IV

Il y a sous le soleil une chose fâcheuse pour tout le monde, et

particulièrement pour les petites filles: c'est que la sagesse est un

travail, et que, pour être seulement raisonnable, il faut se donner

beaucoup de mal, tandis que, pour faire des sottises, il n'y a qu'à se

laisser aller. Homère nous apprend que Sisyphe était le plus sage des

mortels; cependant les poètes le condamnent unanimement à rouler une

grosse roche au haut d'une montagne, d'où elle retombe aussitôt sur ce

pauvre homme, qui recommence à la rouler. Les commentateurs se sont

épuisés à chercher la raison de ce supplice; quant à moi, je ne doute pas

que, par cette belle allégorie, les anciens n'aient voulu représenter la

sagesse. La sagesse est, en effet, une grosse pierre que nous roulons sans

désemparer, et qui nous retombe sans cesse sur la tête. Notez que, le jour

où elle nous échappe, il ne nous est tenu aucun compte de l'avoir roulée

pendant nombre d'années, tandis qu'au contraire, si un fou vient à faire,

par hasard, une action raisonnable, on lui en sait un gré infini. La folie

est bien loin d'être une pierre; c'est une bulle de savon qui s'en va

dansant devant nous, et se colorant, comme l'arc-en-ciel, de toutes les

nuances de la création. Il arrive, il est vrai, que la bulle crève et nous

envoie quelques gouttes d'eau dans les yeux; mais aussitôt il s'en forme

une nouvelle, et pour la maintenir en l'air nous n'avons besoin que de

respirer.

Par ces réflexions philosophiques, je veux montrer qu'il n'est pas

étonnant que Margot fût un peu amoureuse du jeune garçon qui l'avait

aperçue dans son bain, et je veux dire aussi que pour cela on ne doit pas

prendre mauvaise opinion d'elle. Lorsque l'amour se mêle de nos affaires,

il n'a pas grand besoin qu'on l'aide, et on sait que lui fermer la porte

n'est pas le moyen de l'empêcher d'entrer; mais il entra ici par la

croisée, et voici comment:

Ce jeune garçon en habit de hussard n'était pas autre que Gaston, fils de

madame Doradour, qui s'était arraché, non sans peine, aux amourettes de sa

garnison, et qui venait d'arriver chez sa mère. Le ciel voulut que la

chambre où logeait Margot fût à l'angle de la maison, et que celle du

jeune homme y fût aussi, c'est-à-dire que leurs deux croisées étaient

presque en face l'une de l'autre, et en même temps fort rapprochées.

Margot dînait avec madame Doradour, et passait près d'elle l'après-midi,

jusqu'au souper; mais de sept heures du matin jusqu'à midi, elle restait

dans sa chambre. Or Gaston, la plupart du temps, était dans la sienne à

cette heure-là. Margot n'avait donc rien de mieux à faire que de coudre

près de la croisée et de regarder son voisin.

Le voisinage a, de tout temps, causé de grands malheurs; il n'y a rien de

si dangereux qu'une jolie voisine; fût-elle laide, je ne m'y fierais pas,

car à force de la voir sans cesse, il arrive tôt ou tard un jour où l'on

finit par la trouver jolie. Gaston avait un petit miroir rond accroché à

sa fenêtre, selon la coutume des garçons. Devant ce miroir, il se rasait,

se peignait et mettait sa cravate. Margot remarqua qu'il avait de beaux

cheveux blonds qui frisaient naturellement; cela fut cause qu'elle acheta

d'abord un flacon d'huile à la violette, et qu'elle prit soin que les deux

petits bandeaux de cheveux noirs qui sortaient de son bonnet fussent

toujours bien lisses et bien brillants. Elle s'aperçut enfin que Gaston

avait de jolies cravates et qu'il les changeait fort souvent; elle fit

emplette d'une douzaine de foulards, les plus beaux qu'il y eût dans tout

le Marais. Gaston avait, en outre, cette habitude qui indignait si fort le

philosophe de Genève, et qui le brouilla avec son ami Grimm: il se faisait

les ongles, comme dit Rousseau, avec un instrument fait exprès. Margot

n'était pas un si grand philosophe que Rousseau; au lieu de s'indigner,

elle acheta une brosse, et, pour cacher sa main, qui était un peu rouge,

comme je l'ai déjà dit, elle prit des mitaines noires qui ne laissaient

voir que le bout de ses doigts. Gaston avait encore bien d'autres belles

choses que Margot ne pouvait imiter, par exemple, un pantalon rouge et une

veste bleu de ciel avec des tresses noires. Margot possédait, il est vrai,

une robe de chambre de flanelle écarlate; mais que répondre à la veste

bleue? Elle prétendit avoir mal à l'oreille, et elle se fit, pour le

matin, une petite toque de velours bleu. Ayant aperçu au chevet de Gaston

le portrait de Napoléon, elle voulut avoir celui de Joséphine. Enfin,

Gaston ayant dit un jour, à déjeuner, qu'il aimait assez une bonne

omelette, Margot vainquit sa timidité et fit un acte de courage; elle

déclara que personne au monde ne savait faire les omelettes comme elle,

que chez ses parents elle les faisait toujours, et qu'elle suppliait sa

marraine d'en goûter une de sa main.

Ainsi tâchait la pauvre enfant de témoigner son modeste amour; mais Gaston

n'y prenait pas garde. Comment un jeune homme hardi, fier, habitué aux

plaisirs bruyants et à la vie de garnison, aurait-il remarqué ce manège

enfantin? Les grisettes de Strasbourg s'y prennent d'autre manière

lorsqu'elles ont un caprice en tête. Gaston dînait avec sa mère, puis

sortait pour toute la soirée; et, comme Margot ne pouvait dormir qu'il

ne fût rentré, elle l'attendait derrière son rideau. Il arriva bien

quelquefois que le jeune homme, voyant de la lumière chez elle, se dit en

traversant la cour:--Pourquoi cette petite fille n'est-elle pas couchée?

Il arriva encore qu'en faisant sa toilette, il jeta sur Margot un coup

d'œil distrait qui la pénétrait jusqu'à l'âme; mais elle détournait la

tête aussitôt, et elle serait plutôt morte que d'oser soutenir ce regard.

Il faut dire aussi qu'au salon elle ne se montrait plus la même. Assise

auprès de sa marraine, elle s'étudiait à paraître grave, réservée, et

à écouter décemment le babillage de madame Doradour. Quand Gaston lui

adressait la parole, elle lui répondait de son mieux, mais, ce qui

semblera singulier, elle lui répondait presque sans émotion. Expliquera

qui pourra ce qui se passe dans une cervelle de quinze ans; l'amour de

Margot était, pour ainsi dire, enfermé dans sa chambre, elle le trouvait

dès qu'elle y entrait, et elle l'y laissait en sortant; mais elle ôtait

la clef de sa porte, pour que personne ne pût, en son absence, profaner

son petit sanctuaire.

Il est facile, du reste, de supposer que la présence de madame Doradour

devait la rendre circonspecte et l'obliger à réfléchir, car cette présence

lui rappelait sans cesse la distance qui la séparait de Gaston. Une autre

que Margot s'en serait peut-être désespérée ou plutôt se serait guérie,

voyant le danger de sa passion; mais Margot ne s'était jamais demandé,

même dans le plus profond de son cœur, à quoi lui servirait son amour;

et, en effet, y a-t-il une question plus vide de sens que celle-là, qu'on

adresse continuellement aux amoureux: A quoi cela vous mènera-t-il?--Eh!

bonnes gens, cela me mène à aimer.

Dès que Margot s'éveillait, elle sautait à bas de son lit, et elle courait

pieds nus, en cornette, écarter le coin de son rideau pour voir si Gaston

avait ouvert ses jalousies. Si les jalousies étaient fermées, elle allait

vite se recoucher, et elle guettait l'instant où elle entendrait le bruit

de l'espagnolette, auquel elle ne se trompait pas. Cet instant venu,

elle mettait ses pantoufles et sa robe de chambre, ouvrait à son tour sa

croisée, et penchait la tête de côté et d'autre d'un air endormi, comme

pour regarder quel temps il faisait. Elle poussait ensuite un des battants

de la fenêtre de manière à n'être vue que de Gaston, puis elle posait son

miroir sur une petite table, et commençait à peigner ses beaux cheveux.

Elle ne savait pas qu'une vraie coquette se montre quand elle est parée,

mais ne se laisse pas voir pendant qu'elle se pare; comme Gaston se

coiffait devant elle, elle se coiffait devant lui. Masquée par son miroir,

elle hasardait de timides coups d'œil, prête à baisser les yeux si Gaston

la regardait. Quand ses cheveux étaient bien peignés et retroussés, elle

posait sur sa tête son petit bonnet de tulle brodé à la paysanne, qu'elle

n'avait pas voulu quitter; ce petit bonnet était toujours tout blanc,

ainsi que le grand collet rabattu qui lui couvrait les épaules et lui

donnait un peu l'air d'une nonnette. Elle restait alors les bras nus, en

jupon court, attendant son café. Bientôt paraissait mademoiselle Pélagie,

sa femme de chambre, portant un plateau et escortée du chat du logis,

meuble indispensable au Marais, qui ne manquait jamais le matin de rendre

ses devoirs à Margot. Il jouissait alors du privilège de s'établir dans

une bergère en face d'elle, et de partager son déjeuner. Ce n'était pour

elle, comme on pense, qu'un prétexte de coquetterie. Le chat, qui était

vieux et gâté, roulé en boule dans un fauteuil, recevait fort gravement

des baisers qui ne lui étaient pas adressés. Margot l'agaçait, le prenait

dans ses bras, le jetait sur son lit, tantôt le caressait, tantôt

l'irritait; depuis dix ans qu'il était de la maison, il ne s'était jamais

vu à pareille fête; et il ne s'en trouvait pas précisément satisfait; mais

il prenait le tout en patience, étant, au fond, d'un bon naturel, et ayant

beaucoup d'amitié pour Margot. Le café pris, elle s'approchait de nouveau

de la fenêtre, regardait encore un peu s'il faisait beau temps, puis elle

poussait le battant resté ouvert, mais sans le fermer tout à fait.

Pour qui aurait eu l'instinct du chasseur, c'était alors le temps de se

mettre à l'affût. Margot achevait sa toilette, et veux-je dire qu'elle

se montrait? Non pas; elle mourait de peur d'être vue, et d'envie de se

laisser voir. Et Margot était une fille sage? Oui, sage, honnête et

innocente. Et que faisait-elle? Elle se chaussait, mettait son jupon et

sa robe, et de temps en temps, par la fente de la fenêtre, on aurait pu

la voir allonger le bras pour prendre une épingle sur la table. Et

qu'eût-elle fait si on l'eût guettée? Elle aurait sur-le-champ fermé sa

croisée. Pourquoi donc la laisser entr'ouverte? Demandez-le-lui, je n'en

sais rien.

Les choses en étaient là, lorsqu'un certain jour madame Doradour et son

fils eurent un long entretien tête à tête. Il s'établit entre eux un air

de mystère, et ils se parlaient souvent à mots couverts. Peu de temps

après, madame Doradour dit à Margot:--Ma chère enfant, tu vas revoir ta

mère; nous passerons l'automne à la Honville.

V

L'habitation de la Honville était à une lieue de Chartres, et à une

demi-lieue environ de la ferme où demeuraient les parents de Margot.

Ce n'était pas tout à fait un château, mais une très belle maison avec

un grand parc. Madame Doradour n'y venait pas souvent, et depuis nombre

d'années on n'y avait vu qu'un régisseur. Ce voyage précipité, les

entretiens secrets entre le jeune homme et la vieille dame, surprenaient

Margot et l'inquiétaient.

Il n'y avait que deux jours que madame Doradour était arrivée, et tous les

paquets n'étaient pas encore déballés, lorsqu'on vit s'avancer dans la

plaine dix colosses marchant en bon ordre; c'était la famille Piédeleu qui

venait faire ses compliments: la mère portait un panier de fruits, les

fils tenaient à la main chacun un pot de giroflées, et le bonhomme se

prélassait, ayant dans ses poches deux énormes melons qu'il avait choisis

lui-même et jugés les meilleurs de son potager. Madame Doradour reçut ces

présents avec sa bonté ordinaire; et comme elle avait prévu la visite de

ses fermiers, elle tira aussitôt de son armoire huit gilets de soie à

fleurs pour les garçons, une dentelle pour la mère Piédeleu, et, pour le

bonhomme, un beau chapeau de feutre à larges bords dont la ganse était

retenue par une boucle d'or. Les compliments étant échangés, Margot,

brillante de joie et de santé, comparut devant sa famille; après qu'elle

eut été embrassée à la ronde, sa marraine fit tout haut son éloge, vanta

sa douceur, sa sagesse, son esprit, et les joues de la jeune fille, toutes

vermeilles des baisers qu'elle avait reçus, se colorèrent encore d'une

pourpre plus vive. La mère Piédeleu, voyant la toilette de Margot, jugea

qu'elle devait être heureuse, et elle ne put s'empêcher, en bonne mère,

de lui dire qu'elle n'avait jamais été si jolie.--C'est ma foi vrai, dit

le bonhomme.--C'est vrai, répéta une voix qui fit trembler Margot jusqu'au

fond du cœur: c'était Gaston qui venait d'entrer.

En ce moment, la porte étant restée ouverte, on aperçut dans l'antichambre

le petit gardeur de dindons, Pierrot, qui avait tant pleuré au départ de

Margot. Il avait suivi ses maîtres à quelque distance, et, n'osant entrer

dans le salon, il fit de loin un salut craintif.--Quel est donc ce petit

gas? dit madame Doradour. Approche donc, petit, viens nous dire bonjour.

Pierrot salua de nouveau, mais rien ne put le décider à entrer; il devint

rouge comme le feu et se sauva à toutes jambes.

--C'est donc vrai que vous me trouvez jolie? se répéta Margot à voix basse

en se promenant seule dans le parc, lorsque sa famille fut partie. Mais

quelle hardiesse ont les garçons pour dire des choses pareilles devant

tout le monde! Moi qui n'ose pas le regarder en face, comment se fait-il

qu'il me dise tout haut une chose que je ne puis entendre sans rougir?

Il faut que ce soit chez lui une grande habitude, ou qu'il le regarde

comme indifférent: et pourtant, dire à une femme qu'on la trouve jolie,

c'est beaucoup, cela ressemble un peu à une déclaration d'amour.

A cette pensée, Margot s'arrêta, et se demanda ce que c'était, au juste,

qu'une déclaration d'amour. Elle en avait beaucoup entendu parler, mais

elle ne s'en rendait pas compte bien clairement. Comment dit-on qu'on

aime? se demanda-t-elle, et elle ne pouvait se figurer que ce fût

seulement en disant: Je vous aime. Il lui semblait que ce devait être

bien autre chose, qu'il devait y avoir pour cela un secret, un langage

particulier, quelque mystère plein de péril et de charme. Elle n'avait

jamais lu qu'un roman, j'ignore quel en était le titre; c'était un volume

dépareillé qu'elle avait trouvé dans le grenier de son père; il y était

question d'un brigand sicilien qui enlevait une religieuse, et il s'y

trouvait bien quelques phrases inintelligibles qu'elle avait jugées devoir

être des paroles d'amour; mais elle avait entendu dire au curé que tous

les romans n'étaient que des sottises, et c'était la vérité seule qu'elle

brûlait de connaître; mais à qui oser la demander?

La chambre de Gaston, à la Honville, n'était plus si près qu'à Paris.

Plus de coups d'œil furtifs, plus de bruits d'espagnolette. Tous les

jours, à cinq heures du matin, la cloche résonnait faiblement. C'était

le garde-chasse qui réveillait Gaston, la cloche se trouvant près de

sa fenêtre. Le jeune homme se levait et partait pour la chasse. Cachée

derrière sa persienne, Margot le voyait, entouré de ses chiens, le fusil

au poing, monter à cheval et se perdre dans le brouillard qui couvrait

les champs. Elle le suivait des yeux avec autant d'émotion que si elle

eût été une châtelaine captive dont l'amant partait pour la Palestine.

Il arrivait souvent que Gaston, au lieu d'ouvrir le premier échalier, le

faisait franchir à son cheval. Margot, à cette vue, poussait des soupirs

ignorés, mais à la fois bien doux et bien cruels. Elle se figurait qu'à

la chasse on courait les plus grands dangers. Quand Gaston rentrait le

soir, couvert de poussière, elle le regardait des pieds à la tête pour

s'assurer qu'il n'était point blessé, comme s'il fût revenu d'un combat;

mais, lorsqu'elle le voyait tirer de son carnier un lièvre ou une couple

de perdrix, et les déposer sur la table, il lui semblait voir un guerrier

vainqueur chargé des dépouilles de l'ennemi.

Ce qu'elle craignait arriva un jour: Gaston, en sautant une haie, fit une

chute de cheval; il tomba au milieu des ronces, et en fut quitte pour

quelques égratignures. De quelles poignantes émotions ce léger accident

fut la cause! La prudence de Margot faillit l'abandonner; elle fut d'abord

près de se trouver mal. On la vit joindre les mains et prier tout bas:

que n'eût-elle pas donné pour avoir la permission d'essuyer le sang qui

coulait sur la main du jeune homme! Elle mit dans sa poche son plus beau

mouchoir, le seul en sa possession qui fût brodé, et elle attendait

impatiemment quelque occasion de le tirer à l'improviste pour que Gaston

en pût envelopper un instant sa main; mais elle n'eut pas même cette

consolation. Le cruel garçon étant à souper, et quelques gouttes de sang

coulant de sa blessure, il refusa le mouchoir de Margot et roula sa

serviette autour de son poignet. Margot en sentit un tel déplaisir, que

ses yeux se remplirent de larmes.

Elle ne pouvait penser cependant que Gaston méprisât son amour; mais il

l'ignorait: que faire à cela? Tantôt Margot se résignait, et tantôt elle

s'impatientait. Les événements les plus indifférents devenaient tour à

tour pour elle des motifs de joie ou de chagrin. Un mot obligeant, un

regard de Gaston, la rendaient heureuse une journée entière; s'il

traversait le salon sans prendre garde à elle, s'il se retirait le soir

sans lui adresser un léger salut qu'il avait coutume de lui faire, elle

passait la nuit à chercher en quoi elle avait pu lui déplaire. S'il

s'asseyait près d'elle par hasard, et s'il lui faisait un compliment sur

sa tapisserie, elle rayonnait d'aise et de reconnaissance; s'il refusait,

à dîner, de manger d'un plat qu'elle lui offrait, elle s'imaginait qu'il

ne l'aimait plus.

II y avait de certains jours où elle se faisait, pour ainsi dire, pitié à

elle-même; elle en venait à douter de sa beauté et à se croire laide toute

une après-dînée. En d'autres moments, l'orgueil féminin se révoltait en

elle; quelquefois, devant son miroir, elle haussait les épaules de dépit

en pensant à l'indifférence de Gaston. Un mouvement de colère et de

découragement lui faisait chiffonner sa collerette et enfoncer son bonnet

sur ses yeux; un élan de fierté réveillait sa coquetterie; elle paraissait

tout à coup, au milieu de la journée, revêtue de tous ses atours, et

dans sa robe du dimanche, comme pour protester de tout son pouvoir contre

l'injustice du destin.

Margot, dans sa nouvelle condition, avait conservé les goûts de son

premier état. Pendant que Gaston était à la chasse, elle passait souvent

ses matinées dans le potager; elle savait manier à propos la serpe, le

râteau et l'arrosoir, et plus d'une fois elle avait donné un bon conseil

au jardinier. Le potager s'étendait devant la maison et servait en même

temps de parterre; les fleurs, les fruits et les légumes y venaient en

compagnie. Margot affectionnait surtout un grand espalier couvert des

plus belles pêches; elle en prenait un soin extrême, et c'était elle qui,

chaque jour, y choisissait d'une main économe quelques fruits pour le

dessert. Il y avait sur l'espalier une pêche beaucoup plus grosse que

toutes les autres. Margot ne pouvait se décider à cueillir cette pêche;

elle la trouvait si veloutée, et d'une si belle couleur de pourpre,

qu'elle n'osait la détacher de l'arbre, et qu'il lui semblait que c'eût

été un meurtre de la manger. Elle ne passait jamais devant sans l'admirer,

et elle avait recommandé au jardinier qu'on ne s'avisât pas d'y toucher,

sous peine d'encourir sa colère et les reproches de sa marraine. Un jour,

au soleil couchant, Gaston, revenant de la chasse, traversa le potager;

pressé par la soif, il étendit la main en passant près de l'espalier, et

le hasard fit qu'il en arracha le fruit, favori de Margot, dans lequel il

mordit sans respect. Elle était à quelques pas de là, arrosant un carré de

légumes; elle accourut aussitôt, mais le jeune homme, ne la voyant pas,

continua sa route. Après une ou deux bouchées, il jeta le fruit à terre

et entra dans la maison. Margot avait vu, du premier coup d'œil, que

sa chère pêche était perdue. Le brusque mouvement de Gaston, l'air

d'insouciance avec lequel il avait jeté la pêche, avaient produit sur la

petite fille un effet bizarre et inattendu. Elle était désolée et en même

temps ravie, car elle pensait que Gaston devait avoir grand'soif, par

le soleil ardent qu'il faisait, et que ce fruit devait lui avoir fait

plaisir. Elle ramassa la pêche, et, après avoir soufflé dessus pour en

essuyer la poussière, elle regarda si personne ne pouvait la voir, puis

elle y déposa un baiser furtif; mais elle ne put s'empêcher en même

temps de donner un petit coup de dent pour y goûter. Je ne sais quelle

singulière idée lui traversa l'esprit, et, pensant peut-être au fruit,

peut-être à elle-même:--Méchant garçon, murmura-t-elle, comme vous

gaspillez sans le savoir!

Je demande grâce au lecteur pour les enfantillages que je lui raconte;

mais comment raconterais-je autre chose, mon héroïne étant un enfant?

Madame Doradour avait été invitée à dîner dans un château des environs.

Elle y mena Gaston et Margot; on se sépara fort tard, et il faisait nuit

close quand on reprit le chemin de la maison. Margot et sa marraine

occupaient le fond de la voiture; Gaston, assis sur le devant, et n'ayant

personne à côté de lui, s'était étendu sur le coussin, en sorte qu'il y

était presque couché. Il faisait un beau clair de lune, mais l'intérieur

de la voiture était fort sombre; quelques rayons de lumière n'y

pénétraient que par instants; la conversation languissait; un bon dîner,

un peu de fatigue, l'obscurité, le balancement moelleux de la berline,

tout invitait nos voyageurs au sommeil. Madame Doradour s'endormit la

première, et, en s'endormant, elle posa son pied sur la banquette de

devant, sans s'inquiéter si elle gênait Gaston. L'air était frais; un

épais manteau, jeté sur les genoux, enveloppait à la fois la marraine et

la filleule. Margot, enfoncée dans son coin, ne bougeait pas, quoique bien

éveillée; mais elle était fort inquiète de savoir si Gaston dormait. Il

lui semblait que, puisqu'elle avait les yeux ouverts, il devait les avoir

aussi; elle le regardait sans le voir, et elle se demandait s'il en

faisait de même. Dès qu'un peu de clarté glissait dans la voiture, elle

se hasardait à tousser légèrement. Le jeune homme était immobile, et

la petite fille n'osait parler, de peur de troubler le sommeil de sa

marraine. Elle avança la tête et regarda au dehors; l'idée d'un long

voyage a tant de ressemblance avec l'idée d'un long amour, qu'en voyant

le clair de lune et les champs, Margot oublia aussitôt qu'elle était sur

le chemin de la Honville; elle ferma à demi les paupières, et, tout en

regardant passer les arbres, elle se figura qu'elle partait pour la Suisse

ou l'Italie avec madame Doradour et son fils. Ce rêve, comme on pense,

lui en fit faire bien d'autres, et de si doux, qu'elle s'y abandonna

entièrement. Elle se vit, non pas femme de Gaston, mais sa fiancée, allant

courir le monde, aimée de lui, ayant droit de l'aimer, et au bout du

voyage était le bonheur, ce mot charmant qu'elle se répétait sans cesse,

et que, heureusement pour elle, elle comprenait si peu. Pour mieux rêver,

elle ferma tout à fait les yeux; elle s'assoupit, et, par un mouvement

involontaire, elle fit comme madame Doradour: elle étendit le pied sur le

coussin qui était devant elle; le hasard fit qu'elle posa ce pied, fort

bien chaussé d'ailleurs et très petit, précisément sur la main de Gaston.

Gaston ne parut rien sentir; mais Margot s'éveilla en sursaut; elle ne

retira pourtant pas son pied tout de suite, elle le glissa seulement un

peu à côté. Son rêve l'avait si bien bercée, que le réveil même ne l'en

tirait pas; et ne peut-on mettre son pied sur la banquette où dort son

amant, quand on part avec lui pour la Suisse? Peu à peu, toutefois,

l'illusion se dissipa; Margot commença à penser à l'étourderie qu'elle

venait de faire.--S'en est-il aperçu? se demanda-t-elle; dort-il, ou

en fait-il semblant? S'il s'en est aperçu, comment n'a-t-il pas ôté sa

main? et, s'il dort, comment cela ne l'a-t-il pas réveillé? Peut-être me

méprise-t-il trop pour daigner me montrer qu'il a senti mon pied;

peut-être qu'il en est bien aise, et qu'en feignant de ne pas le sentir,

il s'attend que je vais recommencer; peut-être croit-il que je dors

moi-même. Il n'est pourtant pas agréable d'avoir le pied d'un autre sur sa

main, à moins qu'on n'aime cette personne-là. Mon soulier doit avoir sali

son gant, car nous avons beaucoup marché aujourd'hui; mais peut-être

qu'il ne veut pas avoir l'air de tenir à si peu de chose. Que dirait-il

si je recommençais? mais il sait bien que je n'oserai jamais; peut-être

devine-t-il mon incertitude, et s'amuse-t-il à me tourmenter? Tout en

réfléchissant ainsi, Margot retirait doucement son pied, avec toute

la précaution possible: ce petit pied tremblait comme une feuille; en

tâtonnant dans l'obscurité, il effleura de nouveau le bout des doigts du

jeune homme, mais si légèrement que Margot elle-même eut à peine le temps

de s'en apercevoir. Jamais son cœur n'avait battu si vite; elle se crut

perdue, et s'imagina qu'elle avait commis une imprudence irréparable.

--Que va-t-il penser, se dit-elle; quelle opinion aura-t-il de moi? Dans

quel embarras vais-je me trouver? Je n'oserai plus le regarder en face.

C'était déjà une grande faute de l'avoir touché la première fois, mais

c'est bien pis maintenant. Comment pourrais-je prouver que je ne l'ai

pas fait exprès? Les garçons ne veulent jamais rien croire. Il va se

moquer de moi et le dire à tout le monde, à ma marraine peut-être, et ma

marraine le dira à mon père; je ne pourrai plus me montrer dans le pays.

Où irai-je? que vais-je devenir? J'aurai beau me défendre, il est certain

que je l'ai touché deux fois, et que jamais une femme n'a fait une

chose pareille. Après ce qui vient de se passer, le moins qu'il puisse

m'arriver, c'est de sortir de la maison. A cette idée, Margot frissonna.

Elle chercha longtemps dans sa tête quelque moyen de se justifier; elle

fit le projet d'écrire le lendemain une grande lettre à Gaston, qu'elle

lui ferait remettre en secret, et dans laquelle elle lui expliquerait que

c'était par mégarde qu'elle avait posé son pied sur sa main, qu'elle lui

en demandait pardon, et qu'elle le priait de l'oublier.--Mais s'il ne dort

pas? pensa-t-elle encore; s'il se doute que je l'aime? s'il m'a devinée?

si c'était lui qui vînt demain me parler le premier de notre aventure?

s'il me disait qu'il m'aime aussi? s'il me faisait une déclaration?... La

voiture s'arrêta en ce moment. Gaston, qui dormait en conscience, étendit

les bras en se réveillant avec fort peu de cérémonie. Il lui fallut

quelque temps pour se rappeler où il était; à cette triste découverte,

les rêveries de Margot s'évanouirent; et, quand le jeune homme lui offrit,

pour descendre, la main qu'elle avait effleurée, elle ne vit que trop

clairement qu'elle venait de voyager seule.

Œuvres Complètes de Alfred de Musset — Tome 6. · 第 51 / 63 题