrit en juin 2000: "Les possibilités offertes par
l’hypertexte m’ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances
que j’avais déjà auparavant. J’ai toujours adoré écrire et lire des textes
éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d’emploi de Perec ou Si
par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino) et l’hypermédia m’a donné
l’occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car, pour
créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s’imbriquent les
uns dans les autres, l’hypertexte est évidemment plus approprié que le papier.
Je crois qu’au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de
plus en plus intuitive. Plus 'intérieure' aussi peut-être, plus proche des
associations d’idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée
lorsqu’elle se laisse aller à la rêverie. Cela s’explique par la nature de la
navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu’on écrit peut être
un lien, une porte qui s’ouvre sur une histoire."
= Mail-romans
Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courriel.
Le premier mail-roman francophone est lancé en été 2001 par Jean-Pierre Balpe,
directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8. Pendant très
exactement cent jours, il diffuse quotidiennement un chapitre de Rien n’est sans
dire auprès de cinq cents personnes – sa famille, ses amis, ses collègues, les
amis de ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les réactions des
lecteurs. Racontée par un narrateur, l’histoire est celle de Stanislas et de
Zita, qui vivent une passion tragique déchirée par une sombre histoire
politique. "Cette idée d’un mail-roman m’est venue tout naturellement, raconte
l’auteur en février 2002. D’une part en me demandant depuis quelque temps déjà
ce qu’internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (...) et
d’autre part en lisant de la littérature 'épistolaire' du 18e siècle, ces fameux
'romans par lettres'. Il suffit alors de transposer: que peut être le 'roman par
lettres' aujourd’hui?"
En tant que théoricien de la littérature informatique, Jean-Pierre Balpe tire
plusieurs conclusions de cette expérience: "D’abord c’est un 'genre': depuis,
plusieurs personnes m’ont dit lancer aussi un mail-roman. Ensuite j’ai aperçu
quantité de possibilités que je n’ai pas exploitées et que je me réserve pour un
éventuel travail ultérieur. La contrainte du temps est ainsi très intéressante à
exploiter: le temps de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce
n’est pas rien de mettre quelqu’un devant la nécessité de lire, chaque jour, une
page de roman. Ce 'pacte' a quelque chose de diabolique. Et enfin le
renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une chance
extraordinaire du renouvellement du littéraire."
= La littérature numérique
Les technologies numériques ont en effet donné naissance à plusieurs genres:
site d’écriture hypermédia, roman multimédia, hyper-roman, nouvelle hypertexte,
feuilleton hypermédia, mail-roman, etc. En 2003, on peut désormais parler d’une
véritable littérature numérique, qui bouscule la littérature traditionnelle en
lui apportant un souffle nouveau, et qui s’intègre sans problème à d’autres
formes artistiques puisque le support numérique favorise la fusion de l’écrit
avec l’image et le son.
Jean-Paul, webmestre des Cotres furtifs, écrit dès août 1999: "L’avenir de la
cyber-littérature, techno-littérature ou comme on voudra l’appeler, est tracé
par sa technologie même. Il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e)
de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité.
Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus
connus, c’était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l’est plus.
Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des
partenaires financiers aux reins autrement plus solides que Gallimard, voir du
côté d’Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood. Au mieux, le statut de...
l’écrivaste? du multimédiaste? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du
directeur de produit: c’est lui qui écope des palmes d’or à Cannes, mais il
n’aurait jamais pu les décrocher seul. Sœur jumelle (et non pas clone) du
cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie,
avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d’auteur
négatifs, donc)."
Lucie de Boutiny, romancière "papier et pixel", raconte pour sa part en juin
2000: "Mes 'conseillers littéraires', des amis qui n’ont pas ressenti le vent de
liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j’y reste, engluée dans la pâte à
papier. Appliquant le principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours
papier-pixel. L’avenir nous dira si j’ai perdu mon temps ou si un nouveau genre
littéraire hypermédia va naître. (...) Si les écrivains français classiques en
sont encore à se demander s’ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine,
le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte,
plutôt que l’ordinateur connecté, voire l’installation, c’est que l’HTX
(hypertext literature) nécessite un travail d’accouchement visuel qui n’est pas
la vocation originaire de l’écrivain papier. En plus des préoccupations du
langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain -
collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe
informatique et participer à l’invention de codes graphiques car lire sur un
écran est aussi regarder."
Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, espace d’écritures
hypermédias, écrit à la même date: "La couverture du réseau autour de la surface
du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus. Ce qui
n’est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni
vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment
interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des
postures de 'spectacture' ou de 'lectacture' (Jean-Louis Weissberg). Les notions
de lieu, d’espace, de temps, d’actualité sont requestionnées à travers ce médium
qui n’offre plus guère de distance à l’événement mais se situe comme aucun autre
dans le présent en train de se faire. L’écart peut être mince entre l’envoi et
la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes).
Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore
mal définis tels que les changements radicaux qui s’opèrent sur le plan
symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de
relation aux autres. 'Plus de proximité' ne crée pas plus d’engagement dans la
relation, de même 'plus de liens' ne créent pas plus de liaisons, ou encore
'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage. Je rêve d’un internet où nous
pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d’atelier
d’écritures permanent et qui autoriserait l’écriture personnelle (c’est en voie
d’exister), son partage avec d’autres auteurs, leur mise en relation dans un
tissage d’hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le
travail qui se crée."
2.3. Best-sellers en numérique
En 2000, lorsque le livre numérique commence à se généraliser mais que la partie
est loin d’être gagnée, trois auteurs de best-sellers se lancent dans
l’aventure, malgré les risques commerciaux encourus. Aux Etats-Unis, Stephen
King distribue une nouvelle puis publie un roman épistolaire indépendamment de
son éditeur. Au Royaume-Uni, Frederick Forsyth publie un recueil de nouvelles
chez l’éditeur électronique Online Originals. En Espagne, en partenariat avec
son éditeur habituel, Arturo Pérez-Reverte diffuse son nouveau roman sous forme
numérique en exclusivité pendant un mois, avant la sortie de la version
imprimée.
= "The Plant", de Stephen King
En mars 2000, Stephen King, maître du suspense, commence d’abord par distribuer
uniquement sur l’internet sa nouvelle Riding the Bullet, assez volumineuse
puisqu’elle fait 66 pages. Il se trouve être le premier auteur à succès à tenter
un pari considéré par beaucoup comme perdu d’avance. Mais la notoriété de
l’auteur et la couverture médiatique de ce scoop font que la "sortie" de cette
nouvelle sur le web provoque un véritable raz-de-marée. 400.000 exemplaires sont
téléchargés en 24 heures dans les librairies en ligne qui la vendent (au prix de
2,5 dollars).
En juillet 2000, fort de cette expérience prometteuse, Stephen King décide de se
passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site
web spécifique pour débuter l’auto-publication en épisodes de The Plant, un
roman épistolaire inédit qui raconte l’histoire d’une plante carnivore
s’emparant d’une maison d’édition en lui promettant le succès commercial en
échange de sacrifices humains. Le premier chapitre est téléchargeable en
plusieurs formats – PDF (portable document format), OeB (open ebook), HTML
(hypertext markup language), TXT (texte) - pour la somme de un dollar, avec
paiement différé ou paiement immédiat sur le site d’Amazon.com.
Dans une lettre aux lecteurs mise en ligne à la même date, l’auteur raconte que
la création, le design et la publicité de son site web lui ont coûté la somme de
124.150 dollars, sans compter sa prestation en tant qu’écrivain et la
rémunération de son assistante. Il précise aussi que la publication des
chapitres suivants est liée au paiement du premier chapitre par au moins 75% des
internautes. "Mes amis, vous avez l’occasion de devenir le pire cauchemar des
éditeurs, déclare-t-il. Comme vous le voyez, c’est simple. Pas de cryptage
assommant! Vous voulez imprimer l’histoire et en faire profiter un(e) ami(e)?
Allez-y. Une seule condition: tout repose sur la confiance, tout simplement.
C’est la seule solution. Je compte sur deux facteurs. Le premier est
l’honnêteté. Prenez ce que bon vous semble et payez pour cela, dit le proverbe.
Le second est que vous aimerez suffisamment l’histoire pour vouloir en lire
davantage. Si vous le souhaitez vraiment, vous devez payer. Rappelez-vous:
payez, et l’histoire continue; volez, et l’histoire s’arrête."
Une semaine après la mise en ligne du premier chapitre, on compte 152.132
téléchargements avec paiement par 76% des lecteurs. Certains paient davantage
que le dollar demandé, allant parfois jusqu’à 10 ou 20 dollars pour compenser le
manque à gagner de ceux qui ne paieraient pas, et éviter ainsi que la série ne
s’arrête. La barre des 75% est dépassée de peu, au grand soulagement des fans,
si bien que le deuxième chapitre suit un mois après.
En août 2000, dans une nouvelle lettre aux lecteurs, Stephen King annonce un
nombre de téléchargements légèrement inférieur à celui du premier chapitre. Il
en attribue la cause à une publicité moindre et à des problèmes de
téléchargement. Si le nombre de téléchargements n’a que légèrement décru, le
nombre de paiements est en nette diminution, les internautes ne réglant leur dû
qu’une fois pour plusieurs téléchargements. L’auteur s’engage cependant à
publier le troisième chapitre comme prévu, fin septembre, et à prendre une
décision ensuite sur la poursuite ou non de l’expérience, en fonction du nombre
de paiements. Ses prévisions sont de onze ou douze chapitres en tout, avec un
nombre total de 1,7 million de téléchargements. Le ou les derniers chapitres
seraient gratuits.