Deux événements imprévus, dont l'un fut ridicule et l'autre sérieux,
arrivèrent presque en même temps. Gaston était un matin dans l'avenue de
la maison, essayant un cheval qu'il venait d'acheter, lorsqu'un petit
garçon, à demi couvert de haillons et presque nu, vint à lui d'un air
résolu et s'arrêta devant son cheval. C'était Pierrot, le gardeur de
dindons. Gaston ne le reconnut pas, et, croyant qu'il lui demandait
l'aumône, il lui jeta quelques sous dans son bonnet. Pierrot mit les sous
dans sa poche, mais, au lieu de s'éloigner, il courut après le cavalier
et se replaça devant lui quelques pas plus loin. Gaston lui cria deux ou
trois fois de se garer, mais en vain; Pierrot le suivait et l'arrêtait
toujours.
--Que me veux-tu, petit drôle? demanda le jeune homme; as-tu juré de te
faire écraser?
--Monsieur, répondit Pierrot sans se déranger, je voudrais être domestique
de monsieur.
--De qui?
--De vous, monsieur.
--De moi? Et à propos de quoi me fais-tu cette demande?
--Pour être domestique de monsieur.
--Mais je n'ai pas besoin de domestique; qui t'a dit que j'en cherchais
un?
--Personne, monsieur.
--Que viens-tu donc faire alors?
--Je viens demander à monsieur d'être son domestique.
--Est-ce que tu es fou, ou te moques-tu de moi?
--Non, monsieur.
--Tiens, laisse-moi en repos.
Gaston lui jeta encore quelque monnaie, et, détournant son cheval, il
continua sa route. Pierrot s'assit sur le bord de l'avenue, et Margot,
venant à y passer quelque temps après, l'y trouva pleurant à chaudes
larmes. Elle accourut à lui aussitôt.
--Qu'as-tu, mon pauvre Pierrot? que t'est-il arrivé?
Pierrot refusa d'abord de répondre.--Je voulais être domestique de
monsieur, dit-il enfin en sanglotant, et monsieur ne veut pas.
Ce ne fut pas sans peine que Margot parvint à le faire s'expliquer. Elle
comprit enfin de quoi il s'agissait. Depuis qu'elle avait quitté la ferme,
Pierrot s'ennuyait de ne plus la voir. Moitié honteux et moitié pleurant,
il lui raconta ses chagrins, et elle ne put s'empêcher d'en rire et d'en
avoir en même temps pitié. Le pauvre garçon, pour exprimer ses regrets,
parlait à la fois de son amitié pour Margot, de ses sabots qui étaient
usés, de sa triste solitude dans les champs, d'un de ses dindons qui était
mort; tout cela se mêlait dans sa tête. Enfin, ne pouvant plus supporter
sa tristesse, il avait pris le parti de venir à la Honville et de s'offrir
à Gaston comme domestique ou comme palefrenier. Cette détermination lui
avait coûté huit jours de réflexions, et, comme on vient de le voir, elle
n'avait pas eu grand succès. Aussi parlait-il de mourir plutôt que de
retourner à la ferme.--Puisque monsieur ne veut pas de moi, dit-il en
terminant son récit, et puisque je ne peux pas être auprès de lui comme
vous êtes auprès de madame Doradour, je me laisserai mourir de faim. Je
n'ai pas besoin de dire que ces derniers mots furent accompagnés d'un
nouveau déluge de larmes.
Margot le consola de son mieux, et, le prenant par la main, l'emmena à
la maison. Là, en attendant qu'il fût temps pour lui de mourir de faim,
elle le fit entrer dans l'office et lui donna un morceau de pain avec du
jambon et des fruits. Pierrot, inondé de larmes, mangea de bon appétit en
regardant Margot de tous ses yeux. Elle lui fit comprendre aisément que,
pour entrer au service de quelqu'un, il faut attendre qu'il y ait une
place vacante, et elle lui promit qu'à la première occasion elle se
chargerait de sa demande. Elle le remercia de son amitié, l'assura qu'elle
l'aimait de même, essuya ses larmes, l'embrassa sur le front avec un petit
air maternel, et le décida enfin à s'en retourner. Pierrot, convaincu,
fourra dans ses poches ce qui restait de son déjeuner; Margot lui donna
en outre un écu de cent sous pour s'acheter un gilet et des sabots.
Ainsi consolé, il prit la main de la jeune fille et y colla ses lèvres
en lui disant d'une voix émue: Au revoir, mam'selle Marguerite. Pendant
qu'il s'éloignait à pas lents, Margot s'aperçut que le petit garçon
commençait à devenir grand. Elle fit réflexion qu'il n'avait qu'un an
de moins qu'elle, et elle se promit, à la première occasion, de ne plus
l'embrasser si vite.
Le lendemain, elle remarqua que Gaston, contre son ordinaire, n'était
point allé à la chasse, et qu'il y avait dans sa toilette plus de
recherche que de coutume. Après dîner, c'est-à-dire vers quatre heures,
le jeune homme donna le bras à sa mère, et tous deux se dirigèrent vers
l'avenue. Ils causaient à voix basse, et paraissaient inquiets; Margot,
restée seule au salon, regardait avec anxiété par la fenêtre, lorsqu'une
chaise de poste entra dans la cour. Gaston courut ouvrir la portière;
une vieille dame descendit d'abord, puis une jeune demoiselle d'environ
dix-neuf ans, élégamment vêtue et belle comme le jour. A l'accueil qu'on
fit aux deux étrangères, Margot jugea qu'elles n'étaient pas seulement des
personnes de distinction, mais qu'elles devaient être des parentes de sa
marraine; les deux meilleures chambres de la maison avaient été préparées.
Lorsque les nouvelles arrivées entrèrent au salon, madame Doradour fit
un signe et dit tout bas à Margot de se retirer. Celle-ci s'éloigna à
contre-cœur, et le séjour de ces deux dames ne lui sembla rien promettre
d'agréable.
Elle hésitait, le jour suivant, à descendre au déjeuner, quand sa marraine
vint la prendre, et la présenta à madame et à mademoiselle de Vercelles;
ainsi se nommaient les deux étrangères. En entrant dans la salle à
manger, Margot vit qu'il y avait une serviette blanche à sa place
ordinaire, qui était à côté de Gaston. Elle s'assit en silence, mais non
sans tristesse, à une autre place; la sienne fut prise par mademoiselle
de Vercelles, et il ne fut pas difficile de voir bientôt que le jeune
homme regardait beaucoup sa voisine. Margot resta muette pendant le repas;
elle servit un plat qui était devant elle, et, quand elle en offrit à
Gaston, il n'eut pas même l'air de l'avoir entendue. Après le déjeuner,
on se promena dans le parc; lorsqu'on eut fait quelques tours d'allée,
madame Doradour prit le bras de la vieille dame et Gaston offrit aussitôt
le sien à la belle jeune fille; Margot, restée seule, marchait derrière la
compagnie, personne ne pensait à elle ni ne lui adressait la parole; elle
s'arrêta et revint à la maison. A dîner, madame Doradour fit apporter
une bouteille de frontignan, et, comme elle avait conservé en tout les
vieilles coutumes, elle tendit son verre, avant de boire, pour inviter ses
hôtes à trinquer. Tout le monde imita son exemple, excepté Margot, qui
ne savait trop quoi faire. Elle souleva pourtant aussi un peu son verre,
espérant être encouragée. Personne ne répondit à son geste craintif, et
elle remit le verre devant elle sans avoir bu ce qu'il contenait.--C'est
dommage que nous n'ayons pas un cinquième, dit madame de Vercelles après
dîner, nous ferions une bouillotte (on jouait alors la bouillotte à cinq).
Margot, assise dans un coin, se garda bien de dire qu'elle savait y jouer,
et sa marraine proposa un whist. Le souper venu, au dessert, on pria
mademoiselle de Vercelles de chanter; la demoiselle se fit longtemps
prier, puis elle entonna d'une voix fraîche et légère un petit refrain
assez joyeux. Margot ne put s'empêcher, en l'écoutant, de soupirer,
et de songer à la maison de son père, où c'était elle qui chantait au
dessert; lorsqu'il fut temps de se retirer, elle trouva, en entrant dans
sa chambre, qu'on en avait enlevé deux meubles qui étaient ceux qu'elle
préférait, une grande bergère et une petite table en marqueterie sur
laquelle elle posait son miroir pour se coiffer. Elle entr'ouvrit sa
croisée en tremblant, pour regarder un instant la lumière qui brillait
ordinairement derrière les rideaux de Gaston: c'était son adieu de tous
les soirs; mais ce jour-là point de lumière, Gaston avait fermé ses
volets; elle se coucha la mort dans l'âme, et ne put dormir de la nuit.
Quel motif amenait les deux étrangères, et combien de temps durerait leur
séjour? Voilà ce que Margot ne pouvait savoir; mais il était clair que
leur présence se rattachait aux entretiens secrets de madame Doradour et
de son fils. Il y avait là un mystère impossible à deviner, et, quel que
fût ce mystère, Margot sentait qu'il devait détruire son bonheur. Elle
avait d'abord supposé que ces dames étaient des parentes; mais on leur
témoignait à la fois trop d'amitié et trop de politesse pour qu'il en fût
ainsi. Madame Doradour, pendant la promenade, avait pris grand soin de
faire remarquer à la mère jusqu'où s'étendaient les murs du parc; elle
lui avait parlé à l'oreille des produits et de la valeur de sa terre;
peut-être s'agissait-il de vendre la Honville, et, dans ce cas, que
deviendrait la famille de Margot? Un nouveau propriétaire conserverait-il
les anciens fermiers? Mais, d'une autre part, quel motif pouvait avoir
madame Doradour pour vendre une maison où elle était née, où son fils
paraissait se plaire, lorsqu'elle jouissait d'une si grande fortune?
Les étrangères venaient de Paris, elles en parlaient à tout propos, et
ne semblaient pas d'humeur à vivre aux champs. Madame de Vercelles avait
fait entendre à souper qu'elle approchait souvent l'impératrice, qu'elle
l'accompagnait à la Malmaison, et qu'elle avait ses bonnes grâces.
Peut-être était-il question de demander de l'avancement pour Gaston, et
il devenait alors naturel qu'on fit de grandes flatteries à une dame en
crédit. Telles étaient les conjectures de Margot; mais, quelque effort
qu'elle pût faire, son esprit n'en était pas satisfait, et son cœur
l'empêchait de s'arrêter à la seule supposition vraisemblable qui eût été
en même temps la seule vraie.
Deux domestiques avaient apporté à grand'peine une grosse caisse de bois
dans l'appartement qu'occupait mademoiselle de Vercelles. Au moment où
Margot sortit de sa chambre, elle entendit le son d'un piano; c'était la
première fois de sa vie que de pareils accords frappaient ses oreilles;
elle ne connaissait, en fait de musique, que les contredanses de son
village. Elle s'arrêta pleine d'admiration. Mademoiselle de Vercelles
jouait une valse; elle s'interrompit pour chanter, et Margot s'approcha
doucement de la porte, afin d'écouter les paroles. Les paroles étaient
italiennes. La douceur de cette langue inconnue parut encore plus
extraordinaire à Margot que l'harmonie de l'instrument. Qu'était-ce donc
que cette belle demoiselle qui prononçait ainsi des mots mystérieux au
milieu d'une si étrange mélodie? Margot, vaincue par la curiosité,
se baissa, essuya ses yeux, où roulaient encore quelques larmes, et
regarda par le trou de la serrure. Elle vit mademoiselle de Vercelles
en déshabillé, les bras nus, les cheveux en désordre, les lèvres
entr'ouvertes et les yeux au ciel. Elle crut voir un ange; jamais rien de
si charmant ne s'était offert à ses regards. Elle s'éloigna à pas lents,
éblouie et en même temps consternée, sans pouvoir distinguer ce qui se
passait en elle. Mais, tandis qu'elle descendait l'escalier, elle répéta
plusieurs fois d'une voix émue: Sainte Vierge! la belle beauté!