Le bonhomme Piédeleu était Beauceron, c'est-à-dire natif de la Beauce,
où il avait passé sa vie et où il comptait bien mourir. C'était un
vieux et honnête fermier de la terre de la Honville, près de Chartres,
terre qui appartenait à madame Doradour. Il n'avait vu de ses jours ni
une forêt ni une montagne, car il n'avait jamais quitté sa ferme que
pour aller à la ville ou aux environs, et la Beauce, comme on sait, n'est
qu'une plaine. Il avait vu, il est vrai, une rivière, l'Eure, qui coulait
près de sa maison. Pour ce qui est de la mer, il y croyait comme au
paradis, c'est-à-dire qu'il pensait qu'il fallait y aller voir; aussi ne
trouvait-il en ce monde que trois choses dignes d'admiration, le clocher
de Chartres, une belle fille et un beau champ de blé. Son érudition se
bornait à savoir qu'il fait chaud en été, froid en hiver, et le prix des
grains au dernier marché. Mais quand, par le soleil de midi, à l'heure
où les laboureurs se reposent, le bonhomme sortait de la basse-cour pour
dire bonjour à ses moissons, il faisait bon voir sa haute taille et ses
larges épaules se dessiner sur l'horizon. Il semblait alors que les blés
se tinssent plus droits et plus fiers que de coutume, que le soc des
charrues fût plus étincelant. A sa vue, ses garçons de ferme, couchés à
l'ombre et en train de dîner, se découvraient respectueusement tout en
avalant leurs belles tranches de pain et de fromage. Les bœufs ruminaient
en bonne contenance, les chevaux se redressaient sous la main du maître
qui frappait leur croupe rebondie.--Notre pays est le grenier de la
France, disait quelquefois le bonhomme; puis il penchait la tête en
marchant, regardait ses sillons bien alignés, et se perdait dans cette
contemplation.
Madame Piédeleu, sa femme, lui avait donné neuf enfants, dont huit
garçons, et, si tous les huit n'avaient pas six pieds de haut, il ne s'en
fallait guère. Il est vrai que c'était la taille du bonhomme, et la mère
avait ses cinq pieds cinq pouces; c'était la plus belle femme du pays.
Les huit garçons, forts comme des taureaux, terreur et admiration du
village, obéissaient en esclaves à leur père. Ils étaient, pour ainsi
dire, les premiers et les plus zélés de ses domestiques, faisant tour
à tour le métier de charretiers, de laboureurs, de batteurs en grange.
C'était un beau spectacle que ces huit gaillards, soit qu'on les vît,
les manches retroussées, la fourche au poing, dresser une meule, soit
qu'on les rencontrât le dimanche allant à la messe bras dessus bras
dessous, leur père marchant à leur tête; soit enfin que le soir, après
le travail, on les vît, assis autour de la longue table de la cuisine,
deviser en mangeant la soupe et choquer en trinquant leurs grands gobelets
d'étain.
Au milieu de cette famille de géants était venue au monde une petite
créature, pleine de santé, mais toute mignonne; c'était le neuvième enfant
de madame Piédeleu, Marguerite, qu'on appelait Margot. Sa tête ne venait
pas au coude de ses frères, et, quand son père l'embrassait, il ne
manquait jamais de l'enlever de terre et de la poser sur la table. La
petite Margot n'avait pas seize ans; son nez retroussé, sa bouche bien
fendue, bien garnie et toujours riante, son teint doré par le soleil,
ses bras potelés, sa taille rondelette, lui donnaient l'air de la gaieté
même; aussi faisait-elle la joie de la famille. Assise au milieu de ses
frères, elle brillait et réjouissait la vue, comme un bluet dans un
bouquet de blé.--Je ne sais, ma foi, disait le bonhomme, comment ma
femme s'y est prise pour me faire cet enfant-là: c'est un cadeau de la
Providence; mais toujours est-il que ce brin de fillette me fera rire
toute ma vie.
Margot dirigeait le ménage; la mère Piédeleu, bien qu'elle fût encore
verte, lui en avait laissé le soin, afin de l'habituer de bonne heure à
l'ordre et à l'économie. Margot serrait le linge et le vin, avait la haute
main sur la vaisselle, qu'elle ne daignait pas laver; mais elle mettait
le couvert, versait à boire et chantait la chanson au dessert. Les
servantes de la maison ne l'appelaient que mademoiselle Marguerite, car
elle avait un certain quant-à-soi. Du reste, comme disent les bonnes gens,
elle était sage comme une image. Je ne veux pas dire qu'elle ne fût pas
coquette; elle était jeune, jolie et fille d'Eve. Mais il ne fallait pas
qu'un garçon, même des plus huppés de l'endroit, s'avisât de lui serrer
la taille trop fort; il ne s'en serait pas bien trouvé: le fils d'un
fermier, nommé Jarry, qui était ce qu'on appelle un _mauvais gas_, l'ayant
embrassée un jour à la danse, avait été payé d'un bon soufflet.
M. le curé professait pour Margot la plus haute estime. Quand il avait un
exemple à citer, c'était elle qu'il choisissait. Il lui fit même un jour
l'honneur de parler d'elle en plein sermon et de la donner pour modèle à
ses ouailles. Si le progrès des lumières, comme on dit, n'avait pas fait
supprimer les rosières, cette vieille et honnête coutume de nos aïeux,
Margot eût porté les roses blanches, ce qui eût mieux valu qu'un sermon;
mais ces messieurs de 89 ont supprimé bien autre chose. Margot savait
coudre et même broder; son père avait voulu, en outre, qu'elle sût lire
et écrire, et qu'elle apprît l'orthographe, un peu de grammaire et de
géographie. Une religieuse carmélite s'était chargée de son éducation.
Aussi Margot était-elle l'oracle de l'endroit; dès qu'elle ouvrait la
bouche, les paysans s'ébahissaient. Elle leur disait que la terre était
ronde, et ils l'en croyaient sur parole. On faisait cercle autour d'elle,
le dimanche, lorsqu'elle dansait sur la pelouse; car elle avait eu un
maître de danse, et son _pas de bourrée_ émerveillait tout le monde.
En un mot, elle trouvait moyen d'être en même temps aimée et admirée,
ce qui peut passer pour difficile.
Le lecteur sait déjà que Margot était filleule de madame Doradour, et
que c'était elle qui lui avait écrit, sur un beau papier à vignettes,
un compliment de bonne année. Cette lettre, qui n'avait pas dix lignes,
avait coûté à la petite fermière bien des réflexions et bien de la peine,
car elle n'était pas forte en littérature. Quoi qu'il en soit, madame
Doradour, qui avait toujours beaucoup aimé Margot et qui la connaissait
pour la plus honnête fille du pays, avait résolu de la demander à son
père, et d'en faire, s'il se pouvait, sa demoiselle de compagnie.
Le bonhomme était un soir dans sa cour, fort occupé à regarder une roue
neuve qu'on venait de remettre à une de ses charrettes. La mère Piédeleu,
debout sous le hangar, tenait gravement avec une grosse pince le nez d'un
taureau ombrageux, pour l'empêcher de remuer pendant que le vétérinaire
le pansait. Les garçons de ferme bouchonnaient les chevaux qui revenaient
de l'abreuvoir. Les bestiaux commençaient à rentrer; une majestueuse
procession de vaches se dirigeait vers l'étable au soleil couchant, et
Margot, assise sur une botte de trèfle, lisait un vieux numéro du _Journal
de l'Empire_, que le curé lui avait prêté [A].
[Note A: Ce paragraphe est la description exacte d'un intérieur de ferme
que l'auteur avait vu, en 1818, à l'âge de sept ans, et dont le tableau
s'était gravé dans sa mémoire.]
Le curé lui-même parut en ce moment, s'approcha du bonhomme et lui remit
une lettre de la part de madame Doradour. Le bonhomme ouvrit la lettre
avec respect; mais il n'en eut pas plus tôt lu les premières lignes, qu'il
fut obligé de s'asseoir sur un banc, tant il était ému et surpris.--Me
demander ma fille! s'écria-t-il, ma fille unique, ma pauvre Margot!
A ces mots, madame Piédeleu épouvantée accourut; les garçons, qui
revenaient des champs, s'assemblèrent autour de leur père; Margot seule
resta à l'écart, n'osant bouger ni respirer. Après les premières
exclamations, toute la famille garda un morne silence.
Le curé commença alors à parler et à énumérer tous les avantages que
Margot trouverait à accepter la proposition de sa marraine. Madame
Doradour avait rendu de grands services aux Piédeleu, elle était leur
bienfaitrice; elle avait besoin de quelqu'un qui lui rendît la vie
agréable, qui prît soin d'elle et de sa maison; elle s'adressait avec
confiance à ses fermiers; elle ne manquerait pas de bien traiter sa
filleule et d'assurer son avenir. Le bonhomme écouta le curé sans mot
dire, puis il demanda quelques jours pour réfléchir avant de prendre une
détermination.
Ce ne fut qu'au bout d'une semaine, après bien des hésitations et bien
des larmes, qu'il fut résolu que Margot se mettrait en route pour Paris.
La mère était inconsolable; elle disait qu'il était honteux de faire de
sa fille une servante, lorsqu'elle n'avait qu'à choisir parmi les plus
beaux garçons du pays pour devenir une riche fermière. Les fils Piédeleu,
pour la première fois de leur vie, ne pouvaient réussir à se mettre
d'accord; ils se querellaient toute la journée, les uns consentant, les
autres refusant; enfin, c'était un désordre et un chagrin inouïs dans la
maison. Mais le bonhomme se souvenait que, dans une mauvaise année,
madame Doradour, au lieu de lui demander son terme, lui avait envoyé un
sac d'écus; il imposa silence à tout le monde, et décida que sa fille
partirait.
Le jour du départ arrivé, on mit un cheval à la carriole, afin de mener
Margot à Chartres, où elle devait prendre la diligence. Personne n'alla
aux champs ce jour-là; presque tout le village se rassembla dans la cour
de la ferme. On avait fait à Margot un trousseau complet; le dedans, le
derrière et le dessus de la carriole étaient encombrés de boîtes et de
cartons: les Piédeleu n'entendaient pas que leur fille fit mauvaise
figure à Paris. Margot avait fait ses adieux à tout le monde, et allait
embrasser son père, lorsque le curé la prit par la main et lui fit une
allocution paternelle sur son voyage, sur la vie future et sur les dangers
qu'elle allait courir.--Conservez votre sagesse, jeune fille, s'écria le
digne homme en terminant, c'est le plus précieux des trésors; veillez sur
lui, Dieu fera le reste.
Le bonhomme Piédeleu était ému jusqu'aux larmes, quoiqu'il n'eût pas tout
compris clairement dans le discours du curé. Il serra sa fille sur son
cœur, l'embrassa, la quitta, revint à elle et l'embrassa encore; il
voulait parler, et son trouble l'en empêchait.--Retiens bien les conseils
de M. le curé, dit-il enfin d'une voix altérée; retiens-les bien; ma
pauvre enfant.... Puis il ajouta brusquement: Mille pipes de diables!
n'y manque pas.
Le curé, qui étendait les mains pour donner à Margot sa bénédiction,
s'arrêta court à ce gros mot. C'était pour vaincre son émotion que le
bonhomme avait juré; il tourna le dos au curé et rentra chez lui sans en
dire davantage.
Margot grimpa dans la carriole, et le cheval allait partir, lorsqu'on
entendit un si gros sanglot que tout le monde se retourna. On aperçut
alors un petit garçon de quatorze ans à peu près, auquel on n'avait pas
fait attention. Il s'appelait Pierrot, et son métier n'était pas bien
noble, car il était gardeur de dindons; mais il aimait passionnément
Margot, non pas d'amour, mais d'amitié. Margot aimait aussi ce pauvre
petit diable; elle lui avait donné maintes fois une poignée de cerises ou
une grappe de raisin pour accompagner son pain sec. Comme il ne manquait
pas d'intelligence, elle se plaisait à le faire causer et à lui apprendre
le peu qu'elle savait, et comme ils étaient tous deux presque du même âge,
il était souvent arrivé que, la leçon finie, la maîtresse et l'écolier
avaient joué ensemble à cligne-musette. En ce moment, Pierrot portait
une paire de sabots que Margot lui avait donnée, ayant pitié de le voir
marcher pieds nus. Debout dans un coin de la cour, entouré de son modeste
troupeau, Pierrot regardait ses sabots et pleurait de tout son cœur.
Margot lui fit signe d'approcher et lui tendit sa main: il la prit et la
porta à son visage, comme s'il eût voulu la baiser, mais il la posa sur
ses yeux; Margot la retira toute baignée de larmes. Elle dit une dernière
fois adieu à sa mère, et la carriole se mit en marche.