RAPPORT D'EXPERTISE MÉDICO-LÉGALE DE M. LE DOCTEUR SOLOGNOT

«Je soussigné, Edmond-Albert Solognot, docteur en médecine de la Faculté

de Paris, chargé par M. des Aubrais, juge d'instruction, en vertu d'une

commission spéciale, de présenter un rapport sur l'état mental du nommé

Henri Laverdin, inculpé de tentative de meurtre sur la personne de la

dame Henriette V...

«Je me suis transporté en la maison d'arrêt de Mazas où ledit sieur

Laverdin est détenu.

«Le sieur Laverdin, bien qu'âgé seulement de quarante ans, semble un

vieillard. La chevelure, auparavant noire et épaisse, est aujourd'hui

toute blanche et se raréfie. La poitrine est déprimée, les jambes

maigres et faibles, les mains agitées par un tremblement nerveux

continuel. Il nous a reçu avec douceur et a répondu convenablement aux

questions qui lui ont été posées.

«L'inculpé se plaint de vives douleurs au cerveau, d'un bourdonnement

persistant dans les oreilles, d'une faiblesse générale qui, par suite du

moindre effort, engendre d'accablantes lassitudes. Aussi passe-t-il la

plus grande partie de son temps, soit le jour, soit la nuit, accroupi

sur le lit de sa cellule, malgré les impressions d'épouvantes qu'il y

éprouve. En effet, Laverdin prétend que, dès qu'il est couché, il lui

faut engager une lutte contre un cadavre qui occupe de force sa couche

et ne lui abandonne qu'une petite place.

«Il ne se souvient pas des circonstances qui ont précédé, accompagné ou

suivi sa criminelle tentative. Il se rappelle seulement être revenu de

Sospel (Alpes-Maritimes) à Paris dans le courant du mois dernier, avec

la résolution de rechercher la dame Henriette V... pour lui reprocher

son récent mariage. Ce qu'il nous a dit des incidents de son voyage

est conforme aux faits acquis par l'instruction. Mais la mémoire de

l'inculpé s'est arrêtée là. Il ne se rappelle aucunement être entré chez

les époux V... en brandissant un couteau, ni avoir poursuivi la dame

V... jusque dans sa chambre à coucher, ni avoir été désarmé par les

domestiques, auxquels il annonçait l'intention de se dévêtir.

«Le manuscrit rédigé par le sieur Laverdin--manuscrit communiqué par M.

le juge d'instruction et que nous joignons au présent rapport--suffit à

expliquer quel passé tragique a pu troubler les facultés intellectuelles

de ce malheureux. On y pressent la folie des persécutions dont Laverdin

est aujourd'hui incurablement atteint et qui tend à dégénérer en

paralysie générale.

«Le détenu est d'une malpropreté repoussante. Lors de notre première

visite, nous avons dû lui prescrire des bains et recommander aux

gardiens de la section de veiller à l'entretien de sa cellule.

«De nos diverses observations, il résulte qu'Henri Laverdin n'était pas

responsable de ses actes quand il a accompli les faits qui ont amené

son incarcération, mais que son élargissement présenterait les plus

redoutables dangers pour la sécurité publique.

«Par ces motifs et comme il importe que le détenu reçoive des soins

immédiats, nous proposons à M. le juge d'instruction de le faire

admettre d'urgence et par ordre du parquet, à l'hospice de Bicêtre.»

LA SOURCE PRÉGAMAIN

FANTAISIE PARLEMENTAIRE

A Aurélien Scholl

mon grand confrère

et

mon grand ami.

Les fantômes, étude cruelle · 第 11 / 37 题